Un Bivouac Littéraire dans l'Air Vif
Est-ce que ce sera le Qatar ou bien une multinationale spécialisée dans la vente d'armes ? Un jour ou l'autre le concept de liberté sera déposé, breveté, privatisé, pour que personne ne puisse plus en parler.
Maintenant qu'ils ne sont plus que des noms sur des tombes, je peux le dire : j'ai eu trois oncles.
L'un d'entre eux était plus exactement le mari de ma tante ; mais il n'avait pas son pareil pour vous donner le sentiment qu'il avait toujours été là.
J'ai eu trois oncles, qui eurent auprès de moi la force des légendes.
Le premier m'a confié la clef des bibliothèques sauvages et des bois obscurs.
Le deuxième celle du grand rire et de l'attention.
Le troisième enfin la clef immense de la patience bienveillante et de la simplicité du juste.
Le marché culturel est celui qui donne accès à tous les autres marchés, parce qu'il est propice à une ambiance, un climat d'idées, d'esthétiques, de désirs. Au formatage. C'est pourquoi
media, musique, cinéma, littérature seront avant tout compatibles avec l'amour du marketing et des marchés, qu'il s'agisse de fringue, de yaourt ou de politique.
Culturellement, intellectuellement, on ne laisse passer que ce qui sert objectivement au maintien de la servitude volontaire.
En tant qu'artistes, nous ne sommes pas tenus de jouer la part attendue.
Silencieux, nous travaillons à l'inespéré.
1.
froid soleil rouge
montagne nue
parfums tranquilles
2.
fleuves insoucieux du fracas des marées
flots de regrets aux pommes sures
poème comme noyé descend
au rythme rutilant du soleil qui se couche
les trombes les horreurs
antiques
illuminées
l'éveil heurté des songes
aux pôles clabaudeurs
cieux fumant mer tremblée
l'appel trompeur des pontons et des rives
tout un monde baigné
flottant comme le vent
- S'adapter, vite ! clame le nanti.
- Vite, pour ne rien voir, n'être conscient de rien ? s'étonne le peuple.
Et s'adapter, oui, mais à quoi ?
Par les mêmes caravanes, les mêmes caravelles, arrivaient autrefois les marchandises avec les dieux, les arts avec les étoffes, les monnaies avec les idées, les épices avec les langues, les savoirs avec les saveurs. Le commerce était lien, échange, mélange - créolisation des cultures et des procédés, joie, fébrilité devant l'inattendu, araisonnement du lointain par le proche, rencontre des hommes.
Avec la banque globale, le commerce global, la banque n'échange plus qu'avec la banque, le commerce avec le commerce. Plus de culture échangée. Plus de culture du tout. On n'échangera plus ses savoirs et ses devenirs. Seul le ressassement de modes de vie devenus similaires.
Nos échanges échappent à la vie : on ne vivra plus.
On acceptera dès lors plus volontier, comme une fatalité, de se voir remplacer par des machines, parce que nous serons devenus nous-mêmes des machines.