19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 15:12

A seule fin de donner un après à la « postmodernité », il est d’usage de qualifier notre époque de « sur-modernité », ou encore de « modernité tardive ». La postmodernité marquait l’effondrement des grands récits et la disparition du sujet au sein de la société marchande, productiviste et technocratique. Elle dit, cette « postmodernité », la fin des idéologies, mais aussi le renoncement aux utopies et aux spiritualités : la victoire sans combattre de l’ultralibéralisme matérialiste globalisé. Lui succède une époque surnuméraire, épuisée, superflue, au bout du rouleau, une époque en forme d’impasse et de lente agonie : la modernité tardive. Sans autre nécessité que la toute fin de l’élan d’après-guerre, mue par la seule force d’inertie d’une puissance désormais disparue mais qui continuerait à lui insuffler un semblant d’existence.

Une modernité zombifiée, en quelque sorte. Une «modernité fantôme». Oui, il se fait tard sur notre civilisation : le soleil se couche sur la modernité occidentale. Nos idéaux d’hier sont devenus les désillusions d’aujourd’hui. Par désertion. Par incapacité à les habiter.

Il y a, dans l’appellation même de « modernité tardive », ce sentiment que l’on touche à la toute fin de partie. Que notre univers et la représentation que nous en avons n’ont plus rien à offrir : aucun possible, aucun recommencement, aucune alternative. Peau de balle. Rien. Nada.

Le scandale financier des subprimes américains qui, sous sa forme mutante de « crise des dettes publiques », n’en finit pas de secouer notre monde en appauvrissant les pauvres et en enrichissant les riches, nous indique bien de quoi nous mourrons : notre société est devenue une société de transfert de risque. Une hypothèque sur le long terme. Or plus on transfère le risque et moins il nous est nécessaire d’en assumer la responsabilité, voire la simple conscience. Une société de transfert de risque est une société qui devient aveugle aux conséquences de ses actes jusqu’à effacer l’idée même d’un futur, et qui court à l’abîme en riant.

C’est là que la modernité fait aveu de son imposture constitutive. La perte d’individuation due aux machines est tout le contraire de la promesse moderniste. Souvenons-nous, émus, de l’aspiration initiale de l’humanisme, puis du grand rêve des Lumières. Un homme osant penser par lui-même, osant faire usage de son libre arbitre, dans un but de fraternité et de démocratie. Que sont désormais ces nobles desseins devenus ?

La modernité a incarné jusqu’à un certain point l’idéal des Lumières qui consistait à poser l’individu en tant que sujet libre et autonome. L’usage de la raison, la maîtrise de ses pulsions offrant à tous l’ipséité naguère réservée aux héros bien nés du Grand Siècle : la faculté de ne devoir son être qu’à soi. Triomphe de la volonté, naissance de l’intériorité, de l’Homme en tant que sujet – ce, quelle que soit sa classe sociale d’origine.

Mais les progrès de la sagesse sont difficiles, bien plus difficiles apparemment que les progrès de la technique. On satura donc nos vies d’objets nouveaux dont l’effet constaté, à la longue, fut de dissoudre peu à peu cette intériorité au lieu de l’affirmer ; une lente externalisation technologique de soi commença à nous éloigner du monde, des autres et pour finir de nous-même.

Proposant de libérer les forces intérieures de l’esprit et de la conscience, la modernité les a au contraire réduites à néant. Un individualisme sans sujet s’est forgé au cours des « 30 Glorieuses » sur la base du consumérisme débridé et de la compétition affolée de tous contre tous. Le productivisme a surtout produit l’individu-machine apte à le servir aveuglément. Dès lors les lumières de l’esprit, sagesse, spiritualité, furent négligées au point d’en être niées. Sur les décombres du vieil humanisme avancent de concert, l’un tourné vers le passé, l’autre vers le futur, le fondamentalisme religieux et le transhumanisme (la philosophie de l’homme hybridé et transcendé par la machine, « homme augmenté », mariage du neurone et du silicium : convergence entre informatique, biologie et neurosciences que des firmes comme Google sont en train d’orchestrer dans le plus grand secret).

Raison instrumentale contre raison véritable : l’esprit-machine contre l’élévation du niveau de conscience. Dans ce match, c’est indubitablement l’esprit-machine qui a gagné, et ce de façon apparemment irréversible. Tout se passe comme si la véritable finalité de la technique consistait à agrandir toujours plus le champ de son autonomie au détriment de la nôtre.

D’ailleurs Freud lui-même n’apparaît sur la scène de l’histoire qu’au moment précis où l’intériorité du sujet devient un problème pour la modernité machinique. A peine a-t-on parlé d’individu, à peine a-t-on laissé à chaque individu une chance d’accéder au champ de sa propre intériorité, que la psychanalyse explicite celle-ci comme une mécanique logique, l’expose à tous, expropriant l’homme de ses profondeurs et de ses mystères. La machine est avant tout décryptable ; qu’il en soit de même pour l’être humain. La forme de la pensée se calque alors sur le mode d’emploi, comme l’avait si bien vu Georges Perec (« La vie mode d’emploi »). La psychanalyse en ce sens peut apparaître comme un antihumanisme ; un processus de normalisation des esprits, une réduction au moi-machine. Un individu produit en série pour société de masse. La contestation se lèvera pourtant, à la fin des années 60, lorsque la société du compromis social et du baby-boom verra ses jeunes profiter de leurs libertés nouvelles pour proposer de nouvelles visions collectives. Pourtant l’Amérique de Woodstock aura tôt fait de devenir celle de Reagan. Parce que cette belle jeunesse a soif d’entreprendre sans trop se poser de contraintes morales (l’action prime sur la réflexion), et que le libéralisme dégage toute l’énergie nécessaire aux audaces égotistes.

De grandes stupeurs sont venues percuter l’avancée du progrès que l’on disait aussi infinie que triomphale : la fin de l’idéologie de progrès (remplacée par la chronique de nos pénuries annoncées), la fin de l’occidentalisation du monde (avec la montée en puissance des pays dits « émergents ») et sa multi-polarisation (plus une puissance seule n’est aujourd’hui « centre du monde »), la créolisation des peuples et des cultures par les vastes migrations à venir, autant de phénomènes qui se profilent et ont même pour la plupart déjà commencé. Chances, ou menaces ? Confrontés à ces phénomènes nous nous réfugions instinctivement dans le repère facile et rassurant de nos « identités », pour constater tout aussitôt que ces mutations les ont en partie détruites ; d’où les replis identitaires. C’est bien la question même de l’identité qu’il conviendrait d’interroger : plus d’individuation, moins d’identité serait une solution acceptable pour bâtir cette société d’ouverture et d’accueil bienveillant sans laquelle nous entrerons bientôt dans le chaos. Or c’est précisément ce que la technique rend désormais impossible : les machines ont causé la perte de l’individuation. Le XXIème siècle sera sériel ou ne sera pas.

L’Homme a été exfiltré de sa propre dimension historique par la technique qui le soumet continûment à la seule logique de ses processus en cours. Le monde que l’on voulait comprendre, puis transformer, est placé devant une alternative simple : ou exploitation, ou préservation. Pour l’heure, il se réduit chaque jour un peu plus à la taille d’un simple marché transactionnel. Son dernier eldorado : le marché de l’attention (le fameux « temps de cerveau disponible » vendu à prix d’or aux firmes multinationales par les gourous de la communication). Or l’attention était le dernier rempart de l’individuation. Le moteur même de la conscience individuelle, l’assise de toute démocratie. A un bout de la chaîne on rend les citoyens inaptes à prêter attention à leurs propres conditions d’existence, de l’autre on transforme l’esprit critique, et ce doute dont Descartes nous avait appris qu’il était fondateur pour qui entend user de sa raison, en maladie mentale : voir les dispositions de l’Académie Américaine de Psychiatrie pour rendre pathologique la contestation, pour la réduire à un simple trouble du comportement désormais répertorié sous le nom de « trouble oppositionnel avec provocation ».

Au même moment s’opère à l’échelle planétaire la synchronisation des actes et des émotions, à travers les réseaux de notre société de l’interconnexion et de l’interaction infinies. On en connaît le modèle social : la ruche. Les effets conjugués de cette perte de l’attention individuelle et de l’esprit critique, fondateurs du sujet, eux même pris dans un phénomène de synchronisation globale des individus, augurent d’une société où l’on ne saura plus distinguer l’humain du robot. Si, j’exagère, il reste une différence : les robots savent désormais apprendre de leurs erreurs, tandis que nous sommes devenus incapables d’apprendre des nôtres. Et cette permutation constitue un cap fatidique.

En transformant la société en machine sociale et l’homme en agent synchronisé de façon permanente jusque dans les profondeurs de sa psyché, notre soumission à la technique est telle que l’on peut parler aujourd’hui de la fin du social. Thatcher le disait déjà : « La société, ça n’existe pas ». Son désir d’hier est désormais en passe de devenir notre réalité d’aujourd’hui.

Dans ce portrait de l’Homme du XXIème siècle en sujet destitué, externalisé, inattentif au monde et comme effacé de lui-même, se profile une nouvelle forme de société où l’être, réifié, sériel, massifié, ne comptera pas plus que le rouage d’une mécanique bien huilée. Après les grandes abominations du XXème, on aurait pensé que de nouvelles clartés allaient guider nos pas ; on constate aujourd’hui qu’il n’en est rien. La logique mécanique de la modernité trace sa route, imperturbable ; quelles qu’en soient les conséquences. « On n’arrête pas le progrès »... Il faut « collaborer ». Entrer en résistance est devenu un crime ; un incurable archaïsme. La modernité, triomphe de la technique, s’est imposée à tous comme destinée et comme fatalité. Mais ce faisant elle se coupe de sa promesse initiale de libération et de mieux-être, qui en étaient comme l’élan vital. A quoi bon vivre 20 ans de plus, comme nous le promet Google, si la vie ne signifie plus rien ? Et à qui appartiendra un homme doté d’un cerveau augmenté par l’entreprise de Mountain View ?

Plus une société se complexifie et plus elle se rend vulnérable, car les points d’entrée pour sa destruction finale se sont multipliés. Or cette montée du péril global n’est pas compensée par l’élévation du niveau de conscience : c’est même le contraire qui se produit chaque jour un peu plus.

La modernité a ouvert l’homme à lui-même tout en le soustrayant à la possibilité d’entretenir ce lien nouveau avec lui-même. Le sujet se constitue par la modernité, mais au moment de se saisir de lui-même de façon libre, éclairée et autonome, comme le voulaient les Lumières, le voici dispersé, vaporisé, jeté hors de lui-même par les rythmes même de cette modernité ; et rendu impuissant par le niveau d’endettement auquel on le soumet, à la façon des pouvoirs tyranniques de toujours.

La technique a programmé l’obsolescence de l’homme (relire Günther Anders !) ; et produit en série les hommes nouveaux dont elle a besoin pour y parvenir. Des hommes parfaitement soumis, acharnés à leur propre destruction.

Une certitude cependant nous reste : nous ne serons jamais plus «modernes ». Nous avons quitté le rêve et avançons, titubant, mi éveillés, mi hallucinés. Il ne tient qu’à nous d’être soit pleinement l’un, soit pleinement l’autre.

Gérard Larnac
http://poetaille.over-blog.fr

Bibliographie de première urgence :

Günther Anders, L’Obsolescence de l’Homme Tome 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (Editions Encyclopédie des nuisances/Ivrea, 2008).

Günther Anders, L’Obsolescence de l’Homme Tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle (Edition Fario, 2011).

Baudouin de Bodinat, La Vie sur Terre - réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes (Editions Encyclopédie des nuisances, 2008).

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13 juillet 2014 7 13 /07 /juillet /2014 10:06

Nous devons à nos pieds d'être devenus des êtres capables d'éprouver le sentiment amoureux. Ou plutôt à la station debout qui nous fit quitter le monde de l'odorat, sens de l'immédiat et de la pulsion, pour celui de la vision, sens de la distance et de l'individuation. Naissance de la sublimation, naissance du désir. Debout nous avons regardé l'autre, en avons perçu la singularité; nous ne l'avions jamais vu. Et dans l'approche suscitée par ce loin, nous avons ressenti le vertige bienfaisant de cette chute nouvelle, lorsque nous tombons amoureux d'une personne, et d'une seule.

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11 juin 2014 3 11 /06 /juin /2014 17:20

Ecrire n'est pas une activité.
Pas vraiment.
Elle insatisfait - toujours; telle est la règle.
Mais vivre là avec, en débord joyeux,
ce peu
cette écriture.
Le reste, laissons-le si vous le voulez bien
aux
commentaires.

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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 22:32

 

 

 

Poetry on the Peaks
and white clouds
cleaning all the old human shit
in a wide and clear s
ilence

 

 

 

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29 mai 2014 4 29 /05 /mai /2014 15:19

Je te maudis François Hollande
ta normalité de président normal
n’est que la dernière porte
qui nous enferme
une normalisation de totalitaire industriel
qui fait de cette terre un taudis
tandis que l’Olympe ricane
normale est la soumission intériorisée
de qui ne songe plus à lutter
parce qu’on lui a confisqué jusqu’au sens de ses luttes
normale est la médiocrité de la pensée atrophiée
par les doctrinaires asservis à leur propre doctrine
normale est cette incarcération
où il faudrait se complaire
sans rugir
je te maudis François Hollande
de n’être pas un homme
mais une machine au service de la machine
hors de la vie hors de l’amour
ne dictant plus que de
s émois de laquais
au fascisme qui vient

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26 mai 2014 1 26 /05 /mai /2014 08:22

 

La France repeinte aux couleurs du FN marque la zombification du politique et la hantise de la fin de l'Etat.

Zombification du politique : qu'est-ce que le socialisme après 2002 et la sortie jospinienne ? Qu'est-ce que le libéralisme après 2008 et la faillite du système bancaire ? Faute d'avoir répondu à ces deux questions, faute surtout de l'aggiornamento qui aurait dû, dans un contexte de rationalité normale, succéder à ces deux séismes, le personnel politique s'est totalement discrédité. 

Fin de l'Etat : la vaporisation programmée de l'Etat, avec la disparition progressive des services publics et l'isolement des "petites gens" dans les zones dévastées du périurbain, est une cause majeure de la lepénisation du pays. Le choeur ahuri des media en est la meilleure officine de propagande.

Si Hollande-Gobe la Lune gère le pays avec la même réussite que son parti, nous voilà décidément mal barrés. Alors qu'il lui suffirait simplement, honnêtement, d'être (un peu) de gauche. Quitte à échouer ; personne ne lui reprochera alors d'avoir essayé. 

Ce n'est pas une percée FN, c'est l'affaissement du politique qui crée ce désastre.

 

 

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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 09:27

Le soin de l'autre devrait diffuser, irriguer l'ensemble de la société ; quand il est privatisé, confisqué par les bastions les plus prospères et les plus agressifs, le corps médical et l'industrie pharmaceutique. Ceux-ci règnent en maîtres absolus sur la santé des hommes et notre soin de l'autre. Ce monopole relève d'un coup de force, d'une spoliation. Tout être humain doit être à même de porter soins, secours et assistance à son prochain. Cela rendrait l'humanité moins laide, le coeur de l'homme mieux aimant. Mais voilà : nous en sommes empêchés par la forfaiture et l'avidité de quelques uns.

 

(En lisant Eric Hazan)

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 22:57

Les Google Glass préfigurent un monde nouveau : celui de l’Humanité 2.0. Après avoir su accéder à des millions d’individus dont il a soigneusement profilé et modélisé les comportements, le célèbre moteur de recherche a bien d’autres projets pour nous. Au cœur de sa stratégie une philosophie : le transhumanisme. Décodage pour l’ère cyborg.

 

 

Qu’il fasse l’objet de plus de 400 procédures pour pratiques anti-concurrentielles ou d’une condamnation par la Cnil pour sa politique en matière de respect de la vie privée, Google tisse sa toile sans coup férir. Avec un accès direct à plus de 300 millions d’utilisateurs dans le monde (90% de parts de marché en Europe), le moteur de recherche s’est constitué de gigantesques bases de données comportementales à l’aide de ses mouchards numériques. Par son ampleur et son acuité, cette nouvelle « connaissance client » (mais aussi citoyenne, politique, intellectuelle, sexuelle, etc.) préfigure une véritable société de surveillance comme aucun état policier n’en avait jamais rêvé.

Mais le géant de Mountain View ne compte pas en rester là. Le champ de ses récentes diversifications donne le vertige : informatique, biologie, nanotechnologie, sciences cognitives. Le moteur de recherche a pris pied dans l’ensemble des domaines où se joue le futur proche de nos sociétés : intelligence artificielle, robotique, drones, réalité augmentée, médecine... Rien ne lui échappe. En maîtrisant l’ensemble de ces différents territoires d’innovation dont il va orchestrer à sa façon la convergence, Google est en train, ni plus ni moins, de modeler le monde qui vient selon sa vision singulière.

Cette vision, quelle est-elle ? A la base de ce projet, une philosophie ; celle du transhumanisme, incarnée chez Google par le véritable pape de ce mouvement, Ray Kurzweil.  Le transhumanisme, c’est le dépassement de l’humain dans la technologie : la fusion de l’homme et de la machine, du neurone et du silicium. A ce titre la Google Glass, lunettes intelligentes à réalité augmentée, en est le signe avant-coureur. L’idée : la nature est un handicap qu’il convient de surmonter pour parvenir au souverain Bien. Et si demain on arrêtait de vieillir ? Et si l’on faisait reculer la mort ? On parle déjà de nano-robots injectés dans le corps afin de le réparer. Fondée en septembre 2013 par Google, la société Calico entend bien s’attaquer au problème.  Avec pour objectif vingt ans d’espérance de vie en plus à l’horizon 2035 ; et le projet d’uploader le cerveau pour le conserver en activité après notre mort ! Autant dire que le vieux fantasme d’immortalité est de retour. Mais à quel prix ?

Avant même la fin de cette première moitié de XXIe siècle, par l’augmentation de l’ensemble de ces capacités, l’homme aura peut-être définitivement quitté son état naturel. Une humanité 2.0 se prépare ; et ceci n’est pas de la science-fiction. Notre conception de l’humain va être complètement redéfinie, selon une vision du Bien exclusivement occidentale, transcendante, ultra-compétitive, impériale, technophile et hiérarchique, qui instaurera une fracture entre l’homme augmenté et l’homme non augmenté. Avec une question subsidiaire : à qui appartiendra un homme doté d’un cerveau augmenté par Google ? Et que devient la beauté si votre vision, augmentée, projette votre regard dans les pores de la peau de l’être qui vous est cher ?

Il y a dans le projet transhumaniste une haine psychotique du corps, de la chair, de l’éros. Or l’éros, c’est la vie. Et puis, dans cette course au suréquipement du cerveau, on a oublié une chose fondamentale : la survalorisation de l’intelligence et du Q.I, selon une visée purement fonctionnelle et utilitariste, par rapport à la conscience. Qu’est-ce que serait un super-héros augmenté de partout, sans la conscience ? Incapables d’enseigner aux hommes le libre usage de la pensée autonome, comme le voulaient les humanistes, nous voilà en passe de confier cette même autonomie à la machine. Un double échec.

Cette nouvelle ère marquera l’aboutissement du grand rêve prométhéen de l’homme sauvé par la technique. Finies la souffrance physique, l’inefficacité… Nous savons pourtant ce qu’est l’un des plus grands dangers  qui pèse sur le devenir de l’espèce humaine : l’autonomisation de la technique. Tchernobyl et Fukushima sont là pour nous rappeler les faits. Un processus qui échapperait à la volonté humaine, accidentellement ou délibérément, a désormais les moyens technologiques d’une destruction globale de l’humanité.

L’initiative est rapide, la délibération est lente. C’est pourquoi le progrès, de plus en plus fulgurant, s’il pose de plus en plus de questions, tend naturellement à s’éloigner de l’exigence démocratique. Il s’impose par une sorte de messianisme dont il ne s’agirait plus de débattre.

Nous sommes entrés dans une phase où se défient trois pensées antagonistes qui tentent chacune de prendre l’ascendant : le vieil humanisme, dont le déclin a éveillé les deux autres : le transhumanisme et le fondamentalisme religieux. Le premier était libre et éclairé. Les deux autres, délire neuro-technologique et obscurantisme, se rejoignent en une même barbarie.

Devant cette rupture historique qui se prépare, et dont nous sommes les contemporains, peut-être que l’homme hésitera à déléguer sa raison et ses rêves à la machine ; et que de ses imperfections mêmes, de ses limites naturelles, naîtront les sagesses à venir.

 

 

 

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16 mai 2014 5 16 /05 /mai /2014 14:35

C’est une note qui avait vocation à demeurer confidentielle. Elle émane d’une conseillère de Nicole Bricq, ministre du Commerce extérieur sous le gouvernement Ayrault. Et voici ce qu’elle dit : « Il nous faut prendre acte et tirer parti de la tendance de la délégation de la règle au privé ».

De quoi s’agit-il exactement ? Des signes avant-coureurs d’un séisme majeur dans l’Histoire de ce siècle, séisme qui répond au nom rassurant de Grand Marché Transatlantique (GMT), ou Trans-Atlantic Free Trade Agreement (TAFTA). Sur le modèle de l’ALENA (Etats-Unis, Canada, Mexique), un nouvel espace d’échanges va être créé dans les prochaines années entre les Etats-Unis et la Communauté européenne sur la base du plus haut niveau de libéralisation et de dérégulation. Ceci concerne tous les secteurs du commerce et des services, mais aussi la santé, l’éducation, la sécurité sociale, la recherche, la distribution d’eau... Son objet : éliminer définitivement toute entrave au marché (y compris la notion de services publics), les barrières douanières (elles sont encore de 13% dans des secteurs comme l’agriculture) comme les « barrières non-tarifaires ». L’Etat sera effacé au profit des investisseurs, les droits et règlements nationaux abandonnés aux seuls intérêts privés du commerce globalisé. Voilà donc ce que cachait donc la mystérieuse petite note ministérielle : l’imprimatur socialiste pour la lutte finale en faveur du « laisser faire » généralisé et de l’harmonisation des normes sociales par le bas. En dépit d’une crise mondiale dont on n’aura décidément tiré aucune leçon. C’est même le contraire : après avoir effleuré le projet d’une certaine régulation, il va devenir définitivement impossible aux politiques (devenus eux-aussi une entrave au marché) de renforcer le contrôle des banques, de lutter contre les effets pervers des fonds spéculatifs ou de taxer les flux financiers.

Le Grand Marché Transatlantique est en fait l’AMI (acronyme sympathique pour Accord Multilatéral sur l’Investissement, refusé par la France en 1998) qui nous revient repeint de frais (non plus dans le cadre de l’OCDE mais dans celui de l’OMC). Les négociations feutrées, pour ne pas dire secrètes, ont commencé le 8 juillet 2013. Il s’agit du projet de libre-échange et de libéralisation de l’investissement le plus important jamais conclu : il représenterait 50% du PIB mondial et le tiers des échanges commerciaux.

Le GMT marque le point d’aboutissement d’un processus qui vient de loin, et dont l’objectif serait pour les Etats-Unis de contenir la puissance montante de la Chine, comme autrefois il contint l’expansionnisme soviétique. Pour comprendre ce qui est en train de se jouer, il faut remonter aux sources même du projet européen. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi les Etats-Unis se sont toujours montrés favorables à la construction européenne, malgré le risque de voir se constituer à leur nez et à leur barbe une puissance concurrente ? Parce qu’ils en sont depuis le début les principaux artisans, et qu’ils ont toujours manœuvré en sous-main au mieux de leurs intérêts : pour contenir le bloc soviétique dans un premier temps, puis dans un second pour simplifier leurs échanges avec un marché désormais unifié, débarrassé de ces droits de douane et de la fluctuation de ses monnaies nationales.

Déclassifiés durant l’été 2000 par l’administration des Etats-Unis, un certain nombre de documents attestent aujourd’hui de façon définitive du rôle des services secrets américains, tout au long des années 50 et 60, dans le projet d’unification européenne. Une Commission Europe existait au sein du département d’Etat, ainsi qu’un Comité Américain pour une Europe Unie (l’American Committee on United Europe). Ce dernier bénéficiait du financement direct des milieux d’affaires (Ford, Rockefeller…) et était piloté par la CIA. Il exercera son influence de 1948 à 1960, après l’adoption du Traité de Rome, jusqu’à ce qu’il soit assuré que le projet européen était bien sur les rails. L’idée de Constitution européenne est énoncée pour la première fois par Eisenhower en 1951. En juin 1965, une note du département d’Etat américain prônait la mise en place d’une monnaie unique… tout en recommandant la « manière subreptice », afin d’empêcher tout débat public.

Pour qui s’intéresse de près aux « pères fondateurs » de l’Europe, l’heure est à la démystification. Nous savons désormais que l’action de Robert Schuman, Jean Monnet et Maurice Lagrange n’a pas été seulement dictée de façon désintéressée par la recherche d’une paix universelle. Durant la guerre, le premier en tant que député conservateur a voté les pleins pouvoirs à Pétain avant de rejoindre un temps le gouvernement de Vichy ; ce qui lui vaudra d’être temporairement frappé d’indignité nationale. Il sera réhabilité in extremis pour raison de réconciliation nationale et finira même… canonisé par le Vatican ! Le deuxième, négociant en spiritueux enrichi dans l’Amérique de la prohibition, sera le représentant de Roosevelt à Londres durant l’Occupation. On lui doit cette note de 1943 sur de Gaulle : «C’est un ennemi de la construction européenne, en conséquence il doit être détruit »… On comprend dès lors pourquoi le chef de file de la France Libre ne le portait pas en très haute estime, le décrivant volontiers comme un affairiste à la solde des Etats-Unis. Quant au troisième homme, moins connu, il joua pourtant un rôle déterminant dans la rédaction des textes de lois réglementant la communauté européenne ; des textes qui tous vont dans le sens d’un ordre juridique indépendant des Etats, c’est-à-dire échappant au parlementarisme démocratique. Un expert dans le domaine du droit, à qui l’on doit notamment la rédaction des lois anti-juives sous l’Occupation…

C’est ce trio, dépeints d’ordinaire sous des traits plus flatteurs, qui sera chargé de jeter les bases de l’Europe. On commencera avec le charbon et l’acier (CECA). Le mode opératoire ? Toujours le même. Cela consiste à ouvrir un espace économique et annuler toute entrave au commerce : taxes, droits de douane, droits du travail, avancées sociales, respect de l’environnement… Ce marché doit être placé sous l’égide d’instances supranationales n’ayant aucun compte à rendre aux représentants démocratiquement élus. Entre l’économie et la démocratie, le choix semble irréversible : ce sera l’économie. Et contrairement à la déclaration fondatrice de 1789 : « Tous les pouvoirs émanent du Peuple », les décisions seront désormais prises à l’abri des regards, loin de l’opinion publique. Le « nouvel ordre mondial » est en place.

Ce nouvel ordre mondial qui s’est édifié en marge de tout débat démocratique se nourrit exclusivement de silence. Ainsi le quatrième pouvoir, celui de la Presse, a-t-il dû s’adapter. Le travail médiatique ne consiste plus à dire, mais à taire ; non à montrer, mais à effacer. Le 8 juin 1991 à Essen (Allemagne), au terme d'un colloque du Groupe de Bilderberg, David Rockefeller livra une clef de compréhension : « Nous sommes reconnaissants au Washington Post, au New York Times, au Time Magazine et autres grandes publications, dont les directeurs ont assisté à nos réunions et respecté les promesses de discrétion pendant près de quarante ans. Il nous aurait été bien impossible de développer notre projet pour le monde si nous avions été soumis aux pleins feux de l'actualité pendant ces années. Mais le monde est maintenant plus sophistiqué et disposé à marcher vers un gouvernement mondial... La souveraineté supranationale d'une élite intellectuelle et des banquiers mondiaux est sûrement préférable à l'autodétermination nationale que l'on pratiquait les siècles passés... »

Mais qu’une preuve soit avancée, qu’une fuite intrigue, qu’un questionnement légitime se fasse jour, le couperet tombe : « thèse conspirationniste ! » Ainsi le doute, qui chez Descartes jette les bases de la raison, ainsi la critique, qui seule permet le déploiement de la pensée libre et autonome chez les Lumières, seraient les signes d’une indéfectible paranoïa ! Nulle vérité à chercher ! Et dire que l’on conspuait naguère l’Union soviétique lorsqu’elle envoyait ses dissidents chez les fous… Que fait aujourd’hui l’American Psychiatric Association lorsqu’elle invente de nouvelles pathologies, telles que « le désordre oppositionnel défiant » (Oppositional défiant disorder »), sinon recouvrir ce symbole démocratique, le droit de réfutation, du voile pétrifiant de la médecine ? Dans le nouvel ordre des choses, un opposant ne saurait être autre que fou.

Du Plan Marshall à la théorisation ultralibérale des années 70 (Hayek-Friedman), en passant par la mise en application (Chili d’Augusto Pinochet, Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, Etats-Unis de Ronald Reagan), un processus apparemment irréversible est à l’œuvre. La constitution de l’Europe en marché unique simplifie considérablement la vie des firmes transnationales et rompt avec les particularismes. Le consommateur global est une créature qui devient réalité ; ce qui dégage des marges considérables.

Pourtant un mouvement de reflux s’est fait jour : structurellement, parce que la société change, les Prix Nobel d’économie inventent de nouvelles voies. James Tobin (taxation des flux financiers), Joseph Stiglitz, Mustapha Yunus (micro-crédit), Amartya Sen (indicateur de développement humain), Jeremy Rifkin (Transition énergétique, empathie)… Un critère de « bien-être» entre dans le calcul du PIB. Conjoncturellement, la crise des subprimes a été une démonstration grandeur nature de la perversité du système lorsqu’il est laissé hors de toute régulation : la « main invisible » d’Adam Smith n’existe pas.

L’époque est pleine de paradoxe. La crise de 2008 a marqué le retour à l’interventionnisme d’Etat… au profit des marchés. Les nouvelles technologies permettent à chaque citoyen de se tenir informé, de façon non officielle. Un désir de participation directe aux affaires de la Cité remplace peu à peu la simple délégation à des « représentants » qui se transforment trop aisément en rentier de bulletins de vote, n’ont aucun compte à rendre à leur électorat dans la durée de leur man
dat.

C’est dans cette société sous tension que l’OMC, avec son GMT, repasse les plats. Avec une seule inconnue : le degré de patience des opinions publiques. Or laminées par sept ans de crise aigüe, celles-ci sont à bout. La paupérisation progressive de la classe moyenne, cette classe révolutionnaire, est un puissant analgésique. Et la moindre contestation est réprimée avec une violence hors de proportion, pré-totalitaire.

« Nous faisons face à un conflit frontal entre des entreprises transnationales et les Etats. Ceux-ci sont court-circuités dans leurs décisions fondamentales – politiques, économiques et militaires – par des organisations globales qui ne dépendent d’aucun Etat et dont les activités ne sont contrôlées par aucun parlement, ni aucune institution représentative de l’intérêt général ».

Tels sont les mots employés par Salvador Allende lors d’un discours prononcé à l’ONU, en 1972. La construction européenne a permis l’unification d’un champ parfaitement préparé, qu’il s’agit désormais pour les groupes transnationaux de passer en coupe réglée jusqu’ au dernier recoin. Au moment même où l’Etat semblait reprendre la main sur l’économie (transition énergétique, coordination de la nouvelle révolution industrielle, régulation de la finance), la phase finale de l’ultralibéralisme est engagée. Le bras de fer est engagé. Il a désormais le mérite d’apparaître au grand jour.

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 12:09

 

L'art d'écriture n'est pas un acte de séduction mais un acte de sédition.

Avant de voir comment ça parle, comprendre à quoi ça s'oppose - en quoi ça déparle.

L'écrivain est d'abord essentiellement cet autre dont je ne parle pas la langue. Une langue qui n'a d'autre origine qu'en elle-même. "Changer la langue dans la même langue" (Philippe Sollers).

Une écriture vivante est d'abord un attentat contre le goût, qu'il soit bon ou mauvais.

Ceci explique pourquoi l'édition industrielle n'est plus que le commerce des langues mortes.

"Mettre l'écriture dehors, en circulation avec les écritures dont s'écrit le monde en mouvement" (Rolland Barthes).

 

 

 

 

 

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