15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 10:43

Dépressif ou répressif, notre rapport au changement a oublié le cadeau qui nous est fait : car la nouveauté, c’est la vie ! Pourquoi faudrait-il en avoir peur ? Au diable les repères anciens et leur sécurité de taupinière : quand c’est l’ouvert qui nous est promis. Voyage au pays du possible.


Le changement est partout. Il affecte tout : les modes de vie, les structures, les idées, les individus… Bref, comme on disait naguère, « tout fout le camp ». Les repères habituels n’ont plus cours. Il faut « s’adapter ».

Oui mais : comment faire ? Il n’y a pas trente-six façons de s’adapter au changement. D’après la philosophe Catherine Malabou, il en existe trois. Soit le sujet résiste au changement et refuse obstinément de se laisser transformer, lui et son environnement : c’est la façon rigide. Soit le sujet accepte totalement de subir la métamorphose, renonce à son état antérieur et adopte les nouveaux contours de son identité : c’est la façon malléable. Soit le sujet négocie avec la nouveauté, et décide de transformer ce qui le transforme pour l’adapter.

Chez Hegel, cette troisième posture est dite « philosophique ». C’est celle qui entend utiliser l’énergie du changement de façon créative, et non passive. De même que face à une vague la survie dépend de l’attitude : on peut surfer dessus ou s’y noyer. L’attitude efficace consiste donc à ménager une marge d’initiative face aux nouvelles figures de la nécessité. C’est ce que Hegel nomme la « plasticité ».

La faute à ne pas commettre, et que l’on commet allègrement depuis dix ans, est double : elle consiste à voir l’individu comme une matière « flexible » (adaptable aveuglément, voire soumis), et à considérer le futur comme un facteur de contraintes inévitables. Tout tient au contraire dans les marges laissées à l’un comme à l’autre : le sujet reste maître de son choix, le futur ne s’écrit qu’en marchant et n’est pas un bloc constitué par avance. Tout se construit dans l’interaction. A travers la chorégraphie permise par le concept de plasticité où avancent l’un vers l’autre, dans un mouvement concerté mais non contraint, l’homme et le monde, le temps présent et le temps qui vient.

L’impératif catégorique de « s’adapter » absolument et strictement à un nouvel ordre des choses, par ailleurs mouvant et non strictement défini, tient de l’injonction paradoxale. On ne peut s’adapter qu’à ce que l’on connaît. Or ce qui vient reste en grande partie méconnu ; pensez qu’aucune « agence de notation » n’avait prévu la crise des subprimes qui a emporté la planète, quand les mêmes entendent désormais dicter le contenu et le rythme des réformes ! S’adapter d’accord ; mais à quoi ? Au lieu de rigidifier les cases et de normer toujours plus nos technostructures, on devrait au contraire laisser des vides, du jeu ; c’est par là, et par là seulement, que s’insinue le possible. On n’a pas autorité sur l’avenir, et ce n’est pas en prenant des mesures contraignantes que l’on peut avancer vers lui. Par contre l’attitude que l’on adopte à son égard le modifie en profondeur. La grande stupidité de l’époque que nous traversons consiste à prétendre que les choses sont déjà toute écrites ; qu’il suffit de flexibilité ici (côté citoyen), de rigidité là (la fameuse « rigueur » politico-économique).

Tout se passe comme si l’on vivait sous le postulat que « tout est écrit à l’avance », alors que « tout est en cours d’écriture tout le temps ». La vie est une invention permanente. Elle ne saurait en aucun cas se résumer à ces quelques diktats répressifs auxquels on voudrait soumettre nos contemporains.

La liberté de l’individu est à repenser comme un enjeu qui aura été, dans la bataille, considérablement perdu de vue.

Gérard Larnac copyright 2014.

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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 09:34

Je me souviens que militaire je ne parvenais pas à faire marcher la troupe au pas. Mon esprit s'y refusait. On retrouvait mes hommes aux quatre coins de la place d'armes.



J'ai toujours ressenti une profonde jubilation devant la désynchronisation. Comme une présomption renonçant finalement à elle-même, se libérant, et dont l'absence soudaine ouvre l'esprit à l'air vif des dehors.







Gérard Larnac - octobre 2014

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7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 15:56

Vers une nouvelle société ouverte, distribuée et collaborative

Jeremy Rifkin : un économiste clé, qui compte parmi les plus influents de la planète. Cela fait déjà un certain temps qu’il propose des solutions : croissance écologiquement soutenable, convergence entre les énergies renouvelables et l’Internet des objets, rupture avec le capitalisme traditionnel, « communaux collaboratifs », fin du sentiment de propriété, partage, empathie... Un nouvel âge industriel en même temps qu’un nouvel art de vivre. De quoi stimuler le possible.

Comment passer de la puissance de l’innovation numérique et de l’Internet à une véritable 3e Révolution industrielle, celle-là même qui a tant de mal à éclore et dont l’absence paralyse encore si profondément nos économies ? C’est ce qu’explique Jeremy Rifkin dans son dernier ouvrage, La Nouvelle société du coût marginal zéro – L’internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse du capitalisme (Edition Les Liens qui Libèrent).

En tout premier lieu il convient de prendre conscience du moment historique que nous sommes en train de vivre. Par la puissance redistributive de son intelligence partagée, Internet reforme le cercle des « espaces communs » (« communaux collaboratifs ») que partageaient jadis les populations. C’était avant le mouvement anglais des « enclosures » (privatisation des pâtures collectives, achevée au 17e siècle) qui donna naissance à l’économie de marché. D’après Rifkin, « L’économie du partage et des communaux collaboratifs est le premier système économique qui émerge depuis le 19e siècle ; depuis le capitalisme et le socialisme. C’est un événement historique. Cela ne signifie pas que le capitalisme va disparaître, mais qu’il va être amené à se réformer complètement. Ce n’est plus lui l’arbitre exclusif de l’économie. Il va devoir partager la scène. Le père va devoir laisser l’enfant grandir, et accepter à terme qu’il devienne même son associé. Nous allons vers un système hybride fait à la fois de capitalisme et de collaboratif ». Même si cette mutation ne sera pas facile : « Bien entendu les obstacles sont considérables… »

« Le catalyseur, explique le célèbre économiste, c’est le coût marginal zéro rendu possible par l’Internet. Pour que « la main invisible » du marché puisse fonctionner, il faut inventer en permanence de nouvelles technologies afin de produire les biens et les services à meilleur marché. Le marché ultime, générant le bénéfice maximum, c’est quand on vend à coût marginal. Or la révolution numérique crée de l’abondance et de la gratuité. Nous ne sommes plus alors soumis à l’économie de la rareté et de la pénurie qui définissait jusque-là le capitalisme ». En l’espace de quelques décennies, les nouvelles technologies de l’information nous auront fait passés du capitalisme classique à une économie du coût marginal quasi nul. Pour Rifkin, il s’agit de l’apothéose du capitalisme où celui-ci quitte la scène en laissant derrière lui une démocratie enfin réalisée : une société du bien-être, ouverte, distribuée et collaborative, caractérisée par l’abondance et non plus la pénurie.

« Les grands changements interviennent lorsque convergent les technologies de la communication, de l’énergie et de la logistique, pour créer une nouvelle plate-forme technologique universelle. L’Internet des objets constitue une telle plate-forme. La politique d’austérité ne suffira pas à relancer l’Europe si l’on ne met pas en place la 3e Révolution industrielle, celle de l’Internet des objets ».

De quoi s’agit-il au juste ? « Les capteurs vont passer de 30 à 1000 milliards entre aujourd’hui et 2030. Demain, tout sera contrôlable depuis votre smartphone ; que ce soit la « ville intelligente » ou notre automobile qui nous conduira sans chauffeur. Dans le même temps nous allons passer de 40% du genre humain connecté à 100% ».

« A l’heure d’Internet, spéculer sur l’ignorance ne sert plus à rien »

Hier l’axiome sur lequel reposait le commerce était le principe de « Caveat emptor » : « C’est au client de faire attention ». En gros on spéculait sur son ignorance. Or par son formidable pouvoir d’échange et d’information le web inverse la donne. C’en est bien fini du « Consommateur » manipulable et sous-informé : « Nous assistons à la naissance du « Pro-sommateur », poursuit Rifkin. Le « Pro-sommateur » produit et partage (de la musique, des films, des informations, des connaissances, des logiciels libres, de l’énergie, des objets créés en imprimante 3-D…). Le consommateur devenant producteur, c’est aussi l’effondrement de toutes les industries concernées. Aucun domaine ne sera épargné. Il y a quelques semaines à Chicago était présentée la première automobile imprimée ; sa production commence dès la fin de l’année. Dans dix ans, tous les enfants auront une imprimante 3-D dans leur cartable ! On assiste à une démocratisation de l’industrie ».

Traditionnellement le marché contrôlait les ressources et leurs transformations. Dorénavant la ressource c’est l’échange, sur lequel chacun à son mot à dire et sa contribution à apporter. L’espace commun redevient un espace social et non un espace de marché. « Tout pourrait commencer ici, en France, car vous disposez d’une solide tradition révolutionnaire ! », s’amuse même Jeremy Rifkin. C’est qu’il pilote déjà très concrètement la mise en œuvre de son « Master Plan pour la 3e Révolution industrielle » dans le cadre du redéploiement de la région Nord-Pas-de-Calais.

« Nous allons vers la fin du travail et vers une société de loisirs. Même si à court et moyen termes, un nombre considérable d’emplois va être créé d’ici les 40 prochaines années pour constituer la nouvelle plate-forme de l’internet des objets. Dans la perspective des « villes intelligentes », il faudra par exemple refaire tous les bâtiments pour les transformer en édifices à « énergie positive » (producteurs et non plus seulement consommateurs d’énergie). Il faudra passer de la route passive à la « route active » (munie de capteur, pour les voitures sans conducteur). Le capitalisme va devoir faire une place grandissante à l’économie sociale (école, culture, hôpital, aide aux personnes âgées,...). C’est là le secteur qui croît le plus actuellement. Il compte déjà 13% des salariés ».

« Mais le coût marginal zéro peut également résoudre le problème du changement climatique. Ce problème reste totalement sous-estimé. On roupille ! Tout l’équilibre de la planète vient des cycles hydrauliques. Or, pour toute élévation de la température d’un degré, l’atmosphère absorbe 7% de précipitation en plus. D’où les chutes de neige catastrophiques, les sècheresses et les pluies torrentielles, les typhons… Notre écosystème ne parvient plus à s’adapter. Si rien n’est fait, nous pouvons perdre jusqu’à 75% de la vie sur Terre avant la fin du siècle. La nouvelle société du coût marginal zéro est la seule chance de s’en sortir. Avec une efficacité qui préserve les ressources et le partage en communaux collaboratifs nous allons soulager le stress imposé à notre planète. J’espère seulement qu’il n’est pas trop tard ».

Certains pays ont déjà mis en œuvre les solutions. « L’Allemagne produit déjà 27% de son énergie par le solaire ou l’éolien ; 35% en 2020. C’est la même courbe de progrès que le numérique. 1 Watt solaire coûtait 70 dollars dans les années 70, il coûte aujourd’hui 66 cents. Le soleil ni le vent ne vous envoie de facture ! Cette nouvelle donne prend à revers toute l’industrie traditionnelle ».

« Les Chinois viennent d’adopter un plan de 82 milliards de dollars pour mettre en place l’internet de l’énergie. Il faut savoir que l’espérance de vie diminue de cinq ans chaque année à cause de la pollution. La 3e Révolution industrielle va aussi se faire en Chine ! »

Les obstacles ne seront donc pas les Etats ; mais bien les sociétés privées : « Des sociétés basées sur les communaux collaboratifs comme Google, Twitter ou Facebook veulent utiliser notre créativité et nos échanges pour les vendre à des tiers. Au 20e siècle, on a parfois du nationaliser, ou réglementer. C’est alors une question politique. Il faut assurer la neutralité des tuyaux. On peut aussi imaginer des mouvements sociaux pour transformer ces entreprises en services publics. Lorsqu’au 19e siècle les entreprises paupérisaient les travailleurs, ceux-ci se sont organisés en syndicats afin de réclamer des droits. Sans eux le capitalisme se serait effondré. Il faudra des chartes des droits numériques ; c’est en train d’émerger. Quand un milliard de gens sont ensemble, ce sont eux les acteurs, et donc Google devra faire ce que les gens souhaitent. Sinon d’autres acteurs le feront. La technologie numérique est faite pour être distribuée ; j’aurais été moins optimiste lors de la 1er et 2e révolution industrielle ! »

Trois générations seront sans doute nécessaires pour mener à bien cette mutation. Mais « C’est tout un pan de l’économie mondiale qui est en train de bouger… Si ce n’est pas nous qui nous y mettons, alors qui d’autre ? » Pour que cette 3e Révolution industrielle émerge enfin, il faudrait que la transition numérique vers l’Internet des objets, la transition écologique vers l’énergie produite et partagée, la transition politique vers la démocratie participative et la transition sociale vers un monde ouvert et solidaire marchent d’un seul et même pas. Or les conditions d’une telle coordination semblent difficiles à réunir en même temps. Cette arythmie sera l’un des principaux obstacles à l’émergence de cette 3e Révolution industrielle. Les outils ont encore de l’avance sur l’esprit. Pour autant il y a urgence. Les périls, parfois, remettent l’homme sur les rails de la sagesse...


Annexe :

De la propriété privée à l’accès partagé


« L’accès à la mobilité commence à être préféré à la possession d’une voiture. Pour une voiture partagée, c’est 15 qui disparaissent de la production. Ainsi, d’ici 25 ans, nous pouvons supprimer 80% des véhicules. Et cela change toutes les équations ».

« La propriété fabrique un statut. Lorsque des parents offrent un jouet à un enfant, cela devient son jouet, il n’appartient à personne d’autre ; c’est l’économie de marché. Aux Etats-Unis existent désormais des sites de jouets partagés. Le jouet que les parents offrent, un autre en a déjà profité, en a pris soin pour qu’il puisse servir à nouveau. Ainsi l’enfant apprend-il à ne pas posséder. L’objet est une expérience partagée, son usage est temporaire. Et cette nouveauté change complètement la façon dont les enfants grandissent ».

Jeremy Rifkin, Paris, le 24 septembre 2014.



Notes :

Propos recueillis à Paris, le 24 septembre 2014. Conférence de Presse de Jeremy Rifkin à l’occasion de la sortie de son livre « La Nouvelle société du coût marginal zéro » (Editions Les Liens qui Libèrent). A lire également, chez le même éditeur : Une Nouvelle conscience pour un monde en crise – Vers une civilisation de l’empathie (2011). Et aussi : La Fin du travail (La Découverte, 1997) ; L’Age de l’accès (La Découverte, 2005).

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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 11:30

Réconciliation Caen

1.

« Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers ».

Rainer Maria Rilke.

2.

Caen. Lieu latéral, lieu de l’enfance infiniment déménagée où ma mère guette déjà les premiers signes du retour vers le pays natal, et qui ne viennent pas – on se retourne sur son passage, son accent du sud-ouest prête à sourire. Des souvenirs pour rien : nous ne sommes pas d’ici. Nous attendons la lettre de la semaine. Nous attendons. Une vie, cette attente. Nous commençons par une petite maison de ville, en face du Phénix de l’Université. Viendront un appartement près de l’hippodrome et du lycée Malherbe, puis le pavillon de banlieue, du côté de l’Odon. Une enfance exténuée d’exil. Une enfance de « horzain », comme ils disent. Alors je ne l’aime pas, cette ville, avec ces ciels vides et ce froid.

3.

Caen, quelque trente-cinq années après. A travers une telle épaisseur de temps toute nostalgie est impossible. Pas la moindre émotion. On le voudrait ; on insiste ; rien ne vient. Je suis de retour dans les rues de cette ville comme un scaphandrier dans une cité engloutie. A une telle profondeur on ne voit rien. Tout disparaît. Pourtant il se rappelle : dans ce quartier, derrière telle porte, telle fenêtre, il y avait parfois des amis, et les premières petites amantes. Noms, visages. Ne pas savoir à quel destin ils appartiennent. Il ne suffit pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les libérer. Il faut avoir la patience d’attendre qu’ils nous reviennent, méconnaissables, apaisés, doux comme la mort. Vers l’âge de sept ans son meilleur ami se prénommait Philippe. La grand-mère chez qui Philippe passait les jeudis, et chez qui nous jouions, était veuve de guerre. Son grand-père avait été tué au cours « des bombardements ». De ceux qui ont rasé la ville de Caen. Comment peut-on mourir sous des bombes amies ? L’ambiguïté, et sa suprême ironie. Il n’y avait pas de soldats allemands à Caen durant « les bombardements ». Rien que des civils. Les garnisons ennemies s’étaient déplacées, elles marchaient vers le nord.

4.

Chaleur méditerranéenne dans les rues de Caen en ce 17 septembre 2014 ; deux heures du matin. Plus tard dans la journée je dois intervenir dans un colloque sur la « destruction ». Autour de moi, rue du 6-juin, des bandes de jeunes trainaillent encore un peu. Ils sont beaux, ils n’ont pas de caractère « normand », ils sont d’une beauté de nulle part et de partout, sans traits spécifiques. Quand je suis arrivé ici les jeunes de 20 ans avaient tous connus la guerre. En eux à jamais s’étaient logés les fracas, les souffles, les odeurs, les douleurs, les images. Caen fut rajoutée au dernier moment sur la liste des villes à détruire : au crayon à papier. Un murmure ; et ces ruines.

5.

Marcher encore dans les rues de mes souvenirs inutiles. Ils ne m’ont jamais encombré. Je m’en suis débarrassé comme d’une période clandestine, dont rien ne peut sortir ; qu’on préfère oublier. C’était il y a longtemps. D’un longtemps qui n’est plus dans le temps des hommes, mais dans celui de la conscience. J’ai été si jeune là, sur l’ancien champ de ruines, parmi les rues que les chars ont tracées. On dit d’une ville en ruine qu’elle est plus imprenable encore qu’une forteresse, car plus rien n’est sous contrôle. Qu’on peut s’y enterrer, et attendre qu’une silhouette passe devant votre viseur. Les gens d’ici, ils me semblaient parler à lèvres pincées, se déplaçant comme des furtifs, l’œil toujours un peu soupçonneux. Quelque chose les avaient éloignés de la vie. Ils avaient traversé l’enfer. Ils étaient entrés dans le vide et ce vide les avait endurcis. C’est comme un cri derrière un mur, un cri inhumain que l’on feint de ne pas entendre ; parce que l’on ne sait pas ce que c’est. Ce n’est qu’après tout ce temps. Quand le souvenir vous est définitivement inutile. Que ce n’est plus rattachable à ce que vous êtes devenu. C’est là qu’on sait. Et que ça vous importe.

6.

Il paraît que les survivants ne regardent pas les ruines de leur ville. Qu’ils n’ont rien de plus pressé que de faire « comme si de rien n’était » ; chacun vaque à ses occupations habituelles pour croire encore à l’ordinaire, cet ordinaire qui n’est plus. Le boulanger va faire son pain, même s’il ne reste plus personne pour le lui acheter. L’instituteur fait la leçon devant des chaises vides. Seul l’étranger regarde les ruines. Ainsi peut-être ai-je vu Caen. Comme un « ici » envisageable. Pour la première fois.

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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 09:54

Chaque geste en cette vie contient autant d'ironie et de détachement qu'il en a fallu au monde pour devenir lui-même.

Gérard Larnac

("Petits attentats littéraires")

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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 13:51
Pour Lawrence Durrell

Alors, Sommières.

Sommières dans le chant de la cigale esseulée, soleil de neuf heures du matin sous les pins parasols, été 2014. Quand tout est déjà en place, le monde qui s’est remis en marche sans vous, comme si vous aviez manqué le principal, que tout s’était organisé en votre absence, tandis que vous dormiez. Quelque chose de perdu, déjà, dès l’origine, enseveli dans la chaux vive du so
leil.

La lumière fracasse les persiennes et se mêle au souvenir soudain de votre dernier rêve : quelqu’un, quelque part, disant que le poète est le premier homme, qu’il est aussi le dernier. Je ne mens pas. Telles sont les paroles exactes. Elles sonnent encore à mes tympans.

Eté. Eté des ombres qui courent le long des murs et des fontaines. Eté des ombres sous les platanes, avec ces échassiers pêchant, méticuleux et désordonnés comme de grandes folles, dans le cours alangui du Vidourle, parmi les pierres sèches, sous les arches du pont romain.

Un bleu si tendu déjà que le ciel pourrait craquer d’un coup, comme ça – une déchirure avec vue sur le fond du temps.

Sur le panneau l’Espace Lawrence Durrell, la salle polyvalente de Sommières, a perdu un « r ». Non, pas d’expo en ce moment. Ya eu, ya plus. L’auteur du Sourire du Tao a vécu ici des années, un peu à l’écart du centre, passé le pont romain, au 15 rue de Saussines, une maison cossue avec un beau jardin.

J’ai beaucoup aimé me savoir le contemporain de Lawrence Durrell. Le savoir là, avec son sourire taoïste et sa bouteille de pinard. Ecrivant à propos de son premier roman Le Carnet noir : « Un itinéraire spirituel qui établira définitivement le roman comme un genre épuisé… »

Gérard Larnac

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Published by Gérard Larnac - dans In extenso
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18 août 2014 1 18 /08 /août /2014 13:39

Il faut jouer avec

les mots

afin qu'

ils

ne se jouent pas

de vous

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Published by Gérard Larnac - dans Traduire le vent
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1 août 2014 5 01 /08 /août /2014 09:12

C'est le coeur de l'été, le coeur de la guerre, le coeur de l'horreur. Aux justes qui sauvaient les Juifs en 40 et qui appellent désormais à l'arrêt du long martyr palestinien, il est promis la cellule de l'Etat républicain. La France de Jaurès est malade. Très. Malade de la politique "petit braquet" de ce personnel politique qui se sert avant de servir, piégé dans le temps médiatique qui en fait des figures hystériques à la Ubu-Roi - A quand la figure historique, à quand le NON inaugural ?

La finance a emporté les lois, les petits arrangements entre amis du 1% a effacé jusqu'à la notion de juste, de bien public. Plus rien ne tient. Plus rien ne fait société. Dès lors la colère qui vient, soyez-en sûrs, sera elle aussi du côté de la barbarie.

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Published by Gérard
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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 14:12

A seule fin de donner un après à la « postmodernité », il est d’usage de qualifier notre époque de « sur-modernité », ou encore de « modernité tardive ». La postmodernité marquait l’effondrement des grands récits et la disparition du sujet au sein de la société marchande, productiviste et technocratique. Elle dit, cette « postmodernité », la fin des idéologies, mais aussi le renoncement aux utopies et aux spiritualités : la victoire sans combattre de l’ultralibéralisme matérialiste globalisé. Lui succède une époque surnuméraire, épuisée, superflue, au bout du rouleau, une époque en forme d’impasse et de lente agonie : la modernité tardive. Sans autre nécessité que la toute fin de l’élan d’après-guerre, mue par la seule force d’inertie d’une puissance désormais disparue mais qui continuerait à lui insuffler un semblant d’existence.

Une modernité zombifiée, en quelque sorte. Une «modernité fantôme». Oui, il se fait tard sur notre civilisation : le soleil se couche sur la modernité occidentale. Nos idéaux d’hier sont devenus les désillusions d’aujourd’hui. Par désertion. Par incapacité à les habiter.

Il y a, dans l’appellation même de « modernité tardive », ce sentiment que l’on touche à la toute fin de partie. Que notre univers et la représentation que nous en avons n’ont plus rien à offrir : aucun possible, aucun recommencement, aucune alternative. Peau de balle. Rien. Nada.

Le scandale financier des subprimes américains qui, sous sa forme mutante de « crise des dettes publiques », n’en finit pas de secouer notre monde en appauvrissant les pauvres et en enrichissant les riches, nous indique bien de quoi nous mourrons : notre société est devenue une société de transfert de risque. Une hypothèque sur le long terme. Or plus on transfère le risque et moins il nous est nécessaire d’en assumer la responsabilité, voire la simple conscience. Une société de transfert de risque est une société qui devient aveugle aux conséquences de ses actes jusqu’à effacer l’idée même d’un futur, et qui court à l’abîme en riant.

C’est là que la modernité fait aveu de son imposture constitutive. La perte d’individuation due aux machines est tout le contraire de la promesse moderniste. Souvenons-nous, émus, de l’aspiration initiale de l’humanisme, puis du grand rêve des Lumières. Un homme osant penser par lui-même, osant faire usage de son libre arbitre, dans un but de fraternité et de démocratie. Que sont désormais ces nobles desseins devenus ?

La modernité a incarné jusqu’à un certain point l’idéal des Lumières qui consistait à poser l’individu en tant que sujet libre et autonome. L’usage de la raison, la maîtrise de ses pulsions offrant à tous l’ipséité naguère réservée aux héros bien nés du Grand Siècle : la faculté de ne devoir son être qu’à soi. Triomphe de la volonté, naissance de l’intériorité, de l’Homme en tant que sujet – ce, quelle que soit sa classe sociale d’origine.

Mais les progrès de la sagesse sont difficiles, bien plus difficiles apparemment que les progrès de la technique. On satura donc nos vies d’objets nouveaux dont l’effet constaté, à la longue, fut de dissoudre peu à peu cette intériorité au lieu de l’affirmer ; une lente externalisation technologique de soi commença à nous éloigner du monde, des autres et pour finir de nous-même.

Proposant de libérer les forces intérieures de l’esprit et de la conscience, la modernité les a au contraire réduites à néant. Un individualisme sans sujet s’est forgé au cours des « 30 Glorieuses » sur la base du consumérisme débridé et de la compétition affolée de tous contre tous. Le productivisme a surtout produit l’individu-machine apte à le servir aveuglément. Dès lors les lumières de l’esprit, sagesse, spiritualité, furent négligées au point d’en être niées. Sur les décombres du vieil humanisme avancent de concert, l’un tourné vers le passé, l’autre vers le futur, le fondamentalisme religieux et le transhumanisme (la philosophie de l’homme hybridé et transcendé par la machine, « homme augmenté », mariage du neurone et du silicium : convergence entre informatique, biologie et neurosciences que des firmes comme Google sont en train d’orchestrer dans le plus grand secret).

Raison instrumentale contre raison véritable : l’esprit-machine contre l’élévation du niveau de conscience. Dans ce match, c’est indubitablement l’esprit-machine qui a gagné, et ce de façon apparemment irréversible. Tout se passe comme si la véritable finalité de la technique consistait à agrandir toujours plus le champ de son autonomie au détriment de la nôtre.

D’ailleurs Freud lui-même n’apparaît sur la scène de l’histoire qu’au moment précis où l’intériorité du sujet devient un problème pour la modernité machinique. A peine a-t-on parlé d’individu, à peine a-t-on laissé à chaque individu une chance d’accéder au champ de sa propre intériorité, que la psychanalyse explicite celle-ci comme une mécanique logique, l’expose à tous, expropriant l’homme de ses profondeurs et de ses mystères. La machine est avant tout décryptable ; qu’il en soit de même pour l’être humain. La forme de la pensée se calque alors sur le mode d’emploi, comme l’avait si bien vu Georges Perec (« La vie mode d’emploi »). La psychanalyse en ce sens peut apparaître comme un antihumanisme ; un processus de normalisation des esprits, une réduction au moi-machine. Un individu produit en série pour société de masse. La contestation se lèvera pourtant, à la fin des années 60, lorsque la société du compromis social et du baby-boom verra ses jeunes profiter de leurs libertés nouvelles pour proposer de nouvelles visions collectives. Pourtant l’Amérique de Woodstock aura tôt fait de devenir celle de Reagan. Parce que cette belle jeunesse a soif d’entreprendre sans trop se poser de contraintes morales (l’action prime sur la réflexion), et que le libéralisme dégage toute l’énergie nécessaire aux audaces égotistes.

De grandes stupeurs sont venues percuter l’avancée du progrès que l’on disait aussi infinie que triomphale : la fin de l’idéologie de progrès (remplacée par la chronique de nos pénuries annoncées), la fin de l’occidentalisation du monde (avec la montée en puissance des pays dits « émergents ») et sa multi-polarisation (plus une puissance seule n’est aujourd’hui « centre du monde »), la créolisation des peuples et des cultures par les vastes migrations à venir, autant de phénomènes qui se profilent et ont même pour la plupart déjà commencé. Chances, ou menaces ? Confrontés à ces phénomènes nous nous réfugions instinctivement dans le repère facile et rassurant de nos « identités », pour constater tout aussitôt que ces mutations les ont en partie détruites ; d’où les replis identitaires. C’est bien la question même de l’identité qu’il conviendrait d’interroger : plus d’individuation, moins d’identité serait une solution acceptable pour bâtir cette société d’ouverture et d’accueil bienveillant sans laquelle nous entrerons bientôt dans le chaos. Or c’est précisément ce que la technique rend désormais impossible : les machines ont causé la perte de l’individuation. Le XXIème siècle sera sériel ou ne sera pas.

L’Homme a été exfiltré de sa propre dimension historique par la technique qui le soumet continûment à la seule logique de ses processus en cours. Le monde que l’on voulait comprendre, puis transformer, est placé devant une alternative simple : ou exploitation, ou préservation. Pour l’heure, il se réduit chaque jour un peu plus à la taille d’un simple marché transactionnel. Son dernier eldorado : le marché de l’attention (le fameux « temps de cerveau disponible » vendu à prix d’or aux firmes multinationales par les gourous de la communication). Or l’attention était le dernier rempart de l’individuation. Le moteur même de la conscience individuelle, l’assise de toute démocratie. A un bout de la chaîne on rend les citoyens inaptes à prêter attention à leurs propres conditions d’existence, de l’autre on transforme l’esprit critique, et ce doute dont Descartes nous avait appris qu’il était fondateur pour qui entend user de sa raison, en maladie mentale : voir les dispositions de l’Académie Américaine de Psychiatrie pour rendre pathologique la contestation, pour la réduire à un simple trouble du comportement désormais répertorié sous le nom de « trouble oppositionnel avec provocation ».

Au même moment s’opère à l’échelle planétaire la synchronisation des actes et des émotions, à travers les réseaux de notre société de l’interconnexion et de l’interaction infinies. On en connaît le modèle social : la ruche. Les effets conjugués de cette perte de l’attention individuelle et de l’esprit critique, fondateurs du sujet, eux même pris dans un phénomène de synchronisation globale des individus, augurent d’une société où l’on ne saura plus distinguer l’humain du robot. Si, j’exagère, il reste une différence : les robots savent désormais apprendre de leurs erreurs, tandis que nous sommes devenus incapables d’apprendre des nôtres. Et cette permutation constitue un cap fatidique.

En transformant la société en machine sociale et l’homme en agent synchronisé de façon permanente jusque dans les profondeurs de sa psyché, notre soumission à la technique est telle que l’on peut parler aujourd’hui de la fin du social. Thatcher le disait déjà : « La société, ça n’existe pas ». Son désir d’hier est désormais en passe de devenir notre réalité d’aujourd’hui.

Dans ce portrait de l’Homme du XXIème siècle en sujet destitué, externalisé, inattentif au monde et comme effacé de lui-même, se profile une nouvelle forme de société où l’être, réifié, sériel, massifié, ne comptera pas plus que le rouage d’une mécanique bien huilée. Après les grandes abominations du XXème, on aurait pensé que de nouvelles clartés allaient guider nos pas ; on constate aujourd’hui qu’il n’en est rien. La logique mécanique de la modernité trace sa route, imperturbable ; quelles qu’en soient les conséquences. « On n’arrête pas le progrès »... Il faut « collaborer ». Entrer en résistance est devenu un crime ; un incurable archaïsme. La modernité, triomphe de la technique, s’est imposée à tous comme destinée et comme fatalité. Mais ce faisant elle se coupe de sa promesse initiale de libération et de mieux-être, qui en étaient comme l’élan vital. A quoi bon vivre 20 ans de plus, comme nous le promet Google, si la vie ne signifie plus rien ? Et à qui appartiendra un homme doté d’un cerveau augmenté par l’entreprise de Mountain View ?

Plus une société se complexifie et plus elle se rend vulnérable, car les points d’entrée pour sa destruction finale se sont multipliés. Or cette montée du péril global n’est pas compensée par l’élévation du niveau de conscience : c’est même le contraire qui se produit chaque jour un peu plus.

La modernité a ouvert l’homme à lui-même tout en le soustrayant à la possibilité d’entretenir ce lien nouveau avec lui-même. Le sujet se constitue par la modernité, mais au moment de se saisir de lui-même de façon libre, éclairée et autonome, comme le voulaient les Lumières, le voici dispersé, vaporisé, jeté hors de lui-même par les rythmes même de cette modernité ; et rendu impuissant par le niveau d’endettement auquel on le soumet, à la façon des pouvoirs tyranniques de toujours.

La technique a programmé l’obsolescence de l’homme (relire Günther Anders !) ; et produit en série les hommes nouveaux dont elle a besoin pour y parvenir. Des hommes parfaitement soumis, acharnés à leur propre destruction.

Une certitude cependant nous reste : nous ne serons jamais plus «modernes ». Nous avons quitté le rêve et avançons, titubant, mi éveillés, mi hallucinés. Il ne tient qu’à nous d’être soit pleinement l’un, soit pleinement l’autre.

Gérard Larnac
http://poetaille.over-blog.fr

Bibliographie de première urgence :

Günther Anders, L’Obsolescence de l’Homme Tome 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (Editions Encyclopédie des nuisances/Ivrea, 2008).

Günther Anders, L’Obsolescence de l’Homme Tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle (Edition Fario, 2011).

Baudouin de Bodinat, La Vie sur Terre - réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes (Editions Encyclopédie des nuisances, 2008).

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Published by Gérard - dans In extenso
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13 juillet 2014 7 13 /07 /juillet /2014 09:06

Nous devons à nos pieds d'être devenus des êtres capables d'éprouver le sentiment amoureux. Ou plutôt à la station debout qui nous fit quitter le monde de l'odorat, sens de l'immédiat et de la pulsion, pour celui de la vision, sens de la distance et de l'individuation. Naissance de la sublimation, naissance du désir. Debout nous avons regardé l'autre, en avons perçu la singularité; nous ne l'avions jamais vu. Et dans l'approche suscitée par ce loin, nous avons ressenti le vertige bienfaisant de cette chute nouvelle, lorsque nous tombons amoureux d'une personne, et d'une seule.

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Published by Gérard - dans Chemin faisant
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