17 novembre 2014 1 17 /11 /novembre /2014 16:35

La vie ne vaut que le droit de s'en foutre.

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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 11:13

Tous les livres que j'ai écrits, édités ou pas, sont les points qu'il me suffira de relier, le moment venu, pour aller confiant au devant de ma propre mort. Dans un dernier rire.

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5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 23:57

Puisque l’événement

Le sentiment d’étrangeté dans les films de Claire Angelini


Je me souviens que jeune conscrit je n’arrivais pas à faire marcher la troupe au pas. Mon esprit s’y refusait. On retrouvait mes hommes aux quatre coins de la place d’armes. J’ai toujours ressenti une intense jubilation devant la désynchronisation. Comme une présomption qui renonce à elle-même et se libère de l’illusion rationnelle, une vanité qui s’allège et dont l’absence soudaine ouvre l’esprit à l’air vif des dehors. Le vrai de vrai écho du monde-là.

C’est un tel sentiment d’étrangeté que je cherche dans les films de Claire Angelini. Prenons « Un gigantesque retournement de la terre ». A l’écran, le silence d’une parole retenue. Qui parvient à se frayer un chemin jusqu’à nous comme depuis l’entassement des décombres. Parole de témoin. Qui évoque, par petites touches successives, son drame personnel à l’intérieur du drame historique. Par réouverture de l’oubli. Qui exhume, à travers l’épaisseur du temps : ici le son du bombardement la nuit, là le bétail affolé, blessé dans la bataille. Le regard laisse flotter devant lui une image invisible dont lui seul, le témoin, aperçoit encore les contours diffus. Les scènes de ce passé catastrophique sont là : elles s’immiscent dans le présent, la fureur de l’événement fait retour dans le calme flux de ce que l’on devient, de ce que l’on est devenu. Le vieil homme se souvient : il peut dire la fuite à travers les champs qui explosent et les villages qui s’effondrent. Il s’arrête à nouveau : comment faire récit, comment raccorder l’image de l’expérience passée, et ce fracas par tout le corps, à cette langueur philosophique du présent qui se mêle au rythme obstiné d’une vieille horloge comtoise ? Ce n’est pas que la langue hésite. Elle essaie. Elle parle par silences interloqués. Elle fraye des chemins nocturnes. Des chemins de retour. Finalement c’est de la mère dont il parle, sa propre mère, blessée elle aussi, et dont le souvenir n’a pu se formuler qu’à la suite de tous les autres ; quand tout le reste a été dit. Parce ce qu’on n’approche d’un passé trop vif que par cercles concentriques. Et tout à coup c’est là : cette nuit-là, avec ce bruit-là, et ces flammes qui laissent voir des visages de fantômes épuisés et hagards. L’image visible du seul témoin est inscrite quelque part sur l’écran. Et c’est cela qui compte, la trace toujours singulière, jamais représentable de n’appartenir qu’à lui. Qui sommes-nous de cette vie mémorielle qui à la fois nous constitue et nous échappe ? De quoi, au final, portons-nous témoignage ? Que savons-nous de la douleur, sinon son inaptitude au partage, elle pourtant si commune ? Pourquoi la mémoire, et l’oubli qu’elle construit – non pour effacer la douleur, mais pour lui trouver sa place ?

Puisque l’événement. Puisque ce vaste recouvrement du temps des hommes par la catastrophe. Et cet « après » quand même, ce « et cependant » à l’intérieur duquel il faut bien continuer à vivre.

C’est de l’écart. De l’impossible raccord entre le temps de l’événement et le temps qui lui fait suite. Cette désynchronisation frappante : à l’image, rien que le morne ennui pavillonnaire des anciennes villes martyres que l’on a reconstruites, la plaine bosselée des anciens champs de carnage. Les cris fossiles qui furent là-jetés emplissent tout l’espace. Bocage normand : une route départementale où des véhicules passent avec une lenteur spectrale, des fils barbelés en limite de prés, un panneau indicateur portant le nom, fond blanc et cadre rouge, de l’agglomération, une église, une publicité pour le supermarché. Il y a dans ce vide comme une menace qui rôde. « A killer on the road ». Le son : énorme. Venu d’un autre temps. Les fracas de la guerre. Et comme crié par-dessus l’irrattrapable de la fosse commune, le commentaire de Grémillon dans un film des années 50. « Etat de Guerre », « Etat des Choses ». Fracturer le temps du son et le temps de l’image. Dans cette discordance des temps, il n’y a fondamentalement rien à voir. Et pourtant tout est là.

Déjà je notai, à propos de « La Guerre est proche » (2011) : primauté du son et de la musique (le film commence par l’absence d’image, juste le chant des cigales et le passage de rares véhicules le long d’une petite route ; assez cependant pour créer la conscience d’un espace présent), images au soleil rasant (ombres métaphysiques à la Chirico), déconstruction du sujet par vagues successives d’interrogation : qu’est-ce qu’on voit (des ruines) ; comment se fabriquent les ruines (discours de l’architecte) ; que sont ces ruines (celles d’un camp) ; qu’étaient ces camps (la trace indélébile de la permanence de la discrimination envers l’étranger : internement des Espagnols en 1950 ; camps de harkis des années 60 ; camps de rétention pour « sans papier » à partir de 1986, époque à partir de laquelle on ne nomme plus l’étranger que par son manque, son défaut au regard de l’administration).

Passage du temps. Traces. Et cet autre vestige que représente la parole des témoins, avec leur regard qui se perd quelque part dans l’indicible de leur propre passé. C’est le contraire d’une commémoration, le contraire d’un rituel de ressouvenance collective. Cette mise en présence « slashée », passé/présent, évacue le spectaculaire. Seulement l’inanité périurbaine et cette hantise logée là, au cœur ancien des paysages : bombardements, internements. Dans « Ce gigantesque retournement de la terre », les rares passants ont un pas alourdi par quelque insaisissable fatalité. Entre l’horreur des villes dévastées et la mitraille du bocage, les silhouettes du présent sont comme ralenties et muettes, ramenées aux proportions banales et répétitives de leur quotidien – et passent comme passent les fantômes de l’autre monde.

Après la guerre. Cet autre stratège qu’est l’artiste. Face à la catastrophe, la stratégie du montage. Rien de déminé dans les films de Claire Angelini. « Maintenir vives toutes les compréhensions », dit-elle. Comme des plaies qui ne se peuvent refermer.

Il y a du Mary Shelley chez Claire Angelini. Une savante conspiration frankensteinienne pour nous donner à voir de quoi est fait ce monstre qu’on nomme « notre réalité présente » : ce pêle-mêle de bruit et de fureur, ce paquet de temps et d’événements dont nous prenons parfois conscience comme la nuit à la faveur de fusées éclairantes. Arlequin couturé, patchwork fait de pièces disparates, tenues ensemble par la seule magie du montage cinématographique. Fil limitrophe entre la vie et la mort, le présent minuscule et l’Histoire, toujours grandiloquente, toujours démesurée.

Le vrai se cache quelque part dans ce décrochage, cette désynchronisation, là où ça ne jointe pas, où le monde des événements et le monde des hommes ne sont pas raccords, par simple incompatibilité d’échelle. L’image est entièrement rapportée au voir par quelque chose qui ne relève pas de la vision. Paul Ricoeur disait : «Il y a toujours dans le voir un non-voir et ainsi un non-vu qui le déterminent entièrement ». En cela les films de Claire Angelini, au-delà des traces et des témoins, lèvent le voile sur ce « monde flottant » que les artistes japonais appellent « Vide » et qui est l’intuition fugitive de ce chaos primordial qui s’insinue sans cesse entre nous et les choses, entre nous et nous-même, et que nous ne voyons pas ; l’intuition de cette étrangeté, de cette distance philosophique que seule la fréquentation continue du chaos dépose en nous comme la compréhension la plus haute et la part la plus vive.


Gérard Larnac
Novembre 2014.


Site de Claire Angelini :

http://claire-angelini.eu/art/intro.html

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1 novembre 2014 6 01 /11 /novembre /2014 09:51

Il faudra, pour pouvoir aller vers l'Autre, passer de la tolérance à la rencontre, du dialogue à l'inspiration, de l'acculturation assimilatrice à la créolisation véritable.

Gérard Larnac - novembre 2014.

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15 octobre 2014 3 15 /10 /octobre /2014 10:43

Dépressif ou répressif, notre rapport au changement a oublié le cadeau qui nous est fait : car la nouveauté, c’est la vie ! Pourquoi faudrait-il en avoir peur ? Au diable les repères anciens et leur sécurité de taupinière : quand c’est l’ouvert qui nous est promis. Voyage au pays du possible.


Le changement est partout. Il affecte tout : les modes de vie, les structures, les idées, les individus… Bref, comme on disait naguère, « tout fout le camp ». Les repères habituels n’ont plus cours. Il faut « s’adapter ».

Oui mais : comment faire ? Il n’y a pas trente-six façons de s’adapter au changement. D’après la philosophe Catherine Malabou, il en existe trois. Soit le sujet résiste au changement et refuse obstinément de se laisser transformer, lui et son environnement : c’est la façon rigide. Soit le sujet accepte totalement de subir la métamorphose, renonce à son état antérieur et adopte les nouveaux contours de son identité : c’est la façon malléable. Soit le sujet négocie avec la nouveauté, et décide de transformer ce qui le transforme pour l’adapter.

Chez Hegel, cette troisième posture est dite « philosophique ». C’est celle qui entend utiliser l’énergie du changement de façon créative, et non passive. De même que face à une vague la survie dépend de l’attitude : on peut surfer dessus ou s’y noyer. L’attitude efficace consiste donc à ménager une marge d’initiative face aux nouvelles figures de la nécessité. C’est ce que Hegel nomme la « plasticité ».

La faute à ne pas commettre, et que l’on commet allègrement depuis dix ans, est double : elle consiste à voir l’individu comme une matière « flexible » (adaptable aveuglément, voire soumis), et à considérer le futur comme un facteur de contraintes inévitables. Tout tient au contraire dans les marges laissées à l’un comme à l’autre : le sujet reste maître de son choix, le futur ne s’écrit qu’en marchant et n’est pas un bloc constitué par avance. Tout se construit dans l’interaction. A travers la chorégraphie permise par le concept de plasticité où avancent l’un vers l’autre, dans un mouvement concerté mais non contraint, l’homme et le monde, le temps présent et le temps qui vient.

L’impératif catégorique de « s’adapter » absolument et strictement à un nouvel ordre des choses, par ailleurs mouvant et non strictement défini, tient de l’injonction paradoxale. On ne peut s’adapter qu’à ce que l’on connaît. Or ce qui vient reste en grande partie méconnu ; pensez qu’aucune « agence de notation » n’avait prévu la crise des subprimes qui a emporté la planète, quand les mêmes entendent désormais dicter le contenu et le rythme des réformes ! S’adapter d’accord ; mais à quoi ? Au lieu de rigidifier les cases et de normer toujours plus nos technostructures, on devrait au contraire laisser des vides, du jeu ; c’est par là, et par là seulement, que s’insinue le possible. On n’a pas autorité sur l’avenir, et ce n’est pas en prenant des mesures contraignantes que l’on peut avancer vers lui. Par contre l’attitude que l’on adopte à son égard le modifie en profondeur. La grande stupidité de l’époque que nous traversons consiste à prétendre que les choses sont déjà toute écrites ; qu’il suffit de flexibilité ici (côté citoyen), de rigidité là (la fameuse « rigueur » politico-économique).

Tout se passe comme si l’on vivait sous le postulat que « tout est écrit à l’avance », alors que « tout est en cours d’écriture tout le temps ». La vie est une invention permanente. Elle ne saurait en aucun cas se résumer à ces quelques diktats répressifs auxquels on voudrait soumettre nos contemporains.

La liberté de l’individu est à repenser comme un enjeu qui aura été, dans la bataille, considérablement perdu de vue.

Gérard Larnac copyright 2014.

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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 09:34

Je me souviens que militaire je ne parvenais pas à faire marcher la troupe au pas. Mon esprit s'y refusait. On retrouvait mes hommes aux quatre coins de la place d'armes.



J'ai toujours ressenti une profonde jubilation devant la désynchronisation. Comme une présomption renonçant finalement à elle-même, se libérant, et dont l'absence soudaine ouvre l'esprit à l'air vif des dehors.







Gérard Larnac - octobre 2014

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7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 15:56

Vers une nouvelle société ouverte, distribuée et collaborative

Jeremy Rifkin : un économiste clé, qui compte parmi les plus influents de la planète. Cela fait déjà un certain temps qu’il propose des solutions : croissance écologiquement soutenable, convergence entre les énergies renouvelables et l’Internet des objets, rupture avec le capitalisme traditionnel, « communaux collaboratifs », fin du sentiment de propriété, partage, empathie... Un nouvel âge industriel en même temps qu’un nouvel art de vivre. De quoi stimuler le possible.

Comment passer de la puissance de l’innovation numérique et de l’Internet à une véritable 3e Révolution industrielle, celle-là même qui a tant de mal à éclore et dont l’absence paralyse encore si profondément nos économies ? C’est ce qu’explique Jeremy Rifkin dans son dernier ouvrage, La Nouvelle société du coût marginal zéro – L’internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse du capitalisme (Edition Les Liens qui Libèrent).

En tout premier lieu il convient de prendre conscience du moment historique que nous sommes en train de vivre. Par la puissance redistributive de son intelligence partagée, Internet reforme le cercle des « espaces communs » (« communaux collaboratifs ») que partageaient jadis les populations. C’était avant le mouvement anglais des « enclosures » (privatisation des pâtures collectives, achevée au 17e siècle) qui donna naissance à l’économie de marché. D’après Rifkin, « L’économie du partage et des communaux collaboratifs est le premier système économique qui émerge depuis le 19e siècle ; depuis le capitalisme et le socialisme. C’est un événement historique. Cela ne signifie pas que le capitalisme va disparaître, mais qu’il va être amené à se réformer complètement. Ce n’est plus lui l’arbitre exclusif de l’économie. Il va devoir partager la scène. Le père va devoir laisser l’enfant grandir, et accepter à terme qu’il devienne même son associé. Nous allons vers un système hybride fait à la fois de capitalisme et de collaboratif ». Même si cette mutation ne sera pas facile : « Bien entendu les obstacles sont considérables… »

« Le catalyseur, explique le célèbre économiste, c’est le coût marginal zéro rendu possible par l’Internet. Pour que « la main invisible » du marché puisse fonctionner, il faut inventer en permanence de nouvelles technologies afin de produire les biens et les services à meilleur marché. Le marché ultime, générant le bénéfice maximum, c’est quand on vend à coût marginal. Or la révolution numérique crée de l’abondance et de la gratuité. Nous ne sommes plus alors soumis à l’économie de la rareté et de la pénurie qui définissait jusque-là le capitalisme ». En l’espace de quelques décennies, les nouvelles technologies de l’information nous auront fait passés du capitalisme classique à une économie du coût marginal quasi nul. Pour Rifkin, il s’agit de l’apothéose du capitalisme où celui-ci quitte la scène en laissant derrière lui une démocratie enfin réalisée : une société du bien-être, ouverte, distribuée et collaborative, caractérisée par l’abondance et non plus la pénurie.

« Les grands changements interviennent lorsque convergent les technologies de la communication, de l’énergie et de la logistique, pour créer une nouvelle plate-forme technologique universelle. L’Internet des objets constitue une telle plate-forme. La politique d’austérité ne suffira pas à relancer l’Europe si l’on ne met pas en place la 3e Révolution industrielle, celle de l’Internet des objets ».

De quoi s’agit-il au juste ? « Les capteurs vont passer de 30 à 1000 milliards entre aujourd’hui et 2030. Demain, tout sera contrôlable depuis votre smartphone ; que ce soit la « ville intelligente » ou notre automobile qui nous conduira sans chauffeur. Dans le même temps nous allons passer de 40% du genre humain connecté à 100% ».

« A l’heure d’Internet, spéculer sur l’ignorance ne sert plus à rien »

Hier l’axiome sur lequel reposait le commerce était le principe de « Caveat emptor » : « C’est au client de faire attention ». En gros on spéculait sur son ignorance. Or par son formidable pouvoir d’échange et d’information le web inverse la donne. C’en est bien fini du « Consommateur » manipulable et sous-informé : « Nous assistons à la naissance du « Pro-sommateur », poursuit Rifkin. Le « Pro-sommateur » produit et partage (de la musique, des films, des informations, des connaissances, des logiciels libres, de l’énergie, des objets créés en imprimante 3-D…). Le consommateur devenant producteur, c’est aussi l’effondrement de toutes les industries concernées. Aucun domaine ne sera épargné. Il y a quelques semaines à Chicago était présentée la première automobile imprimée ; sa production commence dès la fin de l’année. Dans dix ans, tous les enfants auront une imprimante 3-D dans leur cartable ! On assiste à une démocratisation de l’industrie ».

Traditionnellement le marché contrôlait les ressources et leurs transformations. Dorénavant la ressource c’est l’échange, sur lequel chacun à son mot à dire et sa contribution à apporter. L’espace commun redevient un espace social et non un espace de marché. « Tout pourrait commencer ici, en France, car vous disposez d’une solide tradition révolutionnaire ! », s’amuse même Jeremy Rifkin. C’est qu’il pilote déjà très concrètement la mise en œuvre de son « Master Plan pour la 3e Révolution industrielle » dans le cadre du redéploiement de la région Nord-Pas-de-Calais.

« Nous allons vers la fin du travail et vers une société de loisirs. Même si à court et moyen termes, un nombre considérable d’emplois va être créé d’ici les 40 prochaines années pour constituer la nouvelle plate-forme de l’internet des objets. Dans la perspective des « villes intelligentes », il faudra par exemple refaire tous les bâtiments pour les transformer en édifices à « énergie positive » (producteurs et non plus seulement consommateurs d’énergie). Il faudra passer de la route passive à la « route active » (munie de capteur, pour les voitures sans conducteur). Le capitalisme va devoir faire une place grandissante à l’économie sociale (école, culture, hôpital, aide aux personnes âgées,...). C’est là le secteur qui croît le plus actuellement. Il compte déjà 13% des salariés ».

« Mais le coût marginal zéro peut également résoudre le problème du changement climatique. Ce problème reste totalement sous-estimé. On roupille ! Tout l’équilibre de la planète vient des cycles hydrauliques. Or, pour toute élévation de la température d’un degré, l’atmosphère absorbe 7% de précipitation en plus. D’où les chutes de neige catastrophiques, les sècheresses et les pluies torrentielles, les typhons… Notre écosystème ne parvient plus à s’adapter. Si rien n’est fait, nous pouvons perdre jusqu’à 75% de la vie sur Terre avant la fin du siècle. La nouvelle société du coût marginal zéro est la seule chance de s’en sortir. Avec une efficacité qui préserve les ressources et le partage en communaux collaboratifs nous allons soulager le stress imposé à notre planète. J’espère seulement qu’il n’est pas trop tard ».

Certains pays ont déjà mis en œuvre les solutions. « L’Allemagne produit déjà 27% de son énergie par le solaire ou l’éolien ; 35% en 2020. C’est la même courbe de progrès que le numérique. 1 Watt solaire coûtait 70 dollars dans les années 70, il coûte aujourd’hui 66 cents. Le soleil ni le vent ne vous envoie de facture ! Cette nouvelle donne prend à revers toute l’industrie traditionnelle ».

« Les Chinois viennent d’adopter un plan de 82 milliards de dollars pour mettre en place l’internet de l’énergie. Il faut savoir que l’espérance de vie diminue de cinq ans chaque année à cause de la pollution. La 3e Révolution industrielle va aussi se faire en Chine ! »

Les obstacles ne seront donc pas les Etats ; mais bien les sociétés privées : « Des sociétés basées sur les communaux collaboratifs comme Google, Twitter ou Facebook veulent utiliser notre créativité et nos échanges pour les vendre à des tiers. Au 20e siècle, on a parfois du nationaliser, ou réglementer. C’est alors une question politique. Il faut assurer la neutralité des tuyaux. On peut aussi imaginer des mouvements sociaux pour transformer ces entreprises en services publics. Lorsqu’au 19e siècle les entreprises paupérisaient les travailleurs, ceux-ci se sont organisés en syndicats afin de réclamer des droits. Sans eux le capitalisme se serait effondré. Il faudra des chartes des droits numériques ; c’est en train d’émerger. Quand un milliard de gens sont ensemble, ce sont eux les acteurs, et donc Google devra faire ce que les gens souhaitent. Sinon d’autres acteurs le feront. La technologie numérique est faite pour être distribuée ; j’aurais été moins optimiste lors de la 1er et 2e révolution industrielle ! »

Trois générations seront sans doute nécessaires pour mener à bien cette mutation. Mais « C’est tout un pan de l’économie mondiale qui est en train de bouger… Si ce n’est pas nous qui nous y mettons, alors qui d’autre ? » Pour que cette 3e Révolution industrielle émerge enfin, il faudrait que la transition numérique vers l’Internet des objets, la transition écologique vers l’énergie produite et partagée, la transition politique vers la démocratie participative et la transition sociale vers un monde ouvert et solidaire marchent d’un seul et même pas. Or les conditions d’une telle coordination semblent difficiles à réunir en même temps. Cette arythmie sera l’un des principaux obstacles à l’émergence de cette 3e Révolution industrielle. Les outils ont encore de l’avance sur l’esprit. Pour autant il y a urgence. Les périls, parfois, remettent l’homme sur les rails de la sagesse...


Annexe :

De la propriété privée à l’accès partagé


« L’accès à la mobilité commence à être préféré à la possession d’une voiture. Pour une voiture partagée, c’est 15 qui disparaissent de la production. Ainsi, d’ici 25 ans, nous pouvons supprimer 80% des véhicules. Et cela change toutes les équations ».

« La propriété fabrique un statut. Lorsque des parents offrent un jouet à un enfant, cela devient son jouet, il n’appartient à personne d’autre ; c’est l’économie de marché. Aux Etats-Unis existent désormais des sites de jouets partagés. Le jouet que les parents offrent, un autre en a déjà profité, en a pris soin pour qu’il puisse servir à nouveau. Ainsi l’enfant apprend-il à ne pas posséder. L’objet est une expérience partagée, son usage est temporaire. Et cette nouveauté change complètement la façon dont les enfants grandissent ».

Jeremy Rifkin, Paris, le 24 septembre 2014.



Notes :

Propos recueillis à Paris, le 24 septembre 2014. Conférence de Presse de Jeremy Rifkin à l’occasion de la sortie de son livre « La Nouvelle société du coût marginal zéro » (Editions Les Liens qui Libèrent). A lire également, chez le même éditeur : Une Nouvelle conscience pour un monde en crise – Vers une civilisation de l’empathie (2011). Et aussi : La Fin du travail (La Découverte, 1997) ; L’Age de l’accès (La Découverte, 2005).

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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 11:30

Réconciliation Caen

1.

« Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers ».

Rainer Maria Rilke.

2.

Caen. Lieu latéral, lieu de l’enfance infiniment déménagée où ma mère guette déjà les premiers signes du retour vers le pays natal, et qui ne viennent pas – on se retourne sur son passage, son accent du sud-ouest prête à sourire. Des souvenirs pour rien : nous ne sommes pas d’ici. Nous attendons la lettre de la semaine. Nous attendons. Une vie, cette attente. Nous commençons par une petite maison de ville, en face du Phénix de l’Université. Viendront un appartement près de l’hippodrome et du lycée Malherbe, puis le pavillon de banlieue, du côté de l’Odon. Une enfance exténuée d’exil. Une enfance de « horzain », comme ils disent. Alors je ne l’aime pas, cette ville, avec ces ciels vides et ce froid.

3.

Caen, quelque trente-cinq années après. A travers une telle épaisseur de temps toute nostalgie est impossible. Pas la moindre émotion. On le voudrait ; on insiste ; rien ne vient. Je suis de retour dans les rues de cette ville comme un scaphandrier dans une cité engloutie. A une telle profondeur on ne voit rien. Tout disparaît. Pourtant il se rappelle : dans ce quartier, derrière telle porte, telle fenêtre, il y avait parfois des amis, et les premières petites amantes. Noms, visages. Ne pas savoir à quel destin ils appartiennent. Il ne suffit pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les libérer. Il faut avoir la patience d’attendre qu’ils nous reviennent, méconnaissables, apaisés, doux comme la mort. Vers l’âge de sept ans son meilleur ami se prénommait Philippe. La grand-mère chez qui Philippe passait les jeudis, et chez qui nous jouions, était veuve de guerre. Son grand-père avait été tué au cours « des bombardements ». De ceux qui ont rasé la ville de Caen. Comment peut-on mourir sous des bombes amies ? L’ambiguïté, et sa suprême ironie. Il n’y avait pas de soldats allemands à Caen durant « les bombardements ». Rien que des civils. Les garnisons ennemies s’étaient déplacées, elles marchaient vers le nord.

4.

Chaleur méditerranéenne dans les rues de Caen en ce 17 septembre 2014 ; deux heures du matin. Plus tard dans la journée je dois intervenir dans un colloque sur la « destruction ». Autour de moi, rue du 6-juin, des bandes de jeunes trainaillent encore un peu. Ils sont beaux, ils n’ont pas de caractère « normand », ils sont d’une beauté de nulle part et de partout, sans traits spécifiques. Quand je suis arrivé ici les jeunes de 20 ans avaient tous connus la guerre. En eux à jamais s’étaient logés les fracas, les souffles, les odeurs, les douleurs, les images. Caen fut rajoutée au dernier moment sur la liste des villes à détruire : au crayon à papier. Un murmure ; et ces ruines.

5.

Marcher encore dans les rues de mes souvenirs inutiles. Ils ne m’ont jamais encombré. Je m’en suis débarrassé comme d’une période clandestine, dont rien ne peut sortir ; qu’on préfère oublier. C’était il y a longtemps. D’un longtemps qui n’est plus dans le temps des hommes, mais dans celui de la conscience. J’ai été si jeune là, sur l’ancien champ de ruines, parmi les rues que les chars ont tracées. On dit d’une ville en ruine qu’elle est plus imprenable encore qu’une forteresse, car plus rien n’est sous contrôle. Qu’on peut s’y enterrer, et attendre qu’une silhouette passe devant votre viseur. Les gens d’ici, ils me semblaient parler à lèvres pincées, se déplaçant comme des furtifs, l’œil toujours un peu soupçonneux. Quelque chose les avaient éloignés de la vie. Ils avaient traversé l’enfer. Ils étaient entrés dans le vide et ce vide les avait endurcis. C’est comme un cri derrière un mur, un cri inhumain que l’on feint de ne pas entendre ; parce que l’on ne sait pas ce que c’est. Ce n’est qu’après tout ce temps. Quand le souvenir vous est définitivement inutile. Que ce n’est plus rattachable à ce que vous êtes devenu. C’est là qu’on sait. Et que ça vous importe.

6.

Il paraît que les survivants ne regardent pas les ruines de leur ville. Qu’ils n’ont rien de plus pressé que de faire « comme si de rien n’était » ; chacun vaque à ses occupations habituelles pour croire encore à l’ordinaire, cet ordinaire qui n’est plus. Le boulanger va faire son pain, même s’il ne reste plus personne pour le lui acheter. L’instituteur fait la leçon devant des chaises vides. Seul l’étranger regarde les ruines. Ainsi peut-être ai-je vu Caen. Comme un « ici » envisageable. Pour la première fois.

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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 09:54

Chaque geste en cette vie contient autant d'ironie et de détachement qu'il en a fallu au monde pour devenir lui-même.

Gérard Larnac

("Petits attentats littéraires")

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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 13:51
Pour Lawrence Durrell

Alors, Sommières.

Sommières dans le chant de la cigale esseulée, soleil de neuf heures du matin sous les pins parasols, été 2014. Quand tout est déjà en place, le monde qui s’est remis en marche sans vous, comme si vous aviez manqué le principal, que tout s’était organisé en votre absence, tandis que vous dormiez. Quelque chose de perdu, déjà, dès l’origine, enseveli dans la chaux vive du so
leil.

La lumière fracasse les persiennes et se mêle au souvenir soudain de votre dernier rêve : quelqu’un, quelque part, disant que le poète est le premier homme, qu’il est aussi le dernier. Je ne mens pas. Telles sont les paroles exactes. Elles sonnent encore à mes tympans.

Eté. Eté des ombres qui courent le long des murs et des fontaines. Eté des ombres sous les platanes, avec ces échassiers pêchant, méticuleux et désordonnés comme de grandes folles, dans le cours alangui du Vidourle, parmi les pierres sèches, sous les arches du pont romain.

Un bleu si tendu déjà que le ciel pourrait craquer d’un coup, comme ça – une déchirure avec vue sur le fond du temps.

Sur le panneau l’Espace Lawrence Durrell, la salle polyvalente de Sommières, a perdu un « r ». Non, pas d’expo en ce moment. Ya eu, ya plus. L’auteur du Sourire du Tao a vécu ici des années, un peu à l’écart du centre, passé le pont romain, au 15 rue de Saussines, une maison cossue avec un beau jardin.

J’ai beaucoup aimé me savoir le contemporain de Lawrence Durrell. Le savoir là, avec son sourire taoïste et sa bouteille de pinard. Ecrivant à propos de son premier roman Le Carnet noir : « Un itinéraire spirituel qui établira définitivement le roman comme un genre épuisé… »

Gérard Larnac

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