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20 décembre 2014 6 20 /12 /décembre /2014 12:39

La morale du FMI a ceci de commun avec la morale de la mafia qu'elle consiste essentiellement à payer des dettes contractées sous la menace.

Gérard Larnac - copyright décembre 2014.

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20 décembre 2014 6 20 /12 /décembre /2014 09:55

La Gloire, Bob
Un goéland épuisé
Tournoyant
Au-dessus d'un océan de pétrole
En flamme.
Nulle part
Où se poser.

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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 08:46

Je ne me poserai plus de question. Avancer, tâtons : comme sans verbe. Dire ; pour voir, voir vraiment. Mais dire comme après le tout dernier point final. Comme dans un au-dehors de la langue. Dans une échappée.

Qu’il y ait, je ne sais : une sorte d’infini commencement. Les peintres autrefois usaient d’une certaine qualité de vert pour ralentir la perception des autres couleurs. Là installer son lieu de méditation : dans l’avant-voir du monde. Cet état à jamais de l’aurore qui vient.

S’immiscer dans cet inconcevable « avoir lieu ».

Faire corps. Nu est un mot qui ne se dit pas. Seule la chose, silencieuse. Comme un visage quand il se tourne vers vous, mûr d’un « oui » nouveau.

Ce que c’est, qui pour le dire ? J’entends : ce que c’est en vérité. On traîne, on tergiverse, on allume des lampes. On invoque l’esprit du grand chaos. Dionysos rôde sous la pluie.

Qui va là ? Qu’est-ce qui se manifeste ? Quel est ce monde qui se présente à nous, à travers nos dispositions aléatoires à lui faire accueil ? Pourquoi ce qui arrive ne se produit qu’une fois ? Pourquoi pas une infinité de fois ?

Qui va là que rien ne sait désigner ; ou qui, désigné, s’éteindrait aussitôt ?

On reconnaît la montagne la nuit aux étoiles manquantes.

*

Seul le silence le morcela. Alors des mondes, des mondes comme s’il en pleuvait. Pluralité. Multiplicité. Une fantasia de mondes. Où rattraper dans l’immense cet échevelé torrent ? On passe par des chambres, on traverse des rues ; on s’enfonce dans les bois. Qu’est-ce que serait ce monde si devant lui nous restions nus et silencieux ? On pourrait à nouveau regarder un regard sans peur de s’y brûler. On pourrait humer dans l’air les touffes juteuses dans le vent des jupes. On pourrait désaliéner le vivant.

L’éveil toujours possible. L’entier s’y révélant.

*

Le corps est vrai. C’est l’esprit qui nous trompe. Nous ne connaissons plus haute certitude que celle de la douleur.

Abolir l’autorité sotte de l’esthétique et de la représentation. Faire émerger non une plastique mais une matière informe, une matière en gésine qui, brusquement accordée à la danse du monde, saura saisir l’instant du « cela ». De tous les « cela ».

*

Il faut à cette danse une aisance de premier monde. La capacité légère du don. Du désintéressement. Chasser les mots connus : trouver la langue nouvelle, nouvelle et trébuchante. Ne pas se laisser enchâsser dans l’image. Désencombrer le regard. En finir avec la représentation. En revenir à la présentation première.

Le spectacle a supplanté l’essence, comme l’algorithme globalisé a déjà supplanté le spectacle. Vers la société algorithmique et synchronisée, dans son scaphandre transhumaniste. Capteurs intelligents : peau seconde.

Mais le kouros. Mais la koré. Six siècles avant notre ère. Statuaire d’hommes toujours nus, les poings serrés, aux longs cheveux crétois. Statuaire de femmes sous le pli de plus en plus transparent de la toge. Encore trop idéals. Plus tard, modelés selon des corps d’hommes et de femmes réels, descendus de l’Olympes, ils accompagneront la naissance de la démocratie.

Le corps-là. La présence d’une humanité, plutôt que rien.

*

Etre nu et s’en tenir là, vulnérable et simple, simplement authentique. Acquitter le corps. Inciter à l’accueil et à la bienveillance. « Nous sommes innocents et libres. Nous sommes des mammifères » (Gregory Corso).

Par cela même qu’elle sature notre regard, la nudité est devenue un sujet impossible ; une invisibilité. Il faut s’affranchir de la nudité si l’on veut parvenir jusqu’au nu – c’est-à-dire à l’essence.

Ouverture d’un champ de littéralité. Libérer nos clartés instinctives.

*

La chair. La chair toujours stupéfiante, déconcertante, cruelle. Cette dose presque mortelle de silence qu’elle porte en elle. L’obsession du dévêtu. L’obsession de l’image volée.

L’objet est là pourtant, dans toute sa force d’impact. Le nu est exposition. Mais une exposition où l’œil se dissout. L’objet s’exposant évapore l’image sitôt qu’il la constitue. Il y a un disparaître derrière cet apparaître. Aube de brume sur marais lents.

*

Contrairement à ce que l’on croit souvent, la nudité contemporaine ne relève pas d’un retour à la nature. C’est un fait de culture. Un état de regard.

Le nu est un humanisme.

Il faut y user le regard comme les vieux sages de Chine usaient l’une contre l’autre leurs pierres de méditation.

*

Gérard Larnac - copyright décembre 2014.

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13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 10:15

Le Pouvoir consiste à multiplier le nombre de ses obligés. A ce titre, pouvoir et corruption marchent main dans la main. Cependant, quid de ceux qu'on n'a pas pu corrompre, soit parce qu'ils s'y refusent, soit par ce qu'ils sont trop nombreux ? Il faut les tenir par une dette supposée. Pour accepter de se soumettre au pouvoir, il faut lui devoir quelque chose. La dette est au coeur de la constitution même du pouvoir. Ceux que le pouvoir n'achète pas, le pouvoir les endette. Lui seul décide qui seront les barons, qui seront les valets. La dette constitue une rupture d'égalité, le retour à l'équilibre ne pouvant se faire avant "l'extinction" complète de celle-ci. Pérenniser une dette, c'est pérenniser le principe d'inégalité, c'est-à-dire l'instauration d'un régime a-démocratique. C'est tout le génie de cet instrument politique que représente "la dette" : elle culpabilise le citoyen au point que celui-ci s'estime lui-même coupable du déficit démocratique dont il est de fait la victime.

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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 10:59

Depuis la fin des alternatives, promulguée avec pompe dans les années 80 par Thatcher et les idéologues de la « globalisation », le futur ressemble à un objet solide, plus sûr qu’une montagne, et qui nous attendrait déjà dans la topologie précise d’un avenir connu d’avance.

La métaphore naturaliste, depuis, abonde : « On ne lutte pas contre la pluie, on la constate », clament le chœur des analystes de complaisance pour qui l’économie suivrait une pente contre laquelle on ne peut rien. Le bon sens, c’est l’impuissance. Le résistant, figure du héros pendant l’Occupation, devient archaïque : « Don’t be evil ! », demande Google à ses employés : « Ne lutte pas, laisse-toi faire, sois docile ». La sur-modernité sera collaborationniste ou ne sera pas. Cette étrange permutation des valeurs entre résistant et collabo sonne pourtant comme une alarme.

Depuis les grandes grèves de 1995, des livres tels que L’Horreur économique (Vivianne Forrester) ou le travail militant de Pierre Bourdieu (et sa maison d’édition Raisons d’agir) ont pourtant fait nettement sécession, dans la mouvance « Un autre monde est possible » et « altermondialiste ». « L’autrement », « le divers », « le possible », sont peu à peu revenus dans un champ abandonné jusque-là au monopole de la doxa et de l’univoque.

Mais la prise de conscience nouvelle, qui rompt avec l’idéologie de progrès continu, peie à se faire entendre. De fait elle se heurte à la violence d’Etat.

En juillet 2001, le G8 de Gêne donne lieu à de violentes émeutes (un manifestant tué). L’assaut des forces de l’ordre sur l’école Diaz, qui abrite des media alternatifs et des manifestants, est dénoncé par Amnesty International comme étant « la plus grave atteinte aux droits démocratiques dans un pays occidental depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale » : plus de 300 manifestants sont battus, arrêtés, torturés puis séquestrés arbitrairement pendant trois jours. Les sommets suivants se dérouleront loin des regards, dans des camps retranchés et des villes bouclées. Quand le pouvoir complote ainsi à l’écart des peuples, c’est un changement de régime : un coup d’Etat. Et ce coup d’Etat mondial a déjà eu lieu. Le 11 septembre en a opportunément apporté un semblant de légitimité. La guerre contre le terrorisme (intérieur et extérieur) est déclarée. C’est une guerre sans règles, sans convention de Genève, sans prisonnier ni jugement : on tue à distance, par drone. L’état d’exception est déclaré : il sera permanent.

A l’heure où l’idéologie de l’univoque est battue en brèche par les mille savoirs instantanément échangés à travers la planète des réseaux sociaux, celle-ci a donc amplement repris la main : par la force. Aujourd’hui le secret le mieux gardé est en pleine lumière, au centre aveugle de l’imagerie en continue. Tout le monde voit les Tours Jumelles du World Trade Center s’effondrer : mais à quoi assiste-t-on ? Quel sens possède cet événement dans la géostratégie mondiale ? On ne sait toujours pas. Le monde se divise désormais en deux camps : spectateurs et victimes. Une éducation à l’adhésion inconditionnelle a remplacé l’éducation à l’esprit critique d’autrefois.

En France, dès 2005, « l’autrement » s’est violemment heurté à la rouerie d’Etat. Un « Non » au référendum portant sur la Constitution européenne s’est transformé en « Oui ». Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, bafoué par une démocratie qui révèle du coup son aspect parodique. Et l’effacement volontaire de la politique dans l’économie (comme si l’économie, ce n’était pas de la politique) et la technostructure (« L’Europe ») a refermé sous nos yeux la parenthèse, même très imparfaite, du compromis social et de la liberté individuelle.

Désormais le Pouvoir est sans forme et sans contrôle : il réside dans la technostructure même de nos sociétés. Plus cette technostructure se précise, avec ses normes et ses règlements apparemment « techniques » « de bon sens », ses innovations telles que le neuro-marketing, plus l’étau se resserre tout autour du champ des possibles ; jusqu’à se réduire à la pure voie royale des oligarques mondialisés.

Ce que, à travers la constitution d’une société virtuelle et d’un pouvoir virtuel, le salaud tente de nous faire oublier, c’est qu’il a un nom, un visage, une adresse. Que tout réseau virtuel peut être débranché. Plus une structure dépend de la technique et plus elle est puissante : mais plus elle devient vulnérable. Un système peut contrôler quelques interactions ; pas mille interactions simultanées à chaque instant. Plus la société devient complexe, plus elle se fragilise ; plus elle sort ses polices. Mais ces menaces explicites ne sont que la forme de sa propre impuissance.

Cependant, en se diffusant dans la technostructure, le pouvoir s’est volatilisé : qu’on en prenne le siège, on découvre une place vide, comme l’avait dit Foucault. C’est que cette place est aussi en nous, dans nos habitus, nos routines. Ainsi le vrai pouvoir nous demeure-t-il vaguement insaisissable.

« Habiter le monde » : c’était la phrase d’Hölderlin, de Kenneth White, d’Edouard Glissant. C’est aussi le vœu sous-jacent aux révoltes contemporaines. Nous ne contesterons jamais le droit de certains individus à désirer vivre dans cette hallucination qui consiste à vouloir échapper à la mort et au temps, à la misère même du riche qui est en lui, celle de la misère de la condition humaine. D’où ce monde fait d’avidité et d’apartheid, de compétition et d’exclusive, de violence, d’égoïsme et d’incurie. Nous ne sommes pas inscrits à la même course, voilà tout ; cette course ne nous intéresse pas. Nous lui préférons d’autres valeurs : un certain souci des autres, en raison de ceci même que nous nous savons vulnérables. Ce qui nous apparaît plus contestable, c’est le droit que ces mêmes individus s’arrogent lorsqu’ils prétendent nous interdire l’expression d’une vie en phase avec ces valeurs. Qu’ils se démerdent avec les leurs ; qu’ils nous laissent les nôtres. Or tout le problème est là : ils ne supportent rien moins que « l’autre voie ».

Réduire les inégalités conduit-il nécessairement à gommer les singularités ? Les singularités peuvent-elles s'épanouir grâce à la réduction des inégalités ? Répondre Non à la première question et Oui à la seconde, c'est être de gauche. Répondre Oui à la première et Non à la seconde, c'est être de droite.

Ce que l’on a voulu nous faire oublier, c’est que le futur dépend de nous. Il est fait de la somme des regards qui se porte vers lui. Qu’il n’est pas écrit, dans une attente : qu’il s’écrit au contraire, seconde après seconde. Qu’il est là, sous chacun de nos pas, dans chacun de nos gestes, chacune de nos pensées. Il faut postuler la liberté pour que la liberté advienne. Il faut postuler le possible pour que le possible demeure un champ ouvert. Or notre futur a été présenté comme le fond d’une impasse, un mur de la honte où n’existerait que le filtre d’un seul check-point, un seul point de passage : celui de l’ultralibéralisme globalisé. Je ne fais au fond qu’exprimer ma haine des murs, plus que de tel ou tel système.

Il n’y a pas de confiance sans goût de l’avenir, il n’y a pas de goût de l’avenir sans confiance. Notre manque de confiance actuel trouve son origine dans la culture de l’impuissance où nous baignons depuis la victoire de l’idéologie globalitaire. Le global est sans reste et sans échappatoire. Seul le retour de cette seule conviction que l’avenir nous appartient, nous citoyens, peut réveiller la confiance ; et donc l’avenir lui-même, que nous transformons à chaque pas vers lui, à chaque pensée que nous lui adressons. Rien d’écrit : tout à faire, tout à inventer.

Les oligarques qui sont en train de militariser leurs polices à l’encontre de leur propre peuple (« guerre asymétrique ») ; les globalitaires qui sont en train d’unifier pratiques, pensées et sentiments, synchronisant entre eux les individus au point de faire de cette Terre une ruche industrieuse entièrement sous contrôle ; les totalitaires qui sont là pour asservir les derniers insurgés et imposer le retour à l’ordre ; d’eux vous ne voyez que des sourires à la couverture des magazines People, et ces images d’un bonheur de riche près des piscines, des jets privés et des Lamborghini ne sont que les piécettes que ces Olympiens jettent au peuple avec dédain. Libre à celui-ci de les ramasser servilement ; ou pas.

Hannah Arendt l’a dit du « crime de bureau » : c’est l’imagination qui manque, l’imagination qui seule révèle la responsabilité individuelle, la misère et la grandeur de l’Homme. L’imagination qui nous prévient à l’avance de ce que constitue chacun de nos actes : s’ils sont d’un salaud ou d’un brave. L’imagination encore qui, s’élevant au-dessus de l’arbitraire du jugement, nous révèle de l’extérieur ce que nous sommes vraiment.

L’insurrection est la fille naturelle de l’imagination. Et c’est de cette même imagination que dépendent nos futurs.

….

Notes en lisant « Aux Amis », du Comité Invisible (La Fabrique, 2014).

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6 décembre 2014 6 06 /12 /décembre /2014 13:01

Ne pas se vouloir original à tout prix.

Suivre simple
ment,

par pente naturelle,

de sombres chemins bizarres.

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5 décembre 2014 5 05 /12 /décembre /2014 16:06

La culture ancienne ne voyait que la coïncidence des événements entre eux ; du coup elle en conçu la pensée magique, puis religieuse.

La culture moderne ne voyait que la logique des événements entre eux ; du coup elle en conçu la pensée rationne
lle.


La culture à venir verra peut-être la vérité ; du coup elle en concevra une pensée à la fois magique et rationnelle. La lucidité est à ce prix.

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Published by Gérard Larnac - dans Chemin faisant
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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 16:26

C’est fait : le journalisme n’est plus que l’orchestre sur le pont du Titanic après l’iceberg. Même s’il porte encore en lui la trace fossile des combats perdus pour la liberté et la pensée critique, son crédit est au plus bas. Trop de collusion, trop de propagande, trop de « petites phrases », pas assez de grandes idées, pas assez de véracité. Juste une petite musique d’ennui pour accompagner le désastre en cours et la panne d’avenir.

Depuis trente ans que j’erre d’Assises en Forum, de Colloques en Congrès, les choses n’ont fait qu’empirer. On en a vu passer, des séances de thérapie de groupe où les journalistes eux-mêmes, ou plutôt ceux qui les emploient, faisaient liste de tout ce qui a progressivement transformé le 4e pouvoir en supplétif du pouvoir tout court.

Peu on dit pourtant que le 4e Pouvoir possède une naissance bien trouble. Ne jamais oublier en effet que La Gazette de Théophraste Renaudot, le premier journal, ne fut lancée que pour mettre un terme aux petites feuilles contestataires et vendre au peuple la prochaine guerre de Richelieu ! Le Roi lui-même y écrivait : sous pseudo ! Le journalisme naquit donc bien en tant que masque du pouvoir, comme outil de propagande.

Aujourd’hui le journalisme est représenté par quelques vedettes omniprésentes et omni-supports, multipropriétaires de concessions médiatiques à perpétuité ; pendant que le reste de la troupe se trouve prolétarisé, précarisé par un chômage endémique… et désormais nié jusque dans ses compétences de base par des logiciels qui écrivent les articles sans l’aide de personne.

En général, dans ces foutus "colloques pour la refondation", on commençait toujours par battre sa coulpe entre « grands noms » du journalisme de cour, dénonçant les dérives qui se cantonnaient souvent à « faire des papiers vendeurs », quelques publicités déguisées en articles, quelques collusions trop voyantes avec le pouvoir ; et renonçant à dénoncer les méfaits d’une télévision devenue centrale et n’ayant rien de plus pressée à faire que d’oublier en permanence les missions qui lui avaient été officiellement confiées. A ce titre, relire aujourd’hui le cahier des charges de TF1 reste un g
rand moment d’émotion. On rappelait la phrase de Hubert Beuve Méry (fondateur du Monde) qui disait que le journalisme est une question de bonne distance : trop prêt des informateurs nous sommes intoxiqués et connivents, trop loin nous sommes dans l’ignorance et l’isolement. Autant dire que nos complaisances devaient certainement trouver une explication dans cette subtilité d'équilibriste. Et puis cette auto-flagellation au nom des grands principes se terminaient en général autour d’un bon cocktail où les mondanités reprenaient le dessus, dans le sentiment partagé qu’en dépit de quelques écarts nous exercions « le plus beau métier du monde ». Entre soi. Entre eux, veux-je dire; moi, comme toujours, j'errais dans les marges et j'observais.

Tant de réunions, publiques ou professionnelles, pour ne s’en tenir qu’aux pratiques ; mais rien sur ce qu’est une information. Rien non plus sur ce qu’est une écriture journalistique ; celle-ci a été laminée et standardisée par les « écoles de journalisme », textes substituables les uns aux autres, auteurs substituables, style nulle part ; le texte du stagiaire doué finissant généralement sous la signature du rédac’chef ou du chef de rubrique. Rien enfin sur la nécessaire éducation à l’information, substrat fondateur de toute démocratie vivante.

En fait la désagrégation des ambitions de la presse commence là, lorsque les logiques télévisuelles se répandirent à l’ensemble des supports de presse. Le couple Audimat/Publicité succéda au couple Pertinence/Vérité (qui, il est vrai, ne constitua jamais qu’un modèle essentiellement théorique).

Du Comité des Forges au MEDEF, la presse ne fut jamais pilotée par autre chose que par les forces d’argent, les arrangements mafieux et les intérêts bien compris de « l’upper class ». En revanche son autonomie s’est considérablement réduite. Il faut assurer au marché une information qui en facilite le bon fonctionnement quotidien. Ainsi s’instaure un « climat d’idées », fait de données postulées une fois pour toutes qu’il ne s’agit jamais d’interroger : le monétarisme, le TINA (« There Is No Alternative»), l’austérité, la dette, la crise… La Presse n’est pas là pour dire, mais pour taire. Qu’est-ce qui doit être tu ? Ceci : trente ans de crise ce n’est plus une crise, c’est un système : un changement de régime, dans lequel la démocratie s’efface devant le diktat de « l’économie ». La Presse est devenue l’officine de propagande du marketing généralisé, selon des impératifs catégoriques : récits invérifiables, invraisemblances, mystifications…

Mais la « révolution numérique », depuis, est passée par là. Industrialisant les démissions primaires de la presse. La coupant plus encore des racines démocratiques fantasmées. L’information libérale n’est pas au service de la vérité, ni de la liberté, ni de la démocratie. Elle sert de décor pompeux et infantile à l’effondrement d’un système social. Elle est au fondement du spectacle désormais ininterrompu de nos débâcles, qu’elle travestit doctement en fatalité. Elle sert de relais aux injonctions paradoxales qui tendent désormais à rendre le citoyen complètement fou : cherche du travail quand il n’y en a pas, enrichi-toi quand tu es pauvre, fais des études pour ne pas avoir de retraite, etc...

L’ordinateur a divisé les coûts et décuplé la productivité. Au lieu de reconnaître les efforts colossaux des salariés en terme d’adaptation et en profiter pour réinvestir, les sommes ainsi dégagées sont parties dans la finance pure. Les propriétaires de Presse sont désormais la banque (Crédit mutuel, Crédit agricole), les multinationales (Bouygues, Bolloré), les marchands d’armes (Dassault), le luxe (Arnault, Pinault, Rothschild), la nouvelle économie venue du minitel rose et du boxon (Niel)… Ceux-ci n’ont rien fait pour développer leurs titres : il s’est simplement agi de faire fructifier leur business extérieur.

« La Presse au futur », titrait doctement un récent colloque parisien traversé de professionnels de la profession, sérieux comme un troupeau de cardinaux en goguette. Des vendeurs de « solutions », voire de « solutions business », de « e-machin chose » pour mieux « monétiser » les « contenus ». Peu de journalistes, puisque tout désormais se fait derrière leur dos. Prenons acte des dernières innovations en matière de presse : le journalisme devient un « community manager » Facebook/Twitter, un orchestrateur de commentaires ad lib, un aiguilleur de blogs ; la publicité devient « native advertising » (soit du sponsor d’information soit disant objective. En novlangue : « Mieux intégrer la publicité dans l’expérience de lecture »…). Sur tel autre stand on me propose "d'exploiter le contenu sans le financer tout en captant l'engagement"...

Dans le passage vers cette formidable opportunité que constitue le web, le modèle économique de la presse achève de s’écrouler : seuls 13% des internautes et mobinautes sont prêts à payer le prix de l’information. Le passage vers la quasi-gratuité de l’information n’est compatible qu’avec les grandes firmes transversales qui en profitent pour en faire un produit d’appel et pour vendre autre chose. L’internaute vient payer du service, mais plus de l’info, qui n’est plus là qu’au titre de tête de gondole. La captation de valeur dans le domaine des media échappe aujourd’hui totalement à l’économie de l’information. Elle ne permet plus un fonctionnement « normal » du journalisme, garant d’un minimum de crédibilité.

La dernière innovation étatsunienne : des plateformes où l’usager rétribue directement le journaliste selon ses centres d’intérêt. L’info sera-t-elle définitivement prolétarisée par le public lui-même, réduite à une offre standard dont l’imbécile portail Orange donne déjà l’idée : définitivement inapte à la nouveauté, au dissonant, à la nuance. Bref, nous allons assister à un essorage des esprits par l’audimat dans des proportions encore jamais vues. L’Histoire retiendra qu’en ces premières décennies de 3e millénaire, l’esprit critique et la liberté de pensée sont devenus parfaitement obsolètes.

Ce n’est que parce que le journalisme véritable est déjà mort et enterré que l’on peut proclamer le « Tous journalistes ! » de la nouvelle économie.
Restent, au milieu du silence assourdissant de la propagande mondialisé, quelques cris isolés : ceux des lanceurs d’alerte.

Avec l’irruption du web et du web mobile, nous sommes passés de l’information, objet intellectuel, au contenu, objet technique. Un objet technique globalisé qui ne sert qu’à enfermer en un même « climat d’idées » les individus standards de la nouvelle société synchronisée; et qui ne relève plus de la pensée.





Gérard Larnac – décembre 2014.

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17 novembre 2014 1 17 /11 /novembre /2014 16:35

La vie ne vaut que le droit de s'en foutre.

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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 11:13

Tous les livres que j'ai écrits, édités ou pas, sont les points qu'il me suffira de relier, le moment venu, pour aller confiant au devant de ma propre mort. Dans un dernier rire.

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