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25 janvier 2015 7 25 /01 /janvier /2015 09:04

La séquence "Charlie Hebdo" a permis à la nation de réaffirmer son attachement à la liberté d'expression, à l'esprit critique et au droit à la dérision. C'est pourtant au nom de cette même liberté d'expression que l'on enferme aujourd'hui des gamins de 14 ans "parce qu'ils ne sont pas Charlie" - niant par là cette salutaire provocation que précisément on prétendait défendre.

L'art de la caricature ne possède pas de vertu en soi. Les caricatures antisémites des années 30 ont accompagné la montée du nazisme et l'arrivée d'Hitler : le juif avare, les doigts crochus enserrant sa cassette... Image que Fofana invoquera en 2006 pour justifier le choix de sa victime, Ilan Halimi, forcément riche parce que juif. Le premier cliché journalistique, c'est la caricature. La propagande passe par la caricature; elle n'est même profondément que cela : caricature.

On comprend mieux dès lors comment tous les liberticides ont pu se donner la main dans un tel élan d'unanimisme : que vive donc la caricature ! Dans un monde complexe, hautement interactif, où les hommes et les cultures n'en finissent pas de se heurter sur une planète devenue trop exiguë, la caricature n'aide pas à la compréhension ni à la rencontre mais flatte les bas instincts et attise les haines.

Propager une vision simpliste, systématiquement réductrice, conforme aux intérêts des oligarques : voilà à quoi se résument en général les médias. La politique adore la caricature. Elle ne fait que cela, à longueur de journée. Contre la pensée, contre la complexité, contre la lucidité : encore et toujours la
caricature. Le triomphe d'une carrière politique, en France, ne consiste-t-il pas à avoir sa marionnette aux Guignols de l'Info ? On comprend dès lors pourquoi ceux qui se targuent de "gouverner" mettent un tel acharnement à les défendre, ces foutues caricatures.

Alors oui à la liberté d'expression, à toutes les libertés d'expression; mais avec le décryptage et le recul nécessaires. Oui Charlie a prêté la main à l'islamophobie. Non le rire n'est jamais innocent. Le musulman est le juif d'hier; et la caricature prépare toujours les esprits au prochai
n Vél d'Hiv.

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20 janvier 2015 2 20 /01 /janvier /2015 17:14

Parfois la nuit la rue fait bloc. Un roc impénétrable. Part arrachée à l’épaisseur plus générale du cosmos. On est là, jeté dans cet obscur scintillant, entre le poids des choses et la légèreté du monde. Lévitant. Fracassé. Marchant pour faire sonner nos pas, simplement, sur les trottoirs déserts. Avancer vers ces carrefours d’illusions où les néons rares se déposent en reflets colorés, noyés au fond des flaques avec les dernières feuilles mortes. La nuit charbon noir laisse sa trace sur les chairs à vif. Elle empèse les rares silhouettes, on dirait des âmes de revenant qui feraient pénitence. On les regarde, de loin. On ne sait que leur dire. Comment les aborder. Ce sont nos frères en déambulations nocturnes. Il y a ceux qui rentrent dont ne sait où. Il y a ceux qui errent, qui sait jusqu’où. Entre les deux existe une frontière ténue, indistincte, celle qui sépare peut-être le désespoir et la maraude, l’abattement et l’espérance. Mots d’amour murmurés dans l’obscurité fumeuse des lampes à sodium, dans le creux connecté de nos mains esseulées. Il faudra bien passer à travers cette nuit. Parce qu’on n’a pas mieux à faire. Parce que tout ce qu’on a connu d’ouvert et d’accueillant s’est peu à peu fermé à double-tour. Barrières, digicodes, rideaux de fer cadenassés. Et tout ce que l’on a été se résume à cette ombre furtive dans le fond des impasses. Où allons-nous. Qui sommes-nous. Quelle part de ce calvaire lent, dans le lent dépotoir de nos candeurs et de nos rêves. Nous essaimons nos solitudes en titubant dans le noir. Nous effleurons nos semblables, nous aurions tant voulu nous y accrocher à cette main, à ce bras, cette épaule ; mais nos semblables sont envahis de terreurs toute pareilles aux nôtres. Nous baissons la tête, et personne n’en dit rien, et chacun fait comme si. Seulement cette nuque entrevue, et qui passe. La nuit s’entête. Nous disséminons nos angoisses à travers les mille arrangements de ce vieux chaos mutique. Urban desperado. Dans les tours assombries les rares veilleurs finiront-ils par découvrir quelque chose d’utile à leur propre vie ? On voudrait juste que leur lumière tienne bon, encore un peu, jusqu’au matin qui viendra aussi subitement que tombe la cendre des cigarettes entre les doigts des assoupis. A mille floraisons nocturnes la vie « after hours » se faufile en nous, comme un sortilège. Ronde sauvage des heures perdues. Des pas perdus. Sous la nuit noire la ville est rouge comme la braise. Le feu couve.

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19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 08:45

L'autorité, c'est soit la discipline soit la reconnaissance. La force ou le savoir. Or l'Ecole, l'Ecole républicaine, ne possède plus désormais ni l'une ni l'autre. Sa vocation émancipatrice n'existe plus ; ni pour la formation de l'esprit critique et de la citoyenneté, ni pour la promotion sociale d'un individu. C'est même le contraire : percutée par la société consumériste ultralibérale d'un côté et la relégation sociale de l'autre, l'Ecole est le lieu de reproduction, voire d'accentuation, des inégalités, l'apprentissage du conformisme, de la frustration et du fatalisme. Loin de cet élan émancipateur qui en était le fondement, l'Ecole n'est plus vécue comme le lieu de l'accès au savoir mais comme une prison; une vague garderie avant le chômage.

Comment, dès lors, ne pas désespérer ? En faisant retour à l'antidépresseur de base : le communautarisme, le refuge dans des identités réelles ou fantasmées. Ainsi certains élèves ont recours à l'autorité du religieux pour jouer en contre à l'égard de cette institution dont la fonction intégrative s'est grippée. Ainsi voit-on le désarroi d'un corps enseignant désavoué (on se souvient de la sortie de Sarkozy sur La Princesse de Clèves) face à la perte de l'autorité des savoirs émancipateurs, au profit de l'autorité restaurée de la religion. Croire, mieux que savoir. Croire, pour détruire le savoir et la liberté qu'il suppose. Car ne sachant que faire de la liberté on tend toujours à la détruire, pour ne pas assumer la responsabilité individuelle qu'elle suppose.

Oui l'Ecole républicaine est vouée au désastre, faute de moyens, faute de convictions.Oui la religion est cette arme de réaction massive qui est en train de la subvertir jusqu'en ses fondements. Oui la doxa libérale - et cette autre arme de réaction massive que constitue la dette - représente l'autre mâchoire de la tenaille. Ainsi Saoudiens et Américains partagent-ils un même dessein : celui de soustraire notre monde à l'intellection et au discernement. Leur ennemi commun ? La liberté.

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19 janvier 2015 1 19 /01 /janvier /2015 08:34

Dieu, ce Dieu qui n'existe pas, est à la fois l'amour et l'impossibilité de l'amour. C'est pourquoi, aussi souvent, aussi absurdement, il se transforme en violence haineuse.

Dans toute écriture sacrée, qui, elle, existe, l'esprit est pour les saints, la lettre pour les imbéciles.

Dans l'interdit de la représentation que l'on attribut à la tradition musulmane (mais qui ne se trouve pas dans le Coran), la dimension impie tient à la substancialisation du divin par l'image. Or prétendre venger le prophète renvoie là aussi à une substancialisation. Un homme peut venger un autre homme, il ne peut venger le divin. La violence au nom du prophète est donc impie.

Mais qu'importe les logiques. Descartes savait cela. Spinoza savait cela. Nous faisons éternellement, au nom de Dieu qui n'existe pas, des guerres bien réelles. Cela galvanise les pauvres d'esprit. C'est l'humiliation du philosophe que de voir ainsi les passions l'emporter perpétuellement sur la raison.

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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 11:06

« A bas les cons »
- Cabu -




MDR.

Telle sera sans doute leur épitaphe, à nos amis de Charlie. Celle en tout cas qui restera gravée dans la mémoire de ce sinistre 7 janvier où leurs sourires ont été effacés d’un seul coup. Oui, en 2015, on peut mourir de rire. Parce qu’une poignée de couillons qui ne représentent qu’eux-mêmes en ont décidé ainsi. Parce qu’une kalachnikov, ça vous donne du courage ; celui d’assassiner froidement des caricaturistes truculents et potaches.

Qu’y a-t-il pourtant de plus fraternel que le rire ? Pas besoin de partager des coutumes, des croyances, des langues, pour rire ensemble. On est rarement aussi proche des autres que lorsqu’on rit avec eux. Le rire c’est de la fraternité en action. La forme même du bonheur, dans sa simplicité la plus immédiate.

La satire, c’est la vie. Qu’y a-t-il de plus libre que l’irrévérence ? La liberté n’existe que lorsqu’on s’en sert ; et ceux-là, pour sûr, savaient s’en servir. Avec excès ? Non : on n’est jamais trop libre. Car la bande de Charlie rassemblaient surtout des amoureux de la vie. Et s’ils se moquaient des cons, de tous les cons, c’était par générosité ; par incapacité chronique à ne pas rêver d’un monde meilleur. Chez Charlie il y avait de la férocité, mais c’était pour la bonne cause. C’était une férocité sans haine, une férocité aimante.

Alors voilà, le monde tel qu’il est. Avec ces gros beaufs (l’expression est de Cabu) du « déclin français », les Le Pen, les Zemmour, les Houellebecq, tous ceux qui font leur bon beurre sur la bêtise et sur la haine. Oui ce matin les beaufs ont la banane.

Pourtant ce qui s’est passé hier à 11 heures 20 redonne tout son sens à la liberté d’expression. En voulant éteindre le rire de l’irrespect démocratique, le commando de couillons n’a pas réussi, contrairement à ses plans, à déstabiliser le pays. C’est même le contraire : les tirs d’hier ont recomposé le cercle de la Nation. Elle est debout, la Nation. Elle reste et restera, au-delà des différences et enrichie par elles, non pas la juxtaposition revancharde des identités, mais la co
mmunauté de nos affections.

On appelle ça la France.

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6 janvier 2015 2 06 /01 /janvier /2015 12:51

Syriza en Grèce dès la fin du mois, Podemos en Espagne un peu plus tard dans l’année ont toutes les chances d’accéder au pouvoir. Une brèche dans la doxa ultralibérale va-t-elle finalement être ouverte ?

Présentés comme deux calamités anti-européennes par les gardes rouges de Bruxelles, ce serait là des partis dignes de l’ère soviétique ! Soupçon de principe. Et bien entendu les Bourses nous refont le coup de la monnaie qui dévisse… Mais pourquoi tant d’agitation autour de deux partis qui sont avant tout l’expression d’une alternative citoyenne et d’un retour à la démocratie ? Alors que le fromage mou de Hollande n’a rien compris à la grandeur du destin qui l’attendait (être un seigneur du sud plutôt qu’un valet du nord), les économistes les plus sérieux, bien loin de l’extrême gauche, estiment que l’austérité seule, à laquelle s’est réduite toute politique « responsable », constitue bien un remède qui tue le malade ; c’est-à-dire un poison. Chaque mois qui passe en apporte une preuve supplémentaire. Et pourtant l’on persévère, selon cette logique de Shadock qu’à force de répétition l’erreur se corrigera d’elle-même. Avec une hargne peu digne de leur fonction, la Chancelière Merkel, mais aussi le FMI, menacent clairement la Grèce et l’Espagne de représailles en cas de victoire « à gauche ». Cet invraisemblable déni de démocratie, qui vient après tant d’autres que nous en restons en état de sidération, est l’expression de leur hantise : la contagion de l’exemple Grec et Espagnol à l’ensemble des pays du sud, et de là à toute l’Europe. C’est une ligne de front ouverte depuis longtemps par une dualité mortifère : soit l’économie, soit la démocratie. On vérifie tous les jours que la démocratie n’est plus l’option retenue par ceux que nous avons pourtant élus.

C’est au maillon le plus faible que l’on juge une société. On ne préside pas démocratiquement aux destinées d’un pays lorsqu’on s’assoit sur l’expression du suffrage universel ou que, faute de moyens alloués, on ne soigne plus les malades, on ignore les vieillards, on n’éduque plus la jeunesse, on raréfie le travail des actifs, on paupérise les demandeurs d’emplois, on stigmatise les minorités et les étrangers. Car alors le seul antidépresseur social, au milieu de tel chaos, c’est l’exaltation identitaire : et l’on sait, chère Madame Merkel, où tout cela nous mène. L’islamophobie qui manifeste actuellement sous vos fenêtres devrait vous inciter à plus haute compréhension. Les enjeux qui se posent à nous, peuples d’Europe, échappent par leur ampleur à la simple gouvernance des technocrates, à leur « business as usual » et à leur suffisance : car ils sont l’Histoire.

Ce qui se joue avec le désir-Syriza ou le désir-Podemos, au-delà même du fait économique et politique, c’est le retour du possible, de l’alternative, c’est-à-dire de la liberté de penser. On peut toujours se tromper, faire les mauvais choix ; mais abandonner l’avenir à la doxa, soumettre les esprits à la doctrine officielle, s’en remettre à l’univoque, c’est nier le futur, déserter le présent, corrompre la vie même. C’est là en bonne part l’origine du désarroi contemporain.

Cette agression contre le possible, cette fermeture progressive de l’ouvert, elle ne date pas d’hier. Préparée en silence pendant les « 30 Glorieuses », c’est au cours des années 80 que la fin des alternatives a été promulguée avec pompe par Margareth « Tina » Thatcher et les idéologues de la « globalisation » (Hayek, Friedman & Co). Au point de devenir l’antienne de tout « responsable » digne de ce nom. Un futur tout écrit nous attendrait déjà, de toute éternité ; et rien à faire pour nous y soustraire. Un monde sans discussion ; sans rêve ; sans rémission. La gestion, la gouvernance, l’administration ont chassé le projet d’élaborer « une vision». Nous ne sommes plus au monde. Nous ne sommes en tous cas plus capables de l’habiter en conscience.

La métaphore naturaliste, depuis, règne sur la novlangue médiatique et politique : « On ne lutte pas contre la pluie, on la constate », clament le chœur des analystes de complaisance pour qui l’économie suivrait une pente contre laquelle on ne peut rien. Le « bon sens » d’aujourd’hui, c’est l’impuissance. Le résistant, figure du héros pendant l’Occupation, devient archaïque : « Don’t be evil ! », demande Google à ses employés : « Ne lutte pas, laisse-toi faire, sois docile ». La sur-modernité sera collaborationniste ou ne sera pas.

Cette étrange permutation des valeurs entre résistant et collabo devrait pourtant sonner aux oreilles démocratiques comme une alerte générale. Ce n’est encore que trop partiellement le cas.

En France, depuis les grandes grèves de 1995 contre les ordonnances Juppé, des livres tels que L’Horreur économique (Vivianne Forrester) ou le travail de Pierre Bourdieu (et sa maison d’édition Raisons d’agir) ont pourtant nettement marqué un désir d’émancipation, voire de sécession, que résume bien ce slogan des « altermondialistes » : « Un autre monde est possible ». En 1998 la création du mouvement d’éducation et de vigilance citoyenne ATTAC concrétise ce nouvel esprit du temps. « L’autrement », « le divers », « le possible », sont peu à peu revenus dans un champ abandonné jusque-là au monopole indiscutable de la doxa et de ses illusionnistes patentés.

Mais cette prise de conscience nouvelle, qui rompt avec l’idéologie de progrès continu et de marche inaliénable (« destinée manifeste », « fin de l’Histoire », « Guerre de civilisation »), peine à se faire entendre. De fait elle se heurte à la violence d’Etat.

En juillet 2001, le G8 de Gêne donne lieu à de violentes émeutes (un manifestant tué). L’assaut des forces de l’ordre sur l’école Diaz, qui abrite des media alternatifs et des manifestants, est dénoncé par Amnesty International comme étant « la plus grave atteinte aux droits démocratiques dans un pays occidental depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale » : plus de 300 manifestants sont battus, arrêtés, torturés puis séquestrés arbitrairement pendant trois jours. Les sommets suivants se dérouleront loin du regard des citoyens, dans des camps retranchés et des villes bouclées soumise à couvre-feu.

Quand le pouvoir complote ainsi à l’écart des peuples, c’est qu’un changement de régime a eu lieu : un coup d’Etat. Le 11 septembre 2001 en a opportunément apporté un semblant de légitimité (Avec des questions toujours pendantes quant aux surprenants aveuglements sélectifs de l’administration américaine à l’égard de l’Arabie Saoudite). Cette année-là la guerre contre le terrorisme (intérieur et extérieur) est déclarée. C’est une guerre sans règles, sans convention de Genève, sans prisonnier ni jugement : on tue à distance, par drone. Une simple opération de police à l’échelle planétaire. On le sait à présent, 90% des déportés de Guantanamo étaient innocents des crimes qu’on leur imputait. Mais l’important n’est pas là. L’important, c’est que l’état d’exception soit déclaré ; et qu’il soit permanent. L’ethnocentrisme le plus brutal a remplacé la diplomatie et la recherche nécessaire de la compréhension mutuelle et du consensus. Dans cette période, ce ne sont pas seulement les droits des citoyens qu’on bafoue, c’est la pensée elle-même qui régresse. La constitution de l’Autre en monstre absolu est de retour. L’humanisme, qui ne tenait déjà plus qu’à un fil après les désastres du XXe siècle et les arguties « postmodernes », est définitivement saccagé ; voire hors de propos. Le but d’une société humaine n’est plus l’épanouissement de la liberté et de la dignité des hommes, mais bien le maintien de l’ordre par la terreur d’Etat.

Dans un tel contexte, la Presse joue un rôle ambigu. Si la multiplication des canaux d’information ne permet plus aujourd’hui de spéculer sur l’ignorance, en revanche jamais le fossé n’a été plus grand entre l’accès à une masse considérable de données et la conscience claire des choses. L’intelligence collective naît du difficile passage entre le fait et sa signification. Mais dans un monde interconnecté, hautement réactif, où tout a de l’influence sur tout, la surinformation, bien loin de fournir des repères utiles, est devenue l’une des causes principales de la passivité contemporaine et de ses corollaires directs, la peur du changement et la démoralisation.

C’est ainsi que l’idéologie, avec son culte absolu de l’univoque et sa haine de la complexité et des nuances, et malgré Internet, a partout repris la main. Aujourd’hui le secret le mieux gardé est en pleine lumière, au centre aveugle de l’imagerie en continue. Un constant dressage des citoyens à l’adhésion inconditionnelle a remplacé l’éducation à l’esprit critique d’autrefois.

En France, dès 2005, « l’autrement » s’est violemment heurté à la rouerie d’Etat. Un « Non » au référendum portant sur la Constitution européenne s’est subitement transformé en « Oui ». Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a été bafoué par une démocratie qui révéla pour le coup son aspect parodique. Et l’effacement volontaire de la politique dans l’économie (comme si l’économie, ce n’était pas de la politique) et la technostructure (« L’Europe », « la mondialisation ») a refermé sous nos yeux la parenthèse, même très imparfaite, du compromis social et de la liberté individuelle que nos aînés avaient su ouvrir dans l’immédiate après-guerre.

Désormais le Pouvoir est sans forme et sans contrôle : il s’est volatilisé. Qu’on en prenne le siège, on découvre une place vide, comme l’avait dit Foucault. C’est que cette place est aussi en nous, dans nos habitus, nos routines. Il est dans les technostructures même de nos sociétés et nos réflexes de pensée. Plus ces technostructures se précisent, avec leurs normes et leurs règlements apparemment « objectifs », « techniques » « de bon sens », plus l’étau se resserre tout autour du champ des possibles ; jusqu’à se réduire à la pure voie royale des oligarques mondialisés, au jeu de leurs intérêts bien compris.

Ce que, à travers la constitution d’une société virtuelle et d’un pouvoir volatil, le salaud tente de nous faire oublier, c’est qu’il a un nom, un visage, une adresse. Que tout réseau virtuel peut être débranché. Plus une structure dépend de la technique et plus elle est puissante : mais plus elle devient vulnérable. Un système peut contrôler quelques interactions ; pas mille interactions simultanées à chaque instant. Plus la société devient complexe, plus elle se fragilise ; plus elle sort ses polices. Mais ces menaces explicites ne sont que la forme de sa propre impuissance. La « ville intelligente » que l’on nous promet pour demain n’est séparée du chaos le plus incontrôlable que par l’épaisseur d’une feuille de cigarette. Et tout le système ne tient que par l’oubli de cette épaisseur-là.

Les oligarques sont en train de militariser leurs polices à l’encontre de leur propre peuple (« guerre asymétrique ») ; les globalitaires sont en train d’unifier pratiques, pensées et sentiments, synchronisant entre eux les individus au point de faire de cette Terre une ruche industrieuse entièrement sous contrôle ; les totalitaires sont là pour asservir les derniers insurgés et imposer le retour à l’ordre ; d’eux vous ne voyez que des sourires à la couverture des magazines People, et ces images d’un bonheur de riche près des piscines, des jets privés et des Lamborghini ne sont que les piécettes que ces Olympiens jettent au peuple avec dédain. Libre à celui-ci de les ramasser servilement ; ou pas.

Ce que l’on a voulu nous faire oublier, surtout, c’est que le futur dépendait de nous. Il est fait de la somme des regards qui se portent vers lui. Il n’existe pas dans un toujours-déjà là. Il s’écrit au contraire, seconde après seconde. Qu’il advient, ne cesse d’advenir, sous chacun de nos pas, dans chacun de nos gestes, chacune de nos pensées. Il faut postuler la liberté pour que la liberté prenne corps. Il faut postuler le possible pour que le possible demeure un champ ouvert. Or notre futur a été présenté comme le fond d’une impasse, un mur de la honte où n’existerait que le filtre d’un seul check-point, un seul point de passage : celui de l’ultralibéralisme globalisé. Ce n’est que lorsque nous aurons libéré l’avenir de la fatalité où certains avaient tout intérêt à le maintenir que nous recommencerons à vivre en hommes libres et conscients.

Il n’y a pas de confiance sans goût de l’avenir, il n’y a pas de goût de l’avenir sans confiance. Notre manque de confiance actuel trouve son origine dans la culture de l’impuissance où nous baignons depuis la victoire de l’idéologie globalitaire. Le global est sans reste et sans échappatoire. Seul le retour de cette seule conviction que l’avenir nous appartient, nous citoyens, peut réveiller la confiance ; et donc l’avenir lui-même, que nous transformons à chaque pas en sa direction, à chaque pensée que nous lui adressons. Rien d’écrit : tout à faire, tout à inventer.

Hannah Arendt l’a dit du « crime de bureau » : c’est l’imagination qui manque, l’imagination qui seule révèle la responsabilité individuelle, la misère et la grandeur de l’Homme. L’imagination qui nous prévient à l’avance de ce que constitue chacun de nos actes : s’ils sont d’un salaud ou d’un honnête homme. L’imagination encore qui, s’élevant au-dessus de l’arbitraire du jugement, nous révèle ce que nous sommes vraiment. L'insurrection est fille naturelle de l'imagination. C'est de ce
tte même imagination que dépendent nos futurs. Ils ne sont faits que d'elle..

Gérard Larnac Copyright janvier 2015.

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5 janvier 2015 1 05 /01 /janvier /2015 00:05

Il faut cesser de considérer l'écrivain comme un cabot qui voudrait "s'exprimer", délivrer son message. Non, je n'écris pas pour autrui. J'écris pour approfondir mon compagnonnage avec ce monde et tous les autres.

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4 janvier 2015 7 04 /01 /janvier /2015 10:05

"L'oeil existe à l'état sauvage". C'est sur cette affirmation que débute "Le Surréalisme et la Peinture" d'André Breton (1928). Retrouver le Voir sans le symbolisme, sans la mythologie ni la psychanalyse. Désamorcer les routines visuelles. Un "juste ça" marchant pensivement enlacé avec son propre mystère. Tous les égarés du "travail", de la "structure", de la "composition", n'ont de cesse de repousser indéfiniment l'examen de ce mystère - en ce que précisément ce mystère ne constitue pas un objet à examiner ni à juger ni à comprendre, mais à accompagner en silence. Mystique !

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3 janvier 2015 6 03 /01 /janvier /2015 14:28

Tant de livres sur l'étagère des "choses à lire". Ils me sont tous à ce point indispensables qu'en rajouter un de mon cru me semble une indécence.

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3 janvier 2015 6 03 /01 /janvier /2015 11:13

Je retrouve (sur une clef perdue) une vieille interview, sans doute de 2010. Pour ne pas la perdre à nouveau, comme je fais de nombreux textes, je la colle ici. Elle vaut ce qu'elle vaut. Je l'ai un peu complétée. Pièce égarée de l'Atelier.


Kenneth White

Lorsque j’étais étudiant (un étudiant en rupture de ban, dilettante, plus souvent sur les routes qu’à l’université), je voyais Kenneth White comme le dernier des loups des steppes en matière littéraire. C’était un solide marcheur, venu d’ailleurs (L’Écosse), un érudit méthodique à l’ancienne portant des univers épars (L’Asie, l’Amérique, le Grand Nord), grand admirateur comme moi de Whitman, Thoreau, Kerouac. À la Sorbonne il donnait même un cours sur Gary Snyder (le Japhy Rider des Clochards célestes), je croyais rêver ! Son énergie mentale était communicative. Un grand bonhomme. Qui plus est reconnu par des André Breton, des René Char, encore des références communes.

Le compagnonnage de Ken m’a conforté dans une certaine radicalité (enjouée, bien que sans illusions), et plus que tout dans la volonté de poursuivre mes explorations cannibales, mais de façon sans doute plus méthodique. La certitude aussi qu’il ne faut jamais séparer l’art et la vie ; qu’une pratique quelle qu’elle soit, l’écriture ou la lecture par exemple, ne compte pas si elle n’est rattachée à un contexte plus vaste. Et puis une « pensée du mouvant », comme dirait Bergson, qui est chez moi omniprésente — par le corps et l’esprit. Ne plus être ligoté : mais savoir à quoi nous sommes liés, reliés, déliés en permanence. Pour moi Ken est un peu le chaînon manquant entre la littérature américaine (peu prisée à l’époque, les années 80) et la littérature française. Le sauvage des grands espaces allié à une certaine rigueur littéraire à la française. Quand je l’ai connu il n’était pas dans la critique, bien que certains média aient décidé de le tenir à l’écart : sa simple pratique d’artiste renvoie en permanence tout le cirque littéraire à sa propre vacuité : les vétilleux formalistes sans chair, les éternels hagiographes d’eux-mêmes, etc. Il n’y a qu’à lire du White pour entendre les murs des étroitesses à la française se lézarder ; revient l’hybride, le dionysiaque. Nous avons fait quelques interviews ensemble, quelques papiers pour des revues, des enregistrements pour des radios. Et puis les Cahiers de Géopoétique, en effet. Son œuvre, polymorphe (essais, récits, poèmes, livres d’artiste, lectures), considérable, est certainement l’un des grands moments littéraires de notre époque (Avec d’autres bien sûr : Butor. Glissant). On doit pouvoir tout faire repartir d’elle. Les esprits alertes devraient s’y essayer.

Jacques Réda

En fait, j’envoyais mes textes par la poste au rédacteur en chef de la NRF, sans savoir qui il était : mon côté ignare échevelé. Jacques Réda fut sensible à un certain tremblement dans le langage, à la recherche d’un certain écart tel qu’il s’en manifeste parfois dans mon écriture. Il n’a cessé de me prodiguer des encouragements à poursuivre – il a lui-même défendu mon recueil de récits de voyage, en vain, devant le Comité de Lecture de la grande maison. Lorsque Jacques Réda a quitté la NRF, j’ai cessé de collaborer à la revue. Pas vraiment délibérément ; juste comme ça. En une sorte de fidélité.

« Après la Shoah »

Mon premier livre fut un livre de commande et de hasard : « Après la Shoah ». À l’origine il y a un article publié dans Le Monde, qui semble avoir agité pas mal de gens, que j’avais écris par réaction épidermique contre ce ballot de Claude Lanzmann. J’avais un peu renoncé au roman, et le « récit de voyage » me semblait dans une complète impasse. Mon premier livre fut donc, contre toute attente, un essai. Une thèse « fonctionnaliste » (comment l’effet de système entraîne en bonne part la logique génocidaire), utilisant notamment les thèses de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité (l’expérience de Milgram sur la soumission librement consentie est décrite dans le film « I comme Icare », avec Yves Montand) et la critique de la technique (Ecole de Francfort). Avec en filigrane ce qui va servir de sous-bassement à toute ma démarche littéraire que j’ai résumé dans la formule suivante : « Depuis Auschwitz, la question centrale devrait être : que faut-il ajouter à la culture pour qu’elle devienne conscience ? ». Il me fallait passer par ce travail pour déblayer mon lieu de parole et commencer par ce qui me semblait être le bon commencement.

« La Tentation des dehors »

La Tentation des dehors, pour le coup, est vraiment ma table d’orientation littéraire. Reconsidérant la question de l’altérité à l’aune de mon premier essai, il s’agit de faire la somme des faillites de l’humanisme occidental et de proposer une sortie hors de l’ethnocentrisme, hors même de l’anthropocentrisme : « En perdant la certitude du contrôle absolu de la raison sur le monde, l’esprit s’est remis à rêver ; et la terre est désormais le lieu ultime de ce rêve ». La Tentation est aussi une sorte de manuel de survie dans un monde littéraire hostile ! Le livre condense un certain nombre d’expériences pour nous permettre de sortir des cadres mentaux étriqués que l’on nous propose habituellement sous l’appellation aussi pompeuse que fallacieuse de « culture ».

Post-humanisme

La fin de la pensée globale coïncide avec la globalisation des échanges. La confusion n’en est que plus profonde. Mais des signes sont là qui attestent d’une certaine volonté de mutation. Nous sommes coincés dans une période de transition, mais il n’est pas impossible que nous soyons contemporains d’un basculement vers autre chose. La crise de l’universalité, par exemple, est un élément essentiel pour repenser ce que j’appelle l’Un-Divers. Ce que nous tenions pour des marges, des périphéries, sont en passe de nous donner une leçon infiniment précieuse : il n’y a pas de centre. Il n’y a pas de direction. Ou alors tout est centre et tout est direction. La pensée en réseau, grâce à Internet, prend corps. Cela rend plus concrète une pensée qui, bien évidemment, précède la Toile. Tirons toutes les conséquences de cette pensée en réseau. Celui qui saura avancer dans ce paysage mental inédit verra des rivages nouveaux.

Tolérance

La tolérance ne va pas de soi. Personne n’est tolérant a priori. L’ouverture à l’altérité qu’elle suppose fait mal, car elle remet en cause tout ce qui fonde la stabilité et la sécurité des individus (identité, certitudes, habitus, etc.). Tolérer est un effort, un travail et oui, parfois, une juste souffrance. C’est pourquoi elle exige de nous tous le plus grand courage. Notre époque a fait un pacte avec l’altérité pour semer le désordre dans nos certitudes et pour nous placer devant cet enjeu majeur : la tolérance. Cette qualité fondamentale accompagne notre entrée dans ce monde des grandes migrations qui est désormais le nôtre.

Journalisme

Le journalisme ne se définit pas, ne s’est jamais défini par ce qu’il énonce, mais par ce qu’il tait. On se souvient du fameux : « Si ce n’est pas sur TF1, ce n’est pas réel », pour ne rien dire de l’affaire des « cerveaux disponibles ». La thèse du livre consiste à montrer en quoi, et comment, le journalisme réduit jour après jour le champ du pensable pour nous donner autre chose à la place, qui est de l’ordre de l’hallucination collective et du « « climat général». Théophraste Renaudot, père du journalisme, n’a fondé La Gazette que pour réduire au silence les petites feuilles contestataires incontrôlables qui critiquaient ouvertement la politique de Richelieu ; et le roi lui-même lui tenait le porte-plume. Il en va de notre capacité à critiquer, bien sûr, mais bien plus largement de notre capacité à saisir les éléments nécessaires à notre jugement. Le journalisme, en tant que lieu de « médiation », est un élément essentiel de notre « vivre ensemble ». Pendant l’Occupation Camus faisait du journalisme un haut lieu de résistance. Mais le journalisme peut aussi, à force de compromissions plus ou moins conscientes, ressembler à s’y méprendre aux pires visions d’Orwell. Le journalisme au fond n’existe pas encore : il n’y a que des groupes industriels, propriétaires des média, qui distillent à tous l’air du temps propice à leurs affaires.

L’art contemporain

C’est un peu par hasard que j’ai réalisé que la question du visible était au cœur des grands débats philosophiques contemporains (l’homme et le monde, le sujet et l’objet, l’être et le phénomène, etc.). Retrouver un contact authentique avec le monde passait donc par une étude précise du visible. J’y soutiens notamment que Descartes, dans sa Dioptrique, a apporté au débat une contribution essentielle, un peu passée inaperçue. Nous percevons le monde non pas en rapport de plus ou moins grande similitude avec un référent absolu (être et apparence), mais dans la plénitude d’une « relation » (Pour faire savant et donner une piste : l’isomorphisme). Le monde est pour nous un écho sonar. La trace perçue, le signal, n’est pas la chose. On ne sait pas ce que c’est ; on sait juste que ça coïncide, que c’est là, qu’on peut s’en approcher. Il est temps de sortir dehors et goûter le déploiement de ce là. Ce livre s’y emploie. Pour qui veux bien le lire pour ce qu’il dit, c’est un guide de marche autant qu’un guide de philosophie.

Un roman-roman ?

Le romancier est là depuis toujours, puisque j’ai commencé par des récits, mais il est aussi dans les essais : La Tentation des Dehors ressemble à un essai, mais la fin est un récit de voyage qui s’achève lui-même sur un poème indien inventé de toute pièce ! Autre leçon de White. Ne pas se retrouver cerner par les limites des genres. Essai, récit, poème : dans le continuum d’un même texte. La vie est ainsi. Le Voyageur Français sera donc tout ce qu’il ne faut pas faire aujourd’hui : un roman philosophique, très proche de la poésie. Un haïku en forme de roman ! Un roman raté, aussi, sans doute, mais raté sans gravité, raté dans une perspective intéressante.

Le roman haïku

De faux haïku parsèment le roman, qui au fond ne vaut que pour cela ! C’est de la poésie de contrebande – la seule qui m’intéresse ! L’idée consiste toujours à passer de l’autre côté, dans une culture, une langue autres (ce qui n’a rien à voir avec le « changement de point de vue » classique, puisque ce qui est recherché là n’est pas un point de vue mais tout un univers mental). Il faut à l’écriture un effacement premier, celui de la mémoire personnelle, des réflexes hérités, etc. Puis un ressaisissement à travers de formes frappantes que l’on a choisi. La tension provient non du récit, mais de la force et de la surprise de ce ressaisissement. Pas un jeu sur les formes : un jeu sur l’arbitraire, voire l’inanité de la forme. Le découpage en « mouvement », plus qu’en parties, en réfère à la musique, mais aussi au « mouvement » naturel des choses, à ce chaos derrière un semblant d’ordre. Ou à cette ampleur créative derrière le chaos qui fait comme une musique.

Question : Je suis rentrée dans ce roman comme dans un rêve, une bulle d’ouate. Un roman d’atmosphère, d’étrangeté, de douceur et de méditation. Un voyage au Japon, certes géographique, mais surtout un voyage silencieux qui fait un boucan du diable dans nos pensées. Je l’ai reçu comme une invitation au retranchement, intime, zen, à une réflexion, avec ce « regard au-delà du voir » que pratiquaient jadis les japonais entre eux. Un roman où il faut larguer les amarres et accepter de se laisser dériver.

L’image de la barque vide qui va, omniprésente dans le texte, dit en effet cela. C’est une dérive radicale, un voyage au-delà des identités, au-delà des limites. Il y a bien cette tension entre la montée vers le drame et cette acceptation silencieuse, joyeuse presque, qui le dépasse. On n’est pas dans l’introspection à l’occidentale, mais bien dans une méditation. Ce roman est une pierre de méditation. C’est son seul intérêt.Ce roman part du constat de Stendhal : « Un roman c’est un miroir qu’on promène le long du chemin ». Sauf qu’aujourd’hui ce miroir est en miettes, de même que le « destin », le « point de vue », le récit, l’homme lui-même. Nous sommes dans nos vies comme Fabrice à Waterloo. Nous ne savons jamais à quoi nous prenons part. Le récit identitaire n’est plus susceptible de se constituer. Le sujet est décentré, jeté hors de lui-même ; par la vitesse, la brièveté des interactions, le temps faussement « réel » des échanges simultanés, l’ubiquité, la globalisation, la complexité, la pléthore de données. Le sujet vit désormais à l’extrême périphérie de lui-même. Il est devenu opaque aux autres, opaque à lui-même. Nous sommes les passants éloignés de notre propre destin.Dans La Communauté inavouable, Maurice Blanchot parle de cette coupure, de cette impossibilité de devenir complètement soi-même. L’être s’éprouve « comme extériorité toujours préalable, ou comme existence de part en part éclatée, ne se composant que comme se décomposant constamment, violemment et silencieusement ».

La littérature se jouera donc, dans l’optique qui est la mienne, autour des aventures et expériences nouvelles nées du caractère précisément « inconstituable » du récit/récit de soi. Dans mon roman, le personnage principal revient d’une guerre indistincte, à la recherche du récit de soi qui ferait de lui un héros. Mais la figure même du héros s’est défaite. C’est la fin des grandes fresques épiques. Le « soupçon » de Sarraute, partout. Rien ne parvient plus à se constituer. Surtout pas les identités. Il part : pour le Japon, l’Empire des Signes. Là, ce personnage en panne de récit rencontre Kaoru, veuve d’un poète qui vient de mettre fin à ses jours. Kaoru représente le principe opposé : elle veut remettre en scène le moment du suicide afin de passer avec son défunt époux. Réécrire le destin, refaire récit, réaccorder sa vie aux grands rituels japonais (Le Shinju, le suicide des couples). Il lui faut un figurant : Thomas tiendra le rôle. Grâce à elle, le voyageur français trouve sa place à l'intérieur d'un récit possible. Il devient un personnage, il possède à nouveau un destin singulier. Il se constitue comme sujet à mesure qu’il court à sa perte. Certaines bibliothèques ont rangé ce roman dans le genre policier. Au début j’ai été surpris. Mais je crois qu’au fond c’est bien un polar poético-métaphysique. Une enquête sur une disparition : l’Homme.

Bob Dylan

Bob est pour moi une vieille connaissance. Il est devenu la rock star définitive, l’idole des idoles, un peu contre le cours des choses. Je trouvai gonflé de tenter de lui appliquer mon petit traitement littéraire ! Le travail sur Bob Dylan vient après deux textes qui complètent et éclairent le Voyageur Français : le recueil de mes récits de voyage, ou d’anti-voyage, et un roman amazonien, encore inédits à ce jour. Chaque fois il s’agit d’opérer un même chiasme, une même danse chamanique où le narrateur fait un pacte avec l’altérité, dans ce qu’elle a de plus étrange, de plus mobile, pour devenir lui-même cette altérité. Ce « devenir autre » que Rimbaud nous a appris à tenir pour méthode nécessaire. J’ai donc travaillé Dylan comme mes tribus d’Indiens. Le narrateur s’efface, le texte s’empare de la « dylanité », si je puis dire, comme il l’a fait de l’indianité ou de l’esprit du Japon. Toujours il s’agit de marcher au-devant de cette étrangeté. Il est là, le voyage : dans ce mélange, cette « altérisation » de soi. Il n’y en a pas d’autre. Mon nouveau roman amazonien dit exactement la même chose.

Et maintenant ?

Jacques Rigaut disait que son livre de chevet était un revolver. Ecrire est devenu une activité imbécile, impartageable et triste. Plus à la hauteur. Mais je ne suis pleinement satisfait que lorsque j’écris. Je me suis frotté à des métiers, j’ai parlé dans des classes, fondé des magazines, une société de presse. J’ai rencontré toutes sortes de gens, des artistes, des types du CAC 40, des ouvriers sur des chaînes automatisées, des designers, des commerçants ; ils m’ont montré que ceux qui réussissent ont tous le même profil, qu’ils soient poètes, sportifs ou chef d’entreprises. Quand moi, je pensai qu’écrire et publier, c’était changer de monde ; basculer dans l’ailleurs ! Mais je ne reproche pas à un commerçant d’être commerçant ; je reproche au poète de se conduire en commerçant tout en se prétendant poète.

Et puis l’on doit vivre, et cela prend du temps. Après l’échec de mon roman (faillite de l’éditeur qui me priva d’un prix littéraire), je vis désormais l’envoi de manuscrit comme une humiliation, même si l’écriture reste un bonheur très vif. De vieux barbons sourcilleux et très compétents me jugeaient naguère fort insuffisant (« en dépit de », disaient-ils) ; de jeunes professionnels tout aussi sûrs d’eux font semblant de me lire et concluent en général que non, mon pauvre vieux, tout ceci est « véritablement » irrémédiable. Et qui me dit que ça ne l’est pas ? Je pense que là n’est pas la question. On n’a plus de temps à me consacrer. A peser le pour et le contre. Périodiquement une jeune stagiaire croit déceler dans mes papiers la pépite d’or, c’est ensuite à moi de la consoler pour ne pas qu’elle s’enthousiasme exagérément. Je dois être à l’origine de pas mal de dépressions nerveuses chez les lecteurs et lectrices de l’édition : surtout quand les commerciaux sont appelés à se prononcer ! Vu qu’ils ont aujourd’hui tous les pouvoirs, l’affaire est rapidement entendue (ce sont les commerciaux du Seuil, chargé de la diffusion de l’ouvrage, qui ont choisi le titre de mon roman dans une liste. Le titre original était bien plus beau et inspirant). De toute façon je n’écris pas pour ces gens, mais pour une tribu errante dont le premier membre n’a toujours pas été répertorié.






D’après une interview de Pascale Arguédas (2010)

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Published by Gérard Larnac - dans In extenso
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