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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 12:30

 

 

"On se fait des illusions. Ecrire un roman est une activité aussi pitoyable qu'assommante. N'importe quel individu doté d'un minimum de sens commun détestera ça..."

 

Steve Hely, "Comment je suis devenu un écrivain célèbre" - Sonatine Editions, 2009.  

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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 16:43

 

 

Les composantes sociologiques du vote FN

 

 

  

L’accident démocratique qui a porté le FN au 2e tour d’une élection présidentielle en avril 2002 marque un tournant de la vie politique en France, et inaugure une séquence chaotique qui ne s’achève (temporairement) que par l’arrivée aux affaires de François Hollande.

 

Cette année-là, le vote FN change de nature ; il devient fortement rural et périurbain. Moins idéologique, plus massivement « protestataire ». De quel message ce changement est-il porteur ?

 

Le FN : hétéroclite et ambigu. Un fourre-tout où se mêlent les frustrations les plus diverses : nostalgie de l’ordre et de l’autorité, droite maurassienne, souverainistes, contre-révolutionnaires, nationalistes, pétainistes, nazis, rapatriés revanchards, OAS, coloniaux, catholiques traditionnalistes, racistes, antisémites, révisionnistes… Mais s’il ne s’agissait que de cela, le FN n’atteindrait pas ces scores de 20% aux élections. Au-delà de ses courants historiques traditionnels, l’inscription géolocalisée du vote FN, par sa précision relativement nouvelle, constitue un signal d’alarme qu’il faut savoir entendre. C’est sur cet aspect que nous allons porter notre attention. Car il est sans doute le plus à même d’expliciter la massification durable et la banalisation dont bénéficie actuellement le vote FN.

 

Le FN tire sa force politique de son ambiguïté : ce parti se situe-t-il à l’intérieur du champ démocratique ou bien en dehors ? Pour des raisons plus ou moins avouables, on s’est toujours gardé de trancher. C’est ainsi que faute d’une image claire à son égard, et en dépit des procès perdus, on a laissé fuser et infuser les « traits d’humour » et autres jeux de mots faisant signe vers l’antisémitisme et le révisionnisme (« Durafour crématoire »). A peine relevait-on la fréquentation continue de groupuscules nazis, le salut hitlérien dans les meetings, les arabes à la Seine, les références douteuses (« Brasillach, ce poète »)… Le vote FN prolonge cette ambiguïté et en tire jouissance. Il profite également, dans une très large mesure, de la confusion actuelle qui consiste à assimiler, le plus souvent par totale méconnaissance et démagogie, l’idée de «culture humaniste », à celle, fortement dépréciative, de «politiquement correct ». L’absurde réduction de la pensée des Lumières, fondamentalement libératrice, en un moralisme obtus, a fait son œuvre…

 

Pourquoi le vote FN ? Pour inverser le sens de la pression sociale et contester la position surplombante des élites. Pour retourner sur elle la pression qu’exerce sur un individu fragilisé une société globale, sans règle (dérégulation), dont le sens et les objectifs sont devenus illisibles. Faire payer à la société une école qui a fait défaut sur sa mission essentielle, l’égalité des chances ; une justice qui ne punit que les plus faibles et garantit l’immunité des forts ; une monnaie traditionnelle, le franc, remplacée par l’euro au prix d’une inflation immédiate de 25% sur les produits de base, qu’on a longtemps cherché à nier ;  une économie qui ne produit que des destructions d’emplois pour les uns et le cumul exorbitant de richesse pour les autres ; une gestion purement fonctionnelle des territoires qui pose avec une nouvelle actualité la question identitaire ; etc, etc. Le FN, c’est la facture à régler pour vingt années d’inversion de l’ascenseur social. La mythologie du progrès continu a volé en éclats. Or elle était le ciment de notre vivre ensemble.

 

On constate que le déplacement progressif du vote FN vers les zones rurales et périurbaines est parfaitement contemporain de l’évolution particulière de ces territoires, où la dénégation du « faire société » est forte. Ces territoires ont été bouleversés depuis des décennies par une gestion purement instrumentale, où l’humain est relativement peu pris en compte. Ils sont soumis à de nombreuses autorités aux intérêts parfois contradictoires : communautés urbaines, communautés de communes ou d’agglomérations, régions… Cette gouvernance multiple conduit à rendre plus complexes et moins lisibles ces espaces. On se sert du périurbain pour redéfinir la ville, en prolongeant celle-ci par un réseau polycentrique qui segmente le territoire situé en dehors (suburbain, périurbain proche, périurbain lointain) et bouleverse les paysages traditionnels. Les campagnes d’hier deviennent le théâtre d’un vaste dispositif interconnecté, dont le sens global échappe à l’échelle des perceptions humaines. Au prix d’un véritable éclatement spatial et d’un report des nuisances sur le périurbain : les autoroutes remodèlent la topographie, avec leurs échangeurs, leurs péages, leurs aires de services ; les zones commerciales et les parcs d’activité envahissent les terrains autrefois dévolus à la production agricole et à la viabilisation écologique des sols (résultat : davantage de perturbations liées aux risques naturels, inondations par exemple) ; aéroport, nouveau tracé de TGV, station d’épuration, usine d’incinération, décharge publique, centrale électrique ou nucléaire, champ d’éoliennes, etc, constituent le plus souvent des points de tension avec les populations de riverains.

 

La circulation impose ses logiques de flux au détriment des logiques de résidence. Partout le périurbain se redéfinit comme une simple variable d’ajustement technique permettant l’extension de la ville. Son développement n’est pas pensé en soi, mais en fonction des nombreuses logiques exogènes qui le traversent. Ses habitants sentent combien leur « ici », en devenant si fortement dépendant d’un « là-bas », leur échappe. A eux les affres de ces transformations incessantes, à d’autres les bénéfices. Le nouveau pont ferroviaire défigure la vallée, mais le train ne s’arrête plus à la desserte locale. La modernité qui pervertit leur décor quotidien leur file sous le nez.

 

On a délocalisé le local. Profondément inscrites dans la laideur nouvelle des paysages, la gouvernance essentiellement fonctionnaliste de ces territoires en a profondément désorganisé, désarticulé l’identité : bourgs anciens, lotissements neufs, zones diverses, la discontinuité est partout, l’unité nulle part. La multiplication des fonctions et des échelles rend également impossible toute tentative de réappropriation de l’espace par leurs habitants. De plus ces derniers appartiennent à des populations mélangées (autochtones de tradition rurale, néo-ruraux de tradition urbaine) qui ne partagent absolument pas la même histoire. La question de l’identité, fonds de commerce du FN, est au cœur des problématiques du périurbain et de la nouvelle ruralité.

 

Selon l’INSEE 73% des Français vivent dans la région où ils sont nés. 95% vivent sous l’influence d’une ville, parfois de plusieurs. Seuls 5% de la population vivent dans l’une des 7 400 communes rurales ou petites villes. Cette péri-urbanité généralisée constitue un phénomène qui s’est fortement accéléré au cours de ces dernières années. On parle alors d’ « aires » : une entité vague, qui dit bien la déterritorialisation à laquelle les Français, même sans bouger, ont été confrontés au cours de ces dernières années. Un sentiment de dépaysement chez soi. Dès lors comment pourrait-on retrouver en soi les antiques réflexes de l’hospitalité envers l’Autre, lorsqu’on se vit soi-même comme un étranger sous son propre toit ?

 

Les aires marginalisent la commune, reléguée à la place de simple satellite de la ville, avec ses lotissements neufs et ses zones d’activité, la privent de sa propre histoire, de son propre développement endogène. Dans une « aire » la commune n’existe qu’en fonction d’une ville référence, ce qui la vide de sa substance existentielle mais aussi démocratique. L’ici n’existe plus. La fierté de l’ancrage communal, qu’on nommait autrefois « l’esprit de clocher », n’a plus lieu d’être. La modernisation de l’agriculture a mis fin au monde rural traditionnel. Les fermes ont été revendues, restaurées en résidences secondaires. Voilà pourquoi est apparu en 1989 un mouvement conservateur tel que « Chasse, pêche, nature et traditions » : pour retrouver le sens du terroir, en réaction contre le développement anarchique du périurbain qui a peu à peu transformé la campagne en lointaine banlieue.

 

Cette culture de la non mobilité qui est celle de l’immense majorité des Français, si elle prépare mal à l’ouverture à l’autre, leur permet toutefois de mesurer avec lucidité, année après année, le bouleversement continu de leur propre territoire. On connaît le constat : désert français où les lieux de rencontre et de convivialité ont tous progressivement disparu (cafés, restaurants, petits commerces de proximité) de même que les services de base (école, hôpital, poste, gendarmerie, pharmacie), lors même que les populations sont vieillissantes (retour des retraités au terme de leur vie active, exode des jeunes vers les bassins d’emplois), avec une plus grande sensibilité aux problèmes d’accessibilité et de déplacements, mais aussi de sécurité.

 

La convergence entre la référence classique à un âge d’or (« C’était mieux avant ») et le ressassement médiatique (réductible à cinq thématiques majeures : délinquance et insécurité, maladie, haine de soi à travers la chirurgie esthétique, scandales chez les élites, « peoples » tellement glamour) provoque une subculture de l’insatisfaction, de la frustration et de la peur. Alors on privilégie la pureté au métissage, on joue l’ici contre le là-bas, le même contre l’autre. On en appelle d’autant plus au fantasme de la pureté identitaire que l’on a été soi-même, en tant que néo-rural, peu accepté par les autochtones. Du coup, selon le processus bien connu du père qui bat la femme qui bat l’enfant qui bat le chien, on reporte sur d’autres le rejet dont on a été soi-même l’objet : sur les gens du voyage, par exemple. Et pas besoin de la présence effective d’étrangers en chair et en os pour laisser libre cours à la xénophobie : c’est l’idée même d’étranger qui est honnie. Car cette idée de l’étranger cristallise toutes les hantises et devient le modèle explicatif unique de tous les tourments : la fin de l’Etat providence, l’éclatement du collectif, le déclassement, la perte des valeurs traditionnelles, etc.

 

Le discours de l’extrême se renforce. L’individu qui s’estime éligible à la « préférence nationale » peut à nouveau se penser comme sujet par rapport à un enjeu collectif. Comme élément d’un tout. Ce n’est qu’ainsi qu’il peut renouer avec l’estime de soi.

 

A la population rurale traditionnelle est venue s’ajouter une population fortement hétérogène, composée d’urbains rêvant leur bonheur dans la fuite hors de villes et d’exclus ne pouvant plus se permettre financièrement de s’y loger. Pour les uns le ré-ancrage territorial est une représentation fantasmée du retour à l’authentique et à « la vie bonne », dont l’aboutissement est « l’accession à la propriété » et « la maison individuelle ». Pour les autres, chassés par l’augmentation vertigineuse de l’immobilier de ville, cette nouvelle vie au fin fond du périurbain constitue au contraire un déclassement.

 

Des lotissements sans âme fleurissent là où il n’y avait naguère que des champs. Relégués, enclavés, pas desservis par les transports en commun, loin de tout, dépourvus des services publics comme la poste ou privés comme la pharmacie, ces nouveaux territoires « dortoirs » sont coupés de toute culture locale, de toute histoire, de toute symbolique collective. Ce sont presque des « non lieux » qui ne vivent pleinement que le week-end : tondeuse et barbecue. Ce manque d’ancrage dans un terroir devenu peu lisible crée une conscience vague, flottante, isolée, où les propos entendus à la télé prennent une importance démesurée. Cette nouvelle population, influencée par le ressassement médiatique et ses errements,  peut avoir la tentation de s’emparer de la seule force politique apparue comme « nouvelle », disponible : le FN (A ce propos il est à noter que 2012 marque l’émergence d’une force alternative, le Front de Gauche).

 

Et ce d’autant plus volontiers qu’ils ne retrouvent plus dans la droite classique, libéralo-globalisé mais à la française, ce qui en fondait autrefois les valeurs : l’ordre, l’autoritarisme, le nationalisme. Lorsque la droite reprend à son compte ces valeurs de façon crédible, comme ce fut le cas au moment de l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, la pression du vote FN tend à baisser de manière significative.

 

Les périurbains sont très majoritairement de petits propriétaires, ce qui tend à les rendre attentifs aux questions d’endettement, de spéculation, d’investissement, d’imposition, mais aussi de sécurité. De sorte qu’ils adhèrent plus facilement aux discours libéraux, en dépit de revenus disponibles souvent réduits. Ils constituent une sorte de lumpen prolétariat de l’ultralibéralisme, valorisent la réussite clinquante et la « peopolisation ». C’est pourquoi ils n’hésitent pas à donner leurs suffrages à une droite qui par souci de « rigueur budgétaire » s’emploie à détruire les services publics, alors même que leur sentiment d’inconfort existentiel et d’insécurité tient précisément au chaos généré par cette même destruction des services publics. Du coup ce sentiment de délaissement et d’insécurité augmente, alimentant paradoxalement le cercle vicieux de la droitisation de leurs votes.

 

Coincés entre global et local, devenus incompréhensibles par la juxtaposition des logiques exogènes qui en gouvernent les transformations, les espaces ruraux et périurbains ont été coupés de leur histoire, de leur identité. Les liens générationnels ont été rompus, les populations mélangées, les paysages bouleversés. Foyers d’insatisfaction et de ressentiment, devenus illisibles, ils sont inhabitables au sens fort du mot. Parce que rien ne s’accorde plus à leur donner un sens partageable au sein d’une communauté constituée.

 

Gardons-nous cependant, au terme de ces quelques remarques, de céder à un déterminisme purement géographique : car il faut tenir compte aussi du degré d’insertion sociale des individus, de leur âge, de leur niveau d’étude, etc. Et puis, comme nous l’avons souligné, les populations qui y résident sont loin d’être homogènes, surtout depuis la migration bivalente (promotion ou relégation) des anciens urbains hors des villes. Mouvement somme toute récent, dont nous ne mesurons peut-être pas encore bien toutes les implications.

 

Pour autant, en se surajoutant au contexte de crise, la sociologie désarticulée de la ruralité et l’identité inconstituable des lieux périurbains constituent des éléments favorables au vote FN. Il n’est donc pas question d’en stigmatiser les populations, mais de mettre en lumière les difficultés spécifiques auxquelles celles-ci sont confrontées. Les votes FN, en se déplaçant hors des villes, se sont à la fois banalisés et désengagés, du moins pour cette frange que l’on appelle « le vote protestataire ». Ils ne seraient alors qu’une façon de combler un vide, d’indiquer une absence de réponse et une absence d’Etat. On pourrait alors les considérer davantage comme les balises du vaste chantier qui reste à mener plutôt que comme les signes idéologiques d’un renouveau fasciste à la française.

 

Ce qui n’exclue pas, loin s’en faut, la vigilance. Dans le sillage de la passation de pouvoir entre Le Pen père et fille (janvier 2011), une nouvelle génération prend désormais le FN en main. Un objectif en deux temps : « Dédiaboliser » le parti en profitant de l’actuelle porosité avec la droite plus respectable, tout en conservant intact l’arrière-fond idéologique ; se mettre en position d’accéder pour de bon au pouvoir. Le contexte s’y prête. La montée des droites extrêmes agitent l’ensemble des pays européens et la Bavière vient de décider d’autoriser la réédition de Mein Kampf : une première.

 

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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 07:21

 

 

Objet non datable, non situable. Rouleau. Parchemin. Néo-livre.
Route qui déroule, 36 mètres, son pavage de mots.

Lorsque tout est foutu mais qu'il faut vivre encore, alors on s'invente des Dean Moriarty. Des fous de lectures, des fous de jazz, des fous de sexe, des fous de rencontres, des éveillés, oui, intoxiqués à mort, affamés, affamés comme des hordes barbares, grands initiateurs, gardiens de la source vive de nos ferveurs.

Et le chien l'a mangé.

La fin du rouleau de Jack. Le point final, il était donc impossible.
Potchky, le chien de Lucien Carr, il l'a avalé.

La route n'a pas de fin.

Le rouleau non plus.

 

 

 

"Sur la route de Jack Kerouac" présente jusqu'au 19 août le rouleau original de On the Road

Musée des Lettres et Manuscrits
222 boulevard saint-germain
75007 Paris

 

http://www.museedeslettres.fr/public/

 

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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 13:50

 

 

 

L'accident démocratique qui a porté le FN au 2e tour d’une élection présidentielle en avril 2002 marque un tournant de la vie politique en France, et inaugure une séquence chaotique qui ne s’achève (temporairement) que par l’arrivée aux affaires de François Hollande.

 

Cette année-là, le vote FN change de nature ; il devient fortement rural et périurbain. Moins idéologique, plus massivement « protestataire ». De quel message est-il porteur ?

 

Le FN est un fourre-tout où se mêlent les frustrations les plus diverses : nostalgie de l’ordre et de l’autorité, tradition de la droite maurassienne, contre-révolutionnaires, pétainistes, nazis, rapatriés revanchards, OAS, coloniaux, fondamentalistes chrétiens, racistes, antisémites, révisionnistes, paumés… Mais s’il ne s’agissait que cela, le FN n’atteindrait pas ces scores de 20% aux élections. Surtout que certains de ses courants sont trop historiquement datés pour être tout à fait pérennes. En revanche l’inscription géolocalisée du vote FN ne serait pas aussi précise si elle ne constituait pas un véritable signal d’alarme sociétal. C’est sur cet aspect, sans doute le plus à même d’expliciter la massification et la banalisation du vote FN, que nous allons porter notre attention.

 

Rappelons pour commencer que vis-à-vis du FN le monde politico-médiatique a toujours joué l’ambiguïté : ce parti se situe-t-il à l’intérieur ou hors du champ démocratique ? On n’a jamais véritablement tranché. De sorte qu’il a échappé au verrou historique posé sur le pétainisme et la collaboration par le devoir de mémoire. Faute d’une image claire à son égard, et en dépit des procès perdus, on a donc laissé fuser les « traits d’humour » et autres jeux de mots faisant signe vers l’antisémitisme et le révisionnisme (« Durafour crématoire »). A peine relevait-on la fréquentation continue de groupuscules nazis, le salut hitlérien dans les meetings, les références douteuses (« Brasillach, ce poète »)… Folklore ou idéologie ? Le vote FN prolonge cette ambiguïté. Il faudra démêler ce qui relève de la conviction politique de ce qui relève de la provocation, voire de la gesticulation.

 

Pourquoi le vote FN ? Pour inverser le sens des pressions : retourner la pression qu’exerce sur un individu fragilisé une société globale, sans règle (dérégulation) et incompréhensible, au lieu de la subir. Faire payer à la société une école qui a fait défaut sur sa mission essentielle, l’égalité des chances ; une justice qui ne punit que les plus faibles et garantit l’immunité des forts ; une monnaie traditionnelle, le franc, remplacée par l’euro au prix d’une inflation immédiate de 25% qu’on a longtemps niée et dissimulée ;  une économie qui ne produit que des destructions d’emplois pour les uns et le cumul exorbitant de richesse pour les autres ; etc, etc. Voter FN, c’est pour certains faire payer à la société le fait de ne plus vouloir faire société avec eux. Même quand on n’en est pas directement victime. C’est jouer le fantasme de l’unité, de la pureté, de l’immobilité, contre l’éclatement du collectif et la nouvelle culture du changement permanent, du métissage et de l’hybridation qui est en train d’émerger.

 

On constate que le déplacement progressif du vote FN vers les zones rurales et périurbaines est parfaitement contemporain de l’évolution particulière de ces territoires abandonnés et déclinants, déchirés entre global et local, où viennent s’implanter depuis les années 90 de nouvelles populations. Celles-ci sont en partie constituées de catégories sociales déclassées ou en voie de l’être, contraintes de quitter un centre-ville aux coûts devenus inabordables pour s’installer en périphérie, toujours plus loin.

 

C’est la note à régler pour vingt années d’inversion de l’ascenseur social, devenu aux yeux de tous un insupportable descenseur social. La mythologie du progrès continu a volé en éclats. Or elle était le ciment de notre vivre ensemble. L’échec et la pauvreté ont été intégrés par ceux qui en sont les victimes comme une fatalité contre laquelle on ne peut rien, si ce n’est, au moment des consultations électorales, en manifestant un rejet absolu du système. Mettant en doute et en question la notion même de démocratie. Il y a peut-être là une connaissance nouvelle : la démocratie s’achève là où commence sa propre impuissance, là où commence sa propre résignation.

 

Ces zones rurales ou périurbaines, vécues comme des espaces de relégation pour ceux qui ont été chassés des villes et s’y sont installés contre leur gré, sont pour ceux qui les habitaient déjà des territoires soit en déclin, soit inhabitables au sens fort du mot.

 

Selon l’INSEE 73% des Français vivent dans la région où ils sont nés. 95% vivent sous l’influence d’une ville, parfois de plusieurs. Seuls 5% de la population vivent dans l’une des 7 400 communes rurales ou petites villes. Cette péri-urbanité généralisée constitue un phénomène qui s’est fortement accéléré au cours de ces dernières années. On parle alors d’aires : une entité vague, qui dit bien la déterritorialisation à laquelle les Français, même sans bouger, ont été confrontés. Un sentiment de dépaysement chez soi. Dès lors comment pourrait-on retrouver en soi les antiques réflexes de l’hospitalité envers l’Autre, lorsqu’on se vit soi-même comme un étranger sous son propre toit ?

 

Cette culture de la non mobilité qui est celle de l’immense majorité des Français, si elle prépare mal à l’ouverture à l’autre, a toutefois permis aux autochtones de mesurer avec précision, année après année, le déclin de leur territoire. On connaît le constat : désert français où les lieux de rencontre et de convivialité ont tous progressivement disparu (café, restaurant, petits commerces de proximité) de même que les services de base (école, hôpital, poste, pharmacie), lors même que les populations sont vieillissantes (avec notamment le retour des retraités au terme de leur vie active), plus grande sensibilité aux problèmes d’enclavement, de transport et de tarifs des carburants.

 

Les aires marginalisent la commune, reléguée à la place de simple satellite de la ville, avec ses lotissements neufs et ses zones d’activité, la privent de sa propre histoire, de son propre développement endogène. Dans une « aire » la commune n’existe qu’en fonction d’une ville référence. L’ici n’existe plus. Voilà pourquoi est apparu en 1989 un mouvement conservateur tel que « Chasse, pêche, nature et traditions » : pour retrouver le sens du territoire et rompre avec le développement du péri-urbain sur le modèle de la banlieue.

 

Le mode dominant d’habitat du péri-urbain : la maison individuelle modeste. Les péri-urbains sont majoritairement de petits propriétaires, ce qui tend à les rendre attentifs aux questions d’endettement, de spéculation, d’investissement, mais aussi de sécurité. De sorte qu’ils adhèrent plus facilement aux discours libéraux, en dépit de revenus disponibles souvent réduits. Ils constituent une sorte de lumpen prolétariat de l’ultralibéralisme, valorisent la réussite clinquante, le vedettariat, et ne dédaignent pas tenter leur chance au PMU. Ils aiment le fric sans y avoir accès. Donnant suffrages à une droite qui par « rigueur budgétaire » s’emploie à détruire les services publics, leur sentiment d’inconfort existentiel et d’insécurité tient souvent, précisément, au chaos généré par cette même destruction des services publics. Du coup ce sentiment de délaissement et d’insécurité augmente : favorisant le passage vers un vote au profit d’une droite plus extrême.

 

Rejetée toujours plus loin des centres villes par l’augmentation du prix des terrains, une nouvelle population de petits possédants arrive dans des lieux artificiels et sans histoire. C’est en cela qu’on peut les dire « inhabitables ». Des lotissements sans âme fleurissent là où il n’y avait naguère que des champs. Relégués, enclavés, pas desservis par les transports en commun, loin de tout, dépourvus des services publics comme la poste ou privés comme la pharmacie, ces nouveaux territoires « dortoirs » sont coupés de toute culture locale, de toute symbolique collective. Ce sont presque des « non lieux ». Ce manque d’ancrage, ce défaut de terroir crée une conscience vague, flottante, où les propos entendus à la télé prennent une importance démesurée. Cette nouvelle population, influencée par le ressassement médiatique et ses errements,  peut avoir la tentation de s’emparer de la seule force politique apparue comme « nouvelle », disponible : le FN (A ce propos il est à noter que 2012 marque l’émergence d’une force alternative, le Front de Gauche).

 

Et ce d’autant plus volontiers qu’ils ne retrouvent plus dans la droite classique, libéralo-globalisé mais à la française, ce qui en fondait autrefois les valeurs : l’ordre, l’autoritarisme, le nationalisme. Lorsque la droite reprend à son compte ces valeurs de façon crédible, comme ce fut le cas au moment de l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, la pression du vote FN tend à baisser de manière significative.

 

L’habitant rural subit plus que d’autre la pression du regard social. Une pression spatiale parce que l’existence est circonscrite au bourg, à la commune ; une pression temporelle parce qu’on a toujours vécu là, que chacun peut lire entièrement l’histoire de la vie du voisin. Deux déterminismes très lourds, auxquels échappe l’habitant des grands centres urbains. La ville libère du regard de l’autre. Au village, la concurrence est plus rude entre les voisins auxquels on ne cesse de se mesurer depuis toujours, parfois sur plusieurs générations. La ruralité exacerbe ainsi les marqueurs sociaux et les différences (le fameux « esprit de clocher »). Le village tend à réduire l’individu à ses quelques marqueurs principaux, à l’y incarcérer. Lorsque ces marqueurs sont négatifs (le chômeur, le cocu…), l’individu se trouve dans un état de frustration exacerbé dont il est extrêmement difficile pour lui de sortir. Le vote FN, indépendamment de toute pensée politique, peut être un moyen commode d’alléger le poids de ces déterminismes. C’est un attentat euphémisé contre la citoyenneté, dans la mesure où celle-ci n’est pas parvenue à sortir l’individu de sa misère, et où celui-ci n’a pas trouvé de champ collectif où s’assumer. C’est une rupture de contrat social.  

 

La rencontre entre le naturel recours à un âge d’or (« C’était mieux avant ») et le ressassement médiatique (réductible à cinq thématiques majeures : délinquance et insécurité, maladie, haine de soi à travers les chirurgie esthétique, scandales chez les élites, « peoples » tellement glamour) provoque une subculture de l’insatisfaction, de la frustration et de la peur. On privilégie la pureté au métissage, on joue l’ici contre le là-bas. Le discours de l’extrême se renforce. La « préférence nationale », c’est croire en la fin possible de cette distance à soi instillée quotidiennement par la télé : je suis Français, donc je vais bénéficier de cette préférence, j’y suis éligible… L’individu peut à nouveau se penser comme sujet par rapport à un enjeu collectif.

 

L’individuation moderne est passée par là. La télé a remplacé la rumeur, les commérages. Elle a pris leur place. Avec le même crédit : ce n’est pas qu’on y croit, on s’en sert. Ce sont des rumeurs globales, plus locales. Avec une imagerie globale, une langue globale. On a été dépossédé de la culture de l’ici. Le global, avec tout le clinquant de son discours volontariste ultralibéral, se déverse en direct (via la télé, mais aussi internet) dans la réalité locale à laquelle il s’impose en la virtualisant. Une subculture se met en place, hybride de local et de global, mais rendant les contrastes plus saisissants encore. La langue nouvelle, sous influence (les jeunes parlent « banlieue » des centres-villes chics aux villages oubliés), vise des éléments plus généraux. Les références sont planétaires et accentuent les douleurs qui demeurent locales.

 

Le déclin (qui redouble en quelque sorte un mouvement plus général, celui de l’effacement progressif des « grands récits » porteurs de valeurs au profit d’un modèle de société auquel il faudrait absolument s’adapter sans rien dire), c’est avant tout celui des rituels communaux d’appartenance à une collectivité. Un sentiment de honte, et donc de haine du local en déshérence face aux images d’un global triomphant, attirant et surmoderne.  

 

Gardons-nous cependant de céder à un déterminisme purement géographique : il faut tenir compte aussi du degré d’insertion sociale des individus, de leur niveau d’étude, etc. Et puis les populations sont loin d’être homogènes, surtout depuis l’évasion des anciens urbains hors des villes, mouvement somme toute récent et dont nous ne mesurons peut-être pas encore bien toutes les implications.

 

Pour autant la sociologie désarticulée de la ruralité, la sociologie inconstituable des lieux périurbains sont deux éléments propices au vote FN. Il n’est donc pas question d’en stigmatiser les populations, mais de mettre en lumière les difficultés spécifiques auxquelles celles-ci sont confrontées. Les votes FN ne seraient alors là que pour combler un vide, indiquer une absence de réponse et une absence d’Etat. Ce sont plus les balises du vaste chantier qui reste à mener que les signes idéologiques d’un nouveau fascisme à la française.

 

Ce qui n’exclue pas, loin s’en faut, la vigilance. La montée des droites extrêmes agitent l’ensemble des pays européens et la Bavière vient de décider d’autoriser la réédition de Mein Kampf : une première.

 

 

 

Copyright Gérard Larnac mai 2012.

 

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 07:11

 

 

"Dans ce pays, nous jouissons de trois choses parmi les plus précieuses qui soient : la liberté de parole, la liberté de conscience et la prudence de ne pas s'en servir".

 

Mark Twain

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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 11:32

 

 

L'individu "surmoderne" est désormais confronté, à travers toute son existence, à trois crises psycho-sociologiques majeures : une crise de l’espace ; une crise de la temporalité ; une crise de la relation. Il faut entendre ici le mot « crise » : un bouleversement radical qui dit à la fois le danger et le possible.

 

  

1. Une crise de l’espace

 

 

 

Le luxe n’est plus dans les objets, mais dans un nouveau rapport au temps et à l’espace. Le luxe véritable, cela consiste aujourd’hui à agrandir l’espace et à vaincre le temps.

 

Nous vivons une mutation sans précédent : le passage de l’ère de la vitesse à l’ère de l’instantané. De l’un à l’autre c’est l’espace qu’on a perdu, nié. L’ubiquité virtuelle a chassé l’ici de la réalité. Le chemin, le cheminement, l’en-cours n’existent plus. Du coup la bifurcation, qui pouvait naguère corriger une trajectoire, n’est plus possible.

 

Le siècle s’est ouvert, dit-on, en novembre 1989 par la chute du Mur de Berlin et a été inauguré par le 11 septembre 2001 : deux effondrements qui marquent l’unification de l’espace géopolitique et son corollaire, le danger désormais intérieur.

 

Quatre absences fondatrices définissent la période : absence d’alternative (le fameux « There is no alternative » de Margaret Thatcher) ; absence de ressource (chroniques incessantes de nos pénuries annoncées); absence de travail (déstructuration d’activités non remplacées) ; absence d’abri (chacun est exposé à un danger désormais planétaire, invisible et omniprésent, de New York à Fukushima). La société se définit donc essentiellement par ses manques ; d’où son caractère anxiogène. L’individu s’y trouve exposé, surexposé, dépossédé.  

 

La société devient fluide : un éloge de la mobilité (même nos téléphones sont mobiles). On « délocalise », on « relocalise », l’argent spéculatif passe d’une place de marché à une autre, d’un bout à l’autre de la planète, en une nano-seconde.

 

Mais pour les individus de chair et d’os la logique est toute autre que pour les échanges de biens. Nos aéroports internationaux, au passage de la frontière douanière, n’affichent pas « Bienvenue en France » mais « Vous entrez dans l’espace Schengen et vous devez vous conformer à sa réglementation ». L’espace réglementé s’est imposé à l’espace géographique. Fantasme d’un espace globalisé mais sans étranger, sans migration : étanche aux autres. On retiendra qu’en ce début de XXI ème siècle, franchir une frontière, c’est avant tout donner la preuve qu’on va la retraverser en sens inverse pour rentrer chez soi au plus vite. Mobilité, immobilité. Déplacement oui, migration non. Ce que l’on redoute c’est l’installation de l’autre près de nous, et plus encore, c’est le risque de devenir l’autre, de nous confondre avec lui, au péril de notre identité : le burlesque épisode « viande hallal » en a récemment montré un exemple… saignant.

 

Or qu’on le veuille ou non, ce qui vient est une intensification inédite des flux migratoires. C’est ainsi qu’à l’horizon 2050 on prévoit qu’un milliard d’hommes seront migrants. On ne peut être un citoyen « global » et prôner le durcissement les frontières. Comment lever cette contradiction manifeste ? Comment, à un monde unifié par la « mondialisation », articuler les différences et les altérités, respecter la diversité ? Il nous faudra bien conjuguer l’un et le multiple, et pour cela forger une véritable « culture de la migration et de l’hospitalité ». Surabondance d’hommes (9 milliards en 2050 d’après les projections officielles), pénurie d’espace et de ressources : la crise de l’espace est directement liée à l’imminence de ce débordement et à ses conséquences.

 

Nous sommes à l’heure des choix : soit accueillir l’étranger en alter ego, sans diluer notre identité nationale mais en renouvelant profondément l’idée que nous nous faisons de nous-même, soit refuser le monde nouveau, non sans violence, et nous dessécher à l’écart, aigres et réactionnaires, dans un rapport purement muséal et commémoratif avec une identité française parfaitement fantasmée. Soit l’ouverture à l’autre à travers les lois non écrites de l’hospitalité, soit l’enfermement dégénératif de la consanguinité. La globalisation doit désormais dire clairement son nom : est-elle l’inflation galopante du même, ou est-elle la reconnaissance et le respect du divers ? Répondre à cette question unique, c’est inventer le monde de demain.

 

Comment allons-nous réussir à articuler le global au local, l’un au multiple, le dedans au dehors ? Bien sûr que l’idée d’ouverture unificatrice contenue dans la « globalisation » met fin aux familiarités traditionnelles, déroute l’esprit et plonge chacun dans un état de dépaysement perpétuel. Nous sommes tous devenus des étrangers dans notre propre pays. Les valeurs auxquelles nous avions coutume de nous référer sont devenues inopérantes, parce que nous sommes confrontés à un brusque changement d’échelle. On ne peut donc s’étonner des peurs régressives qui l’accompagnent : retour en force des fondamentalismes, politiques ou religieux.

 

 

 

2. Une crise de la temporalité

 

 

La mort fixait autrefois un horizon à l’existence humaine, prescrivait à la collectivité des comportements strictement ritualisés, donnait gravité et profondeur à la conscience individuelle. Or ce qui trouble aujourd’hui les observateurs, ce sont tous les indices concordants qui montrent combien la mort tend désormais à être effacée, sortie hors du champ de la société, dissociée de toute représentation symbolique. Même si sa survenue a fortement reculée, la mort est toujours là, mais comme un non dit, un bug dans le logiciel. « La mort ? Pas le temps, pas la place dans mon agenda, repassez plus tard… ».

 

Conséquence sans doute d’une crise de la temporalité qui fait de la vie un éternel présent, mais un présent sans présence, un présent où l’immédiat lui-même a fini par s’épuiser. Depuis que nous avons laissé le « temps réel » aux ordinateurs interconnectés, peut-être vivons-nous dans un « temps irréel ». Les machines automatiques et communicantes médiatisent à présent le rapport entre les hommes. L’immédiat n’est plus que le temps de la réactivité automatique des machines ; un temps perdu pour la sensation, pour l’intuition, pour la délibération, pour la rencontre, pour la synthèse des expériences au sein d’une conscience unifiante.

 

Désormais la culture de l’instantané a vidé l’instant de son contenu. C’est l’attente de l’instant qui créait naguère l’épaisseur de l’instant. Un emballement sans précédent s’est emparé de notre devenir.

 

Nous avons délégué à la sphère technique ce que nous ne sommes plus en mesure de penser : le devenir. Personne n’est plus en mesure de penser le résultat sociétal et civilisationnel des innovations et de leurs interactions multiples. Ce lâché de guidon passe même pour le signe de la modernité la plus accomplie. Au mieux agite-t-on le « principe de précaution ». C’est l’effacement de la volonté humaine face à l’avenir. La gouvernance s’est substituée au gouvernement. Comme dans les romans de science fiction d’autrefois, ce sont les machines et leurs ingénieurs qui ont pris le contrôle de l’avenir, dans une société désormais inapte à se penser elle-même. La vision technicienne du monde s’est désormais imposée à toute autre : partielle, partiale, fragmentaire, utilitaire.

 

Le deuil de l’idéologie de progrès n’est pas accompli. Demain ne sera pas obligatoirement mieux qu’hier. Nous sommes entrés dans une zone d’évolution chaotique et paradoxale. Pourtant on s’évertue encore à considérer systématiquement tout changement comme un mieux. Aussi accède-t-on à tous les caprices du changement, fussent-ils calamiteux, sans jamais se demander avec lucidité, comme pouvait encore le faire un Pierre Seghers : « Est-ce chantier ou catastrophe ? »

 

Cette nouvelle temporalité dans laquelle nous entrons est marquée par deux phénomènes majeurs : d’un côté l’effacement de la mort qui transforme l’existence en un perpétuel présent coupé de l’immédiat, donc coupé de la vie, de l’autre un futur devenu impensable. L’horizon individuel comme l’horizon collectif ont disparu de nos écrans radar. Le sujet surmoderne mène désormais son existence entre ces deux éclipses temporelles, dans une sorte de présent flou coupé de l’immédiat. Le devenir s’impose à l’être. L’errance à l’identité.

 

 

 

3. Une crise de la relation

 

 

Nous ne passons pas sans heurts de la société de masse à la société globale. Depuis la fin du millénaire, chaque décennie est profondément marquée par un événement majeur qui vient brutalement réorienter notre commune Histoire dans un sens imprévu. Trois sidérations fondamentales : en 1990 c’est l’écroulement du bloc soviétique et la fin de l’U.R.S.S ; en 2001 le 11 septembre ; en 2011 les révolutions arabes. La thèse qui domina toute la fin du XXème siècle sous sa double formulation, la britannique « Fin des alternatives » et l’américaine « Fin de l’Histoire », a volé en éclat. Contrairement aux prévisions, la prétendue fin des alternatives a réveillé les violences et les thèses extrêmes. Cette poussée inattendue vient perturber cette perpétuelle gouvernance du même à laquelle certains pensaient que le monde s’était réduit à tout jamais. Du coup à « la fin de l’Histoire » (Fukuyama) succédera la thèse, rivale mais toute aussi ethnocentrique, du « choc des civilisations » (Huntington). Le 11 septembre a mis un terme à la vision isolationniste d’un «empire américain », et plus généralement a mis à vue l’extraordinaire fragilité de la puissance dans notre monde contemporain. Car « globalisation » veut dire aussi danger global : personne à l’abri. Pas même Manhattan. Pas même l’Amérique. Si la fin de l’empire soviétique a pu donner à penser à certains que l’Histoire touchait à sa fin faute d’alternative au modèle anglo-saxon, le 11 septembre a mis fin aux certitudes hégémoniques.

 

Les questions humaines, donc civilisationnelles, n’ayant jamais été posées à l’occasion du processus de globalisation de l’économie, voilà que resurgissent des problèmes que l’on pensait conceptuellement réglés depuis longtemps. Entre l’impérialisme du même et la guerre des différences, il va s’agir de trouver une troisième voie. Une troisième voie où l’altérité ne sera plus vécue comme une menace mais comme une chance ; où la rencontre avec l’autre ne sera pas le problème mais la solution. Jamais les échanges n’ont été si nombreux, si aisés. Reste à aller plus loin que les échanges : vers le lien. Seul une nouvelle conception du lien entre les hommes, respectueux de leur diversité, permettra de sortir de la crise de la relation et des replis identitaires qui en sont la conséquence directe – défaisant ainsi les extrémismes politiques et religieux. Notre société est en train de passer de l’empire du singulier à la (re)connaissance du pluriel.

 

Non sans douleur. Non sans difficulté. L’individu surmoderne est un sujet désagrégé. La convergence des supports (web, téléphonie, télévision, radio, walkman, liseuse, appareil photo, caméra, gps…) induit une certaine perte de l’attention, une constante dispersion des pensées. L’époque impose au cerveau humain, comme jamais auparavant, une activité multi-tâches, réactive, fragmentée, sans mémoire. De sorte que l’individu tend lui aussi à devenir multi-tâches, réactif, fragmenté, sans mémoire. Il ne se définit plus par une volonté générale ni par une identité cohérente construite une fois pour toute, somme de conduites héritées, de compétences acquises, d’éducation, de traditions, de repères clairs. Mais par une succession de « moi situationnels » qui s’adaptent comme ils peuvent au gré des aléas, improvisent et s’avèrent incapables de constituer un tout unifié. On parle de la fin des "grands récits", naguère générateurs des valeurs structurantes. L'effondrement des valeurs à la fois prive la société d'un ordre possible et de son contraire, le désir de révolte. Ainsi avancera-t-on désormais : sans ordre et sans révolte. Ce qui compte, c’est non pas l’éducation ni la culture générale (espace commun, partageable et compréhensible par tous), mais l’aptitude à se mouvoir efficacement dans un milieu dont les règles changent en permanence, ou dont on ne connaît pas les règles à l’avance. On nomme « affordance », ou « usage intuitif », cette capacité nouvelle, en grande partie issue de la pratique des jeux vidéo. Réagir à un environnement instable, où la surprise est permanente, pourrait cependant s’avérer bien utile par les temps qui courent. Mais le danger est grand que chacun, incarcéré dans sa bulle virtuelle, ne se construise son propre réel pour s’y absorber totalement, au détriment de la rencontre authentique avec l’autre. Ce qui est désormais commun à tous, c’est cette capacité technologique à créer son propre réel, dans l’oubli du réel authentique et commun qui reste le lieu de la rencontre, de l’échange et de la délibération. Aujourd’hui, habiter le monde revient à le recréer à ses propres mesures ; à en « customiser » un fragment aussi dérisoire que contingent pour s’y « bunkeriser ». Le risque de solipsisme grandit : loin d’un espace collectif, la société se transforme en simple juxtaposition de tous nos petits cinémas mentaux à usage privé. Nous « communiquons », comme on dit que deux pièces communiquent ; mais nous n’échangeons plus. Les nouveaux « réseaux sociaux » véhiculés par le web sont éphémères, opportunistes, d’interaction faible. Ils créaient du contact, pas du lien. Ce n’est pas ainsi que l’on « fait société ».

 

Pourtant, au moment même où les individus tendent à être séparés, chacun dans sa bulle, un phénomène vient contredire la tendance et sonne le rassemblement. Ce phénomène, on le nomme « crise » depuis les années 70 : on a eu beau faire des cures d’austérité, on a eu beau former les salariés aux nouvelles réalités du monde du travail, restructurer tant et plus, rien n’y a fait. L’activité manque, les carrières se précarisent, les diplômes ne suffisent plus, le travail bien fait est démonétisé, les exigences de la finance déstructurent progressivement ce bien commun que sont les « services publics » et l’Etat. Or devant ces difficultés de plus en plus de citoyens se mobilisent pour se défendre, contester la légitimité de cet état de fait, mais aussi pour réfléchir et pour débattre plus largement. C’est en 2005, autour du référendum sur la Constitution européenne, que tout a véritablement commencé. Un nouveau désir d’y voir clair. Que traduit un nouveau désir de politique non plus représentative, mais participative. Objectif : reprendre collectivement son destin en main. Ne plus se contenter d’être un « veau électeur » qu’on réveille à chaque élection pour l’endormir sitôt après. La démocratie, c’est tout le temps ou c’est jamais.

 

La tempête financière venue d’Amérique qui se lève dès 2007 va, au cours de ses différents développements, montrer trois éléments fondamentaux : que la crise est systémique, qu’elle est due aux excès naturels du capitalisme dérégulé, que le système pour se protéger a ceci de pervers qu’il réussit à pénaliser ceux qui sont les victimes de la crise et peut continuer d’enrichir ceux qui en sont les coupables. C’est une première : jamais autant de gens n’ont eu en même temps la vision de l’essentielle iniquité du système économique qu’ils pensaient avoir librement choisi. Un doute radical a commencé à se faire jour. La "crise de la dette publique" n'est que l'opportunité presque inespérée d'imposer aux peuples ce qui ne pouvait pas l'être jusque là au grand jour : la reprise des conquêtes sociales et du compromis de l'après-guerre. Lorsqu’on peut dire en désignant certains, comme c'est aujourd'hui le cas, «Sa richesse, c’est ma pauvreté », c’est que le contrat social, tel que nous pensions l’avoir défini, a été rompu. 

 

Si le best-seller de l’année 2010 est le tout petit texte d’un ancien membre du Conseil national de la Résistance, Stéphane Hessel, c’est que, jeté comme un cri (« Indignez-vous ! »), il accompagne cette stupeur qui vient de saisir la société tout entière. Voilà pourquoi il va si profondément créer partout dans le monde une émotion considérable et réveiller les consciences. L’époque, au fond, n’attendait que ces mots-là.

 

C’est dans ce contexte d’extraordinaire réinvestissement du politique à l’échelle mondiale que les révolutions arabes sont venues introduire un nouveau biais historique. On a trop réduit le soulèvement à une colère contre un pouvoir tyrannique. Il faut se souvenir que la revendication de Mohamed Bouazizi, déclencheur de la révolution tunisienne, était une revendication essentiellement d’ordre économique, remettant en cause les violences de la mondialisation, et pas seulement du système Ben Ali. Et qu’au-delà de cette exigence de pain et de justice, c’est avant tout de dignité dont il était question. Cette même exigence de dignité qui a soulevé le monde arabe jusqu’en Syrie, c’est elle qui refait le cercle de la conscience populaire. Dignité : un mot que l’on entend partout aujourd’hui, des Grecs en colère à l’Afrique abandonnée en passant par les oubliés de nos espaces périurbains. Ce sera là l’exigence majeure pour les vingt ans qui viennent. La clef des relations nouvelles. Rien ne se fera sans elle.

 

 

Conclusion fort temporaire

 

Due au passage de la société de masse à la société globale, la triple crise que nous traversons, crise de l’espace, crise de la temporalité, crise de la relation, marque une réorientation psycho-sociologique de l’ensemble des populations. Nous vivons en direct le basculement d’une époque de certitudes à une époque d’incertitudes. Jamais autant de dangers ne se sont conjoints à autant de possibles. Nous avons fait l’expérience de la post-apocalypse : guerrière avec Hiroshima et Nagasaki, industrielle avec Tchernobyl et Fukushima. Nous savons désormais à quoi ressemble un décor de fin du monde. La guerre globale, l’accident global, la crise financière globale, les mutations climatiques globales, la raréfaction globale des ressources vitales, voilà les questions qui hantent la conscience surmoderne. Les populations ont pourtant bénéficié de la croissance, de l’augmentation de l’espérance de vie, des progrès spectaculaires en matière de santé, de sécurité, de confort de vie. Mais elles sont aussi épuisées par les incessants efforts d’adaptation qui leur a fallu fournir : pour s’adapter à la crise économique systémique, au chômage de masse, à la dégradation des services publics, à la relégation en dépit du désir de bien faire, à l’adaptation rapide à l’ère numérique, au passage à l’euro, aux fragilités structurelles du grand rêve européen…  

 

Un sentiment de déclin sans recours, de déclassement injustifié, fera toujours le jeu des extrémismes. Sans doute le problème vient-il de la tendance de nos édiles à vouloir régler les questions d’aujourd’hui avec les réponses d’hier. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de constater que ceux-là même qui posent avec insistance le problème de l’identité nationale sont également ceux qui s’emploient à affaiblir l’Etat, seul garant de cette même identité.

 

La montée des contestations par l’internationalisation du mouvement des Indignés (qui se traduit par la multiplication spectaculaire des phénomènes d’émeutes un peu partout sur la planète), mais aussi la réactualisation par « le printemps arabe » du mot de « révolution », montre qu’un rapport de force est désormais engagé avec les tenants de l’ordre ancien.

 

D’autres modes d’organisation se mettent en place : des modèles d’échanges, des modèles participatifs. Les organisations ne sont plus pyramidales mais en réseau. Le centralisme s’efface au profit des périphéries. Le singulier se laisse déborder par le pluriel. L’avidité, dans un contexte de raréfaction progressive des ressources, est un réflexe du passé. Le monde qui commence n’a pas d’autre choix que celui de la générosité. Le XXIème siècle globalisé sera solidaire ou ne sera pas.

  

 

 

  

Copyright Gérard Larnac mai 2012.

 

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 21:34

 

 

Lancer de nain réussi. La séquence ubuesque inaugurée par l'accident démocratique de 2002 est achevée. Le travail peut commencer.

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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 09:39

 

On se souvient de la superbe entame de Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques : "Un bruit surexcité trouble à jamais le silence des mers". 

 

Retrouver ce silence. Fait de tous les divers assemblés. Au-delà de l'Homme, de sa présence, de ses projets, au-delà même des contingences de sa conscience. Ce qu'il aurait à nous dire, ce silence-là.

 

Je n'ai jamais voyagé que pour m'en approcher un peu, que pour lui offrir toute mon attention.

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 12:16

 

Ce qui se modifie à la fin du XXe siècle c'est le rapport entre l'échange (créateur d'efficience techniciste) et la forme sociale de l'échange (créatrice de lien). C'est le moment où le premier prend clairement le pas sur la seconde, quelles qu'en soient les conséquences. Nous appelions "civilisation" un système construit sur l'idée inverse, quand la forme sociale de l'échange primait encore sur l'échange. Ce qui vient après, nous n'en avons pas encore le nom. Nous savons seulement que ce terrain nouveau est propice à "l'incivilité", à la déliaison sociale. Faudra-t-il parler d'a-civilisation, comme on parle d'a-pesanteur ? Vivons-nous ce moment-là ?

 

(La Havane, 17 avril 2012)

 

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 18:38

 

 

De par sa nature même d'objet physique, le livre, de même que la revue papier, possède une vertu effractive qui échappera toujours au web et à l'univers de la dématérialité électronique.  

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