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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 10:12

 

 

En moins de cinq ans, soit depuis la crise américaine des subprimes de 2007, le monde est passé du krach de la finance dérégulée et de la fière assurance de sa doxa ultralibérale au retournement des marchés contre les Etats qui, pour les renflouer, ont du creuser leur propre déficit public (crise de la dette souveraine ouverte depuis 2011). C’est ainsi qu’on est entré dans « la crise de la dette », qui peut être considérée comme la mise en cause par les marchés des moyens qui ont permi de les sauver. Or la mise en lumière de cette « crise de la dette » fait apparaître de douloureuses vérités : la dette structurelle des Etats est née, depuis la fin des années 80, de l’abandon abrupt de la progressivité de l’impôt pour les tranches élevées. L'enrichissement faramineux des plus riches a directement occasionné la pauvreté des plus pauvres. Une tendance programmée pour durer, jusqu'à buter sur la colère populaire. Colère qui, elle aussi, a été prévue. Comme disait David Rockefeller, "Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir du privé me semble le plus à même de le faire".

 

On le voit déjà avec les cas grecs et espagnols, le remède de l’austérité s’avère être un poison plus mortel que le mal, une solution qui finit d'évidence par constituer le problème ; il en ira de même partout. En cause : principalement la rigidité d’une zone euro mal née dès le départ (trop forte disparité nord-sud dans un cadre trop contraint), et l’impossibilité de la Banque Centrale Européenne de financer directement les Etats (elle prête à 1% ce que les banques re-prêtent aux Etats à 5 ou 20% selon les cas). Quant au pouvoir de sanction, « la règle d’or », qui place désormais toute nation sous la tutelle de la Commission européenne, elle ne fait qu’aggraver l’effondrement social, perpétue et aggrave la crise, dénie aux peuples toute souveraineté démocratique. Cette crise sociale, économique et démocratique impose le retour du quart exclu : le politique, sous toutes ses formes d’action possibles.        

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2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 09:11

 

 

"Libye : Making of d'une guerre" : tel est le sous-titre du dossier de presse du dernier nanar signé BHL, "Le Serment de Tobrouk", présenté dans un recoin du récent Festival de Cannes devant des critiques médusées par tant de cuistrerie - mais soutenu, bien sûr unanimement, par tous les Joffrin-Trissotin des médias de confort.

 

BHL ne fait jamais la guerre, comme son modèle Malraux. Mais à défaut du courage qu'il faut pour s'engager, le fortuné pommadin médiatique "fabrique" la guerre. Et la vend à imbécile similaire, le nano-président d'alors, Nicolas Sarkozy, qui compte rattraper les loupés des révolutions arabes qu'il n'a pas vu venir - pire, dont il a soutenu les dictateurs en place jusqu'au bout avec une stupéfiante candeur (Temps suspendu où une Alliot-Marie se disait même prête à envoyer nos instructeurs français pour aider la police de Ben Ali).

 

BHL a donc "fait" la guerre sans la faire. Ce qui a le mérite de laisser impeccable le broching, de ne pas tâcher les chemises blanches. A la posture usurpée d'intellectuel (quelle bibliographie sérieuse, sur quelque sujet que notre dandy germanopratin ait jamais tenté d'aborder, fait mention de ses livres ?), voici la pose héroïque du "faiseur" de guerre. Jamais il n'avait été à pareille fête, notre BHL.

 

Il ose tout, BHL, c'est même, à ça qu'on le reconnaît. Mais sa trace dérisoire dans l'Histoire ne passera pas le temps médiatique. Le cas BHL est toujours plus ridicule et plus sérieux qu'on le pense. Sous titre de son blog : "L'art de la philosophie ne vaut que s'il est un art de la guerre". Tiens tiens. Nous y voilà. Et contre qui ? Lisons la suite : "Philosopher pour nuire à ceux qui m'empêchent d'écrire et de philosopher". Penser pour nuire. Penser contre. Réduire au silence les opposants. Aux égomaniaques les mains pleines la patrie (couchée) reconnaissante...

 

Et depuis toujours cette haine de tout débordement, de tout désordre. Epuiser le réel, cet importun ; nier le principe de réalité, lui susbtituer le spectacle. "Making of d'une guerre" : en tant qu'auteur, non d'un film mais d'un conflit (avec ses balles réelles, ses cadavres réels, ses conséquences géopolitiques réelles). De la guerre comme une oeuvre. De l'horreur vraie comme fiction. Une fois encore soumettre le réel au signe ; car qui contrôle le signe contrôle aussi le réel. Et jouit d'une puissance infinie que personne ne peut plus lui contester.

 

L'empire des signes jette un voile commode sur la complexité, les paradoxes, les effets pervers d'une réalité. Trop de diversité, d'aspérités, trop d'interactions imprévues ? Alors on réduit tout cela à la vision BHL ; tout devient simple, en ordre. Lisse. Médiatique. Sarkozien.

 

Mais dans cette simplicité-là ce n'est pas seulement l'imbécile solipsisme qui ronronne, c'est le totalitaire.  

 

 

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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 11:19

 

 

 

Modifier les perspectives c'est inventer un monde autre.

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25 mai 2012 5 25 /05 /mai /2012 07:42

 

 

Ce qui fait de l'art une escroquerie, c'est la contingence des jugements de valeur qui mènent à la fabrication du consensus autour d'une cote. L'art se situe toujours "hors cotation" : quelque part dans l'ouvert, dans le chemin faisant.

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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 15:04

 

 

 

 

En 1990 j’ai écrit un roman qu’on jugea trop « années 70 ».
En 2000 j’ai écrit un roman qu’on jugea trop « postmoderne ».
En 2020 j’ai écrit un roman qu’on ne jugea pas ; il n’y  avait plus de livres.

 

 

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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 12:30

 

 

"On se fait des illusions. Ecrire un roman est une activité aussi pitoyable qu'assommante. N'importe quel individu doté d'un minimum de sens commun détestera ça..."

 

Steve Hely, "Comment je suis devenu un écrivain célèbre" - Sonatine Editions, 2009.  

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22 mai 2012 2 22 /05 /mai /2012 16:43

 

 

Les composantes sociologiques du vote FN

 

 

  

L’accident démocratique qui a porté le FN au 2e tour d’une élection présidentielle en avril 2002 marque un tournant de la vie politique en France, et inaugure une séquence chaotique qui ne s’achève (temporairement) que par l’arrivée aux affaires de François Hollande.

 

Cette année-là, le vote FN change de nature ; il devient fortement rural et périurbain. Moins idéologique, plus massivement « protestataire ». De quel message ce changement est-il porteur ?

 

Le FN : hétéroclite et ambigu. Un fourre-tout où se mêlent les frustrations les plus diverses : nostalgie de l’ordre et de l’autorité, droite maurassienne, souverainistes, contre-révolutionnaires, nationalistes, pétainistes, nazis, rapatriés revanchards, OAS, coloniaux, catholiques traditionnalistes, racistes, antisémites, révisionnistes… Mais s’il ne s’agissait que de cela, le FN n’atteindrait pas ces scores de 20% aux élections. Au-delà de ses courants historiques traditionnels, l’inscription géolocalisée du vote FN, par sa précision relativement nouvelle, constitue un signal d’alarme qu’il faut savoir entendre. C’est sur cet aspect que nous allons porter notre attention. Car il est sans doute le plus à même d’expliciter la massification durable et la banalisation dont bénéficie actuellement le vote FN.

 

Le FN tire sa force politique de son ambiguïté : ce parti se situe-t-il à l’intérieur du champ démocratique ou bien en dehors ? Pour des raisons plus ou moins avouables, on s’est toujours gardé de trancher. C’est ainsi que faute d’une image claire à son égard, et en dépit des procès perdus, on a laissé fuser et infuser les « traits d’humour » et autres jeux de mots faisant signe vers l’antisémitisme et le révisionnisme (« Durafour crématoire »). A peine relevait-on la fréquentation continue de groupuscules nazis, le salut hitlérien dans les meetings, les arabes à la Seine, les références douteuses (« Brasillach, ce poète »)… Le vote FN prolonge cette ambiguïté et en tire jouissance. Il profite également, dans une très large mesure, de la confusion actuelle qui consiste à assimiler, le plus souvent par totale méconnaissance et démagogie, l’idée de «culture humaniste », à celle, fortement dépréciative, de «politiquement correct ». L’absurde réduction de la pensée des Lumières, fondamentalement libératrice, en un moralisme obtus, a fait son œuvre…

 

Pourquoi le vote FN ? Pour inverser le sens de la pression sociale et contester la position surplombante des élites. Pour retourner sur elle la pression qu’exerce sur un individu fragilisé une société globale, sans règle (dérégulation), dont le sens et les objectifs sont devenus illisibles. Faire payer à la société une école qui a fait défaut sur sa mission essentielle, l’égalité des chances ; une justice qui ne punit que les plus faibles et garantit l’immunité des forts ; une monnaie traditionnelle, le franc, remplacée par l’euro au prix d’une inflation immédiate de 25% sur les produits de base, qu’on a longtemps cherché à nier ;  une économie qui ne produit que des destructions d’emplois pour les uns et le cumul exorbitant de richesse pour les autres ; une gestion purement fonctionnelle des territoires qui pose avec une nouvelle actualité la question identitaire ; etc, etc. Le FN, c’est la facture à régler pour vingt années d’inversion de l’ascenseur social. La mythologie du progrès continu a volé en éclats. Or elle était le ciment de notre vivre ensemble.

 

On constate que le déplacement progressif du vote FN vers les zones rurales et périurbaines est parfaitement contemporain de l’évolution particulière de ces territoires, où la dénégation du « faire société » est forte. Ces territoires ont été bouleversés depuis des décennies par une gestion purement instrumentale, où l’humain est relativement peu pris en compte. Ils sont soumis à de nombreuses autorités aux intérêts parfois contradictoires : communautés urbaines, communautés de communes ou d’agglomérations, régions… Cette gouvernance multiple conduit à rendre plus complexes et moins lisibles ces espaces. On se sert du périurbain pour redéfinir la ville, en prolongeant celle-ci par un réseau polycentrique qui segmente le territoire situé en dehors (suburbain, périurbain proche, périurbain lointain) et bouleverse les paysages traditionnels. Les campagnes d’hier deviennent le théâtre d’un vaste dispositif interconnecté, dont le sens global échappe à l’échelle des perceptions humaines. Au prix d’un véritable éclatement spatial et d’un report des nuisances sur le périurbain : les autoroutes remodèlent la topographie, avec leurs échangeurs, leurs péages, leurs aires de services ; les zones commerciales et les parcs d’activité envahissent les terrains autrefois dévolus à la production agricole et à la viabilisation écologique des sols (résultat : davantage de perturbations liées aux risques naturels, inondations par exemple) ; aéroport, nouveau tracé de TGV, station d’épuration, usine d’incinération, décharge publique, centrale électrique ou nucléaire, champ d’éoliennes, etc, constituent le plus souvent des points de tension avec les populations de riverains.

 

La circulation impose ses logiques de flux au détriment des logiques de résidence. Partout le périurbain se redéfinit comme une simple variable d’ajustement technique permettant l’extension de la ville. Son développement n’est pas pensé en soi, mais en fonction des nombreuses logiques exogènes qui le traversent. Ses habitants sentent combien leur « ici », en devenant si fortement dépendant d’un « là-bas », leur échappe. A eux les affres de ces transformations incessantes, à d’autres les bénéfices. Le nouveau pont ferroviaire défigure la vallée, mais le train ne s’arrête plus à la desserte locale. La modernité qui pervertit leur décor quotidien leur file sous le nez.

 

On a délocalisé le local. Profondément inscrites dans la laideur nouvelle des paysages, la gouvernance essentiellement fonctionnaliste de ces territoires en a profondément désorganisé, désarticulé l’identité : bourgs anciens, lotissements neufs, zones diverses, la discontinuité est partout, l’unité nulle part. La multiplication des fonctions et des échelles rend également impossible toute tentative de réappropriation de l’espace par leurs habitants. De plus ces derniers appartiennent à des populations mélangées (autochtones de tradition rurale, néo-ruraux de tradition urbaine) qui ne partagent absolument pas la même histoire. La question de l’identité, fonds de commerce du FN, est au cœur des problématiques du périurbain et de la nouvelle ruralité.

 

Selon l’INSEE 73% des Français vivent dans la région où ils sont nés. 95% vivent sous l’influence d’une ville, parfois de plusieurs. Seuls 5% de la population vivent dans l’une des 7 400 communes rurales ou petites villes. Cette péri-urbanité généralisée constitue un phénomène qui s’est fortement accéléré au cours de ces dernières années. On parle alors d’ « aires » : une entité vague, qui dit bien la déterritorialisation à laquelle les Français, même sans bouger, ont été confrontés au cours de ces dernières années. Un sentiment de dépaysement chez soi. Dès lors comment pourrait-on retrouver en soi les antiques réflexes de l’hospitalité envers l’Autre, lorsqu’on se vit soi-même comme un étranger sous son propre toit ?

 

Les aires marginalisent la commune, reléguée à la place de simple satellite de la ville, avec ses lotissements neufs et ses zones d’activité, la privent de sa propre histoire, de son propre développement endogène. Dans une « aire » la commune n’existe qu’en fonction d’une ville référence, ce qui la vide de sa substance existentielle mais aussi démocratique. L’ici n’existe plus. La fierté de l’ancrage communal, qu’on nommait autrefois « l’esprit de clocher », n’a plus lieu d’être. La modernisation de l’agriculture a mis fin au monde rural traditionnel. Les fermes ont été revendues, restaurées en résidences secondaires. Voilà pourquoi est apparu en 1989 un mouvement conservateur tel que « Chasse, pêche, nature et traditions » : pour retrouver le sens du terroir, en réaction contre le développement anarchique du périurbain qui a peu à peu transformé la campagne en lointaine banlieue.

 

Cette culture de la non mobilité qui est celle de l’immense majorité des Français, si elle prépare mal à l’ouverture à l’autre, leur permet toutefois de mesurer avec lucidité, année après année, le bouleversement continu de leur propre territoire. On connaît le constat : désert français où les lieux de rencontre et de convivialité ont tous progressivement disparu (cafés, restaurants, petits commerces de proximité) de même que les services de base (école, hôpital, poste, gendarmerie, pharmacie), lors même que les populations sont vieillissantes (retour des retraités au terme de leur vie active, exode des jeunes vers les bassins d’emplois), avec une plus grande sensibilité aux problèmes d’accessibilité et de déplacements, mais aussi de sécurité.

 

La convergence entre la référence classique à un âge d’or (« C’était mieux avant ») et le ressassement médiatique (réductible à cinq thématiques majeures : délinquance et insécurité, maladie, haine de soi à travers la chirurgie esthétique, scandales chez les élites, « peoples » tellement glamour) provoque une subculture de l’insatisfaction, de la frustration et de la peur. Alors on privilégie la pureté au métissage, on joue l’ici contre le là-bas, le même contre l’autre. On en appelle d’autant plus au fantasme de la pureté identitaire que l’on a été soi-même, en tant que néo-rural, peu accepté par les autochtones. Du coup, selon le processus bien connu du père qui bat la femme qui bat l’enfant qui bat le chien, on reporte sur d’autres le rejet dont on a été soi-même l’objet : sur les gens du voyage, par exemple. Et pas besoin de la présence effective d’étrangers en chair et en os pour laisser libre cours à la xénophobie : c’est l’idée même d’étranger qui est honnie. Car cette idée de l’étranger cristallise toutes les hantises et devient le modèle explicatif unique de tous les tourments : la fin de l’Etat providence, l’éclatement du collectif, le déclassement, la perte des valeurs traditionnelles, etc.

 

Le discours de l’extrême se renforce. L’individu qui s’estime éligible à la « préférence nationale » peut à nouveau se penser comme sujet par rapport à un enjeu collectif. Comme élément d’un tout. Ce n’est qu’ainsi qu’il peut renouer avec l’estime de soi.

 

A la population rurale traditionnelle est venue s’ajouter une population fortement hétérogène, composée d’urbains rêvant leur bonheur dans la fuite hors de villes et d’exclus ne pouvant plus se permettre financièrement de s’y loger. Pour les uns le ré-ancrage territorial est une représentation fantasmée du retour à l’authentique et à « la vie bonne », dont l’aboutissement est « l’accession à la propriété » et « la maison individuelle ». Pour les autres, chassés par l’augmentation vertigineuse de l’immobilier de ville, cette nouvelle vie au fin fond du périurbain constitue au contraire un déclassement.

 

Des lotissements sans âme fleurissent là où il n’y avait naguère que des champs. Relégués, enclavés, pas desservis par les transports en commun, loin de tout, dépourvus des services publics comme la poste ou privés comme la pharmacie, ces nouveaux territoires « dortoirs » sont coupés de toute culture locale, de toute histoire, de toute symbolique collective. Ce sont presque des « non lieux » qui ne vivent pleinement que le week-end : tondeuse et barbecue. Ce manque d’ancrage dans un terroir devenu peu lisible crée une conscience vague, flottante, isolée, où les propos entendus à la télé prennent une importance démesurée. Cette nouvelle population, influencée par le ressassement médiatique et ses errements,  peut avoir la tentation de s’emparer de la seule force politique apparue comme « nouvelle », disponible : le FN (A ce propos il est à noter que 2012 marque l’émergence d’une force alternative, le Front de Gauche).

 

Et ce d’autant plus volontiers qu’ils ne retrouvent plus dans la droite classique, libéralo-globalisé mais à la française, ce qui en fondait autrefois les valeurs : l’ordre, l’autoritarisme, le nationalisme. Lorsque la droite reprend à son compte ces valeurs de façon crédible, comme ce fut le cas au moment de l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, la pression du vote FN tend à baisser de manière significative.

 

Les périurbains sont très majoritairement de petits propriétaires, ce qui tend à les rendre attentifs aux questions d’endettement, de spéculation, d’investissement, d’imposition, mais aussi de sécurité. De sorte qu’ils adhèrent plus facilement aux discours libéraux, en dépit de revenus disponibles souvent réduits. Ils constituent une sorte de lumpen prolétariat de l’ultralibéralisme, valorisent la réussite clinquante et la « peopolisation ». C’est pourquoi ils n’hésitent pas à donner leurs suffrages à une droite qui par souci de « rigueur budgétaire » s’emploie à détruire les services publics, alors même que leur sentiment d’inconfort existentiel et d’insécurité tient précisément au chaos généré par cette même destruction des services publics. Du coup ce sentiment de délaissement et d’insécurité augmente, alimentant paradoxalement le cercle vicieux de la droitisation de leurs votes.

 

Coincés entre global et local, devenus incompréhensibles par la juxtaposition des logiques exogènes qui en gouvernent les transformations, les espaces ruraux et périurbains ont été coupés de leur histoire, de leur identité. Les liens générationnels ont été rompus, les populations mélangées, les paysages bouleversés. Foyers d’insatisfaction et de ressentiment, devenus illisibles, ils sont inhabitables au sens fort du mot. Parce que rien ne s’accorde plus à leur donner un sens partageable au sein d’une communauté constituée.

 

Gardons-nous cependant, au terme de ces quelques remarques, de céder à un déterminisme purement géographique : car il faut tenir compte aussi du degré d’insertion sociale des individus, de leur âge, de leur niveau d’étude, etc. Et puis, comme nous l’avons souligné, les populations qui y résident sont loin d’être homogènes, surtout depuis la migration bivalente (promotion ou relégation) des anciens urbains hors des villes. Mouvement somme toute récent, dont nous ne mesurons peut-être pas encore bien toutes les implications.

 

Pour autant, en se surajoutant au contexte de crise, la sociologie désarticulée de la ruralité et l’identité inconstituable des lieux périurbains constituent des éléments favorables au vote FN. Il n’est donc pas question d’en stigmatiser les populations, mais de mettre en lumière les difficultés spécifiques auxquelles celles-ci sont confrontées. Les votes FN, en se déplaçant hors des villes, se sont à la fois banalisés et désengagés, du moins pour cette frange que l’on appelle « le vote protestataire ». Ils ne seraient alors qu’une façon de combler un vide, d’indiquer une absence de réponse et une absence d’Etat. On pourrait alors les considérer davantage comme les balises du vaste chantier qui reste à mener plutôt que comme les signes idéologiques d’un renouveau fasciste à la française.

 

Ce qui n’exclue pas, loin s’en faut, la vigilance. Dans le sillage de la passation de pouvoir entre Le Pen père et fille (janvier 2011), une nouvelle génération prend désormais le FN en main. Un objectif en deux temps : « Dédiaboliser » le parti en profitant de l’actuelle porosité avec la droite plus respectable, tout en conservant intact l’arrière-fond idéologique ; se mettre en position d’accéder pour de bon au pouvoir. Le contexte s’y prête. La montée des droites extrêmes agitent l’ensemble des pays européens et la Bavière vient de décider d’autoriser la réédition de Mein Kampf : une première.

 

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19 mai 2012 6 19 /05 /mai /2012 07:21

 

 

Objet non datable, non situable. Rouleau. Parchemin. Néo-livre.
Route qui déroule, 36 mètres, son pavage de mots.

Lorsque tout est foutu mais qu'il faut vivre encore, alors on s'invente des Dean Moriarty. Des fous de lectures, des fous de jazz, des fous de sexe, des fous de rencontres, des éveillés, oui, intoxiqués à mort, affamés, affamés comme des hordes barbares, grands initiateurs, gardiens de la source vive de nos ferveurs.

Et le chien l'a mangé.

La fin du rouleau de Jack. Le point final, il était donc impossible.
Potchky, le chien de Lucien Carr, il l'a avalé.

La route n'a pas de fin.

Le rouleau non plus.

 

 

 

"Sur la route de Jack Kerouac" présente jusqu'au 19 août le rouleau original de On the Road

Musée des Lettres et Manuscrits
222 boulevard saint-germain
75007 Paris

 

http://www.museedeslettres.fr/public/

 

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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 13:50

 

 

 

L'accident démocratique qui a porté le FN au 2e tour d’une élection présidentielle en avril 2002 marque un tournant de la vie politique en France, et inaugure une séquence chaotique qui ne s’achève (temporairement) que par l’arrivée aux affaires de François Hollande.

 

Cette année-là, le vote FN change de nature ; il devient fortement rural et périurbain. Moins idéologique, plus massivement « protestataire ». De quel message est-il porteur ?

 

Le FN est un fourre-tout où se mêlent les frustrations les plus diverses : nostalgie de l’ordre et de l’autorité, tradition de la droite maurassienne, contre-révolutionnaires, pétainistes, nazis, rapatriés revanchards, OAS, coloniaux, fondamentalistes chrétiens, racistes, antisémites, révisionnistes, paumés… Mais s’il ne s’agissait que cela, le FN n’atteindrait pas ces scores de 20% aux élections. Surtout que certains de ses courants sont trop historiquement datés pour être tout à fait pérennes. En revanche l’inscription géolocalisée du vote FN ne serait pas aussi précise si elle ne constituait pas un véritable signal d’alarme sociétal. C’est sur cet aspect, sans doute le plus à même d’expliciter la massification et la banalisation du vote FN, que nous allons porter notre attention.

 

Rappelons pour commencer que vis-à-vis du FN le monde politico-médiatique a toujours joué l’ambiguïté : ce parti se situe-t-il à l’intérieur ou hors du champ démocratique ? On n’a jamais véritablement tranché. De sorte qu’il a échappé au verrou historique posé sur le pétainisme et la collaboration par le devoir de mémoire. Faute d’une image claire à son égard, et en dépit des procès perdus, on a donc laissé fuser les « traits d’humour » et autres jeux de mots faisant signe vers l’antisémitisme et le révisionnisme (« Durafour crématoire »). A peine relevait-on la fréquentation continue de groupuscules nazis, le salut hitlérien dans les meetings, les références douteuses (« Brasillach, ce poète »)… Folklore ou idéologie ? Le vote FN prolonge cette ambiguïté. Il faudra démêler ce qui relève de la conviction politique de ce qui relève de la provocation, voire de la gesticulation.

 

Pourquoi le vote FN ? Pour inverser le sens des pressions : retourner la pression qu’exerce sur un individu fragilisé une société globale, sans règle (dérégulation) et incompréhensible, au lieu de la subir. Faire payer à la société une école qui a fait défaut sur sa mission essentielle, l’égalité des chances ; une justice qui ne punit que les plus faibles et garantit l’immunité des forts ; une monnaie traditionnelle, le franc, remplacée par l’euro au prix d’une inflation immédiate de 25% qu’on a longtemps niée et dissimulée ;  une économie qui ne produit que des destructions d’emplois pour les uns et le cumul exorbitant de richesse pour les autres ; etc, etc. Voter FN, c’est pour certains faire payer à la société le fait de ne plus vouloir faire société avec eux. Même quand on n’en est pas directement victime. C’est jouer le fantasme de l’unité, de la pureté, de l’immobilité, contre l’éclatement du collectif et la nouvelle culture du changement permanent, du métissage et de l’hybridation qui est en train d’émerger.

 

On constate que le déplacement progressif du vote FN vers les zones rurales et périurbaines est parfaitement contemporain de l’évolution particulière de ces territoires abandonnés et déclinants, déchirés entre global et local, où viennent s’implanter depuis les années 90 de nouvelles populations. Celles-ci sont en partie constituées de catégories sociales déclassées ou en voie de l’être, contraintes de quitter un centre-ville aux coûts devenus inabordables pour s’installer en périphérie, toujours plus loin.

 

C’est la note à régler pour vingt années d’inversion de l’ascenseur social, devenu aux yeux de tous un insupportable descenseur social. La mythologie du progrès continu a volé en éclats. Or elle était le ciment de notre vivre ensemble. L’échec et la pauvreté ont été intégrés par ceux qui en sont les victimes comme une fatalité contre laquelle on ne peut rien, si ce n’est, au moment des consultations électorales, en manifestant un rejet absolu du système. Mettant en doute et en question la notion même de démocratie. Il y a peut-être là une connaissance nouvelle : la démocratie s’achève là où commence sa propre impuissance, là où commence sa propre résignation.

 

Ces zones rurales ou périurbaines, vécues comme des espaces de relégation pour ceux qui ont été chassés des villes et s’y sont installés contre leur gré, sont pour ceux qui les habitaient déjà des territoires soit en déclin, soit inhabitables au sens fort du mot.

 

Selon l’INSEE 73% des Français vivent dans la région où ils sont nés. 95% vivent sous l’influence d’une ville, parfois de plusieurs. Seuls 5% de la population vivent dans l’une des 7 400 communes rurales ou petites villes. Cette péri-urbanité généralisée constitue un phénomène qui s’est fortement accéléré au cours de ces dernières années. On parle alors d’aires : une entité vague, qui dit bien la déterritorialisation à laquelle les Français, même sans bouger, ont été confrontés. Un sentiment de dépaysement chez soi. Dès lors comment pourrait-on retrouver en soi les antiques réflexes de l’hospitalité envers l’Autre, lorsqu’on se vit soi-même comme un étranger sous son propre toit ?

 

Cette culture de la non mobilité qui est celle de l’immense majorité des Français, si elle prépare mal à l’ouverture à l’autre, a toutefois permis aux autochtones de mesurer avec précision, année après année, le déclin de leur territoire. On connaît le constat : désert français où les lieux de rencontre et de convivialité ont tous progressivement disparu (café, restaurant, petits commerces de proximité) de même que les services de base (école, hôpital, poste, pharmacie), lors même que les populations sont vieillissantes (avec notamment le retour des retraités au terme de leur vie active), plus grande sensibilité aux problèmes d’enclavement, de transport et de tarifs des carburants.

 

Les aires marginalisent la commune, reléguée à la place de simple satellite de la ville, avec ses lotissements neufs et ses zones d’activité, la privent de sa propre histoire, de son propre développement endogène. Dans une « aire » la commune n’existe qu’en fonction d’une ville référence. L’ici n’existe plus. Voilà pourquoi est apparu en 1989 un mouvement conservateur tel que « Chasse, pêche, nature et traditions » : pour retrouver le sens du territoire et rompre avec le développement du péri-urbain sur le modèle de la banlieue.

 

Le mode dominant d’habitat du péri-urbain : la maison individuelle modeste. Les péri-urbains sont majoritairement de petits propriétaires, ce qui tend à les rendre attentifs aux questions d’endettement, de spéculation, d’investissement, mais aussi de sécurité. De sorte qu’ils adhèrent plus facilement aux discours libéraux, en dépit de revenus disponibles souvent réduits. Ils constituent une sorte de lumpen prolétariat de l’ultralibéralisme, valorisent la réussite clinquante, le vedettariat, et ne dédaignent pas tenter leur chance au PMU. Ils aiment le fric sans y avoir accès. Donnant suffrages à une droite qui par « rigueur budgétaire » s’emploie à détruire les services publics, leur sentiment d’inconfort existentiel et d’insécurité tient souvent, précisément, au chaos généré par cette même destruction des services publics. Du coup ce sentiment de délaissement et d’insécurité augmente : favorisant le passage vers un vote au profit d’une droite plus extrême.

 

Rejetée toujours plus loin des centres villes par l’augmentation du prix des terrains, une nouvelle population de petits possédants arrive dans des lieux artificiels et sans histoire. C’est en cela qu’on peut les dire « inhabitables ». Des lotissements sans âme fleurissent là où il n’y avait naguère que des champs. Relégués, enclavés, pas desservis par les transports en commun, loin de tout, dépourvus des services publics comme la poste ou privés comme la pharmacie, ces nouveaux territoires « dortoirs » sont coupés de toute culture locale, de toute symbolique collective. Ce sont presque des « non lieux ». Ce manque d’ancrage, ce défaut de terroir crée une conscience vague, flottante, où les propos entendus à la télé prennent une importance démesurée. Cette nouvelle population, influencée par le ressassement médiatique et ses errements,  peut avoir la tentation de s’emparer de la seule force politique apparue comme « nouvelle », disponible : le FN (A ce propos il est à noter que 2012 marque l’émergence d’une force alternative, le Front de Gauche).

 

Et ce d’autant plus volontiers qu’ils ne retrouvent plus dans la droite classique, libéralo-globalisé mais à la française, ce qui en fondait autrefois les valeurs : l’ordre, l’autoritarisme, le nationalisme. Lorsque la droite reprend à son compte ces valeurs de façon crédible, comme ce fut le cas au moment de l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, la pression du vote FN tend à baisser de manière significative.

 

L’habitant rural subit plus que d’autre la pression du regard social. Une pression spatiale parce que l’existence est circonscrite au bourg, à la commune ; une pression temporelle parce qu’on a toujours vécu là, que chacun peut lire entièrement l’histoire de la vie du voisin. Deux déterminismes très lourds, auxquels échappe l’habitant des grands centres urbains. La ville libère du regard de l’autre. Au village, la concurrence est plus rude entre les voisins auxquels on ne cesse de se mesurer depuis toujours, parfois sur plusieurs générations. La ruralité exacerbe ainsi les marqueurs sociaux et les différences (le fameux « esprit de clocher »). Le village tend à réduire l’individu à ses quelques marqueurs principaux, à l’y incarcérer. Lorsque ces marqueurs sont négatifs (le chômeur, le cocu…), l’individu se trouve dans un état de frustration exacerbé dont il est extrêmement difficile pour lui de sortir. Le vote FN, indépendamment de toute pensée politique, peut être un moyen commode d’alléger le poids de ces déterminismes. C’est un attentat euphémisé contre la citoyenneté, dans la mesure où celle-ci n’est pas parvenue à sortir l’individu de sa misère, et où celui-ci n’a pas trouvé de champ collectif où s’assumer. C’est une rupture de contrat social.  

 

La rencontre entre le naturel recours à un âge d’or (« C’était mieux avant ») et le ressassement médiatique (réductible à cinq thématiques majeures : délinquance et insécurité, maladie, haine de soi à travers les chirurgie esthétique, scandales chez les élites, « peoples » tellement glamour) provoque une subculture de l’insatisfaction, de la frustration et de la peur. On privilégie la pureté au métissage, on joue l’ici contre le là-bas. Le discours de l’extrême se renforce. La « préférence nationale », c’est croire en la fin possible de cette distance à soi instillée quotidiennement par la télé : je suis Français, donc je vais bénéficier de cette préférence, j’y suis éligible… L’individu peut à nouveau se penser comme sujet par rapport à un enjeu collectif.

 

L’individuation moderne est passée par là. La télé a remplacé la rumeur, les commérages. Elle a pris leur place. Avec le même crédit : ce n’est pas qu’on y croit, on s’en sert. Ce sont des rumeurs globales, plus locales. Avec une imagerie globale, une langue globale. On a été dépossédé de la culture de l’ici. Le global, avec tout le clinquant de son discours volontariste ultralibéral, se déverse en direct (via la télé, mais aussi internet) dans la réalité locale à laquelle il s’impose en la virtualisant. Une subculture se met en place, hybride de local et de global, mais rendant les contrastes plus saisissants encore. La langue nouvelle, sous influence (les jeunes parlent « banlieue » des centres-villes chics aux villages oubliés), vise des éléments plus généraux. Les références sont planétaires et accentuent les douleurs qui demeurent locales.

 

Le déclin (qui redouble en quelque sorte un mouvement plus général, celui de l’effacement progressif des « grands récits » porteurs de valeurs au profit d’un modèle de société auquel il faudrait absolument s’adapter sans rien dire), c’est avant tout celui des rituels communaux d’appartenance à une collectivité. Un sentiment de honte, et donc de haine du local en déshérence face aux images d’un global triomphant, attirant et surmoderne.  

 

Gardons-nous cependant de céder à un déterminisme purement géographique : il faut tenir compte aussi du degré d’insertion sociale des individus, de leur niveau d’étude, etc. Et puis les populations sont loin d’être homogènes, surtout depuis l’évasion des anciens urbains hors des villes, mouvement somme toute récent et dont nous ne mesurons peut-être pas encore bien toutes les implications.

 

Pour autant la sociologie désarticulée de la ruralité, la sociologie inconstituable des lieux périurbains sont deux éléments propices au vote FN. Il n’est donc pas question d’en stigmatiser les populations, mais de mettre en lumière les difficultés spécifiques auxquelles celles-ci sont confrontées. Les votes FN ne seraient alors là que pour combler un vide, indiquer une absence de réponse et une absence d’Etat. Ce sont plus les balises du vaste chantier qui reste à mener que les signes idéologiques d’un nouveau fascisme à la française.

 

Ce qui n’exclue pas, loin s’en faut, la vigilance. La montée des droites extrêmes agitent l’ensemble des pays européens et la Bavière vient de décider d’autoriser la réédition de Mein Kampf : une première.

 

 

 

Copyright Gérard Larnac mai 2012.

 

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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 07:11

 

 

"Dans ce pays, nous jouissons de trois choses parmi les plus précieuses qui soient : la liberté de parole, la liberté de conscience et la prudence de ne pas s'en servir".

 

Mark Twain

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