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23 février 2017 4 23 /02 /février /2017 18:10

 

 

entre les rives
les yeux millénaires
du crocodile
me regardent passer
en silence
à moins que
ce ne soit lui
dans la pirogue
et moi
sur ce banc de sable

 

 

(Dominical, Costa Rica, février 2017)

#poésie #philo #voyage #larnac

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Published by Gérard Larnac - dans In extenso Signes de piste
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4 janvier 2017 3 04 /01 /janvier /2017 09:55

 

Depuis qu'il ne parlait plus
il regardait le monde
longuement le regarder

Lorsqu'il perdit l'usage de ses yeux
il se contenta de l'écouter
longuement l'écouter

Lorsqu'il perdit l'usage de son ouïe
il se contenta de le caresser
longuement le caresser

Puis il perdit l'usage de ses mains
alors il se contenta de le respirer de toutes ses narines
longuement le respirer

Il arrivât qu'il perdit même le sens de l'odorat
il se contenta d'avancer ses lèvres pour le goûter
longuement le goûter

Désormais il n'était plus que ce type
qui embrassait les pierres




Gérard Larnac
4 janvier 2017
En passant par la station Lozère,
devant la Maison de Charles Péguy.

 

 

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28 septembre 2016 3 28 /09 /septembre /2016 09:59

et tandis que c’est

une présence venue de loin

qui

te

regarde

et

pour finir

qui te

soulage

comme te soulagerait

la discrète proximité

d’un compagnon de bagne

que tu te serais inventé

mais rien rien

rien de bien

mystérieux

là-dedans

le noir est simple

comme le bon vin

c’est comme un souffle qui s’avance

à travers le blizzard au moment où l’on s’apprête

à reconnaître un visage familier

ou encore

la lumière sauvage en son point d’eau

(le noir vois-tu ne manque pas de métaphores)

noir ce noir de paupières closes

noir ce noir élégiaque

appliqué à même la toile

au rouleau au pinceau

jeté comme ça peut

dévoilant au hasard quelques

formes sommaires

qu’il recouvre pourtant

maldoror est noir

comme est noir l’ostrogoth

quand sade est si pauvrement vert

de même que le sacrement

discipline est jaune de bile

quant à rigueur

il est rouge d’apoplexie

désordre est noir tout noir

de même que chaos

dehors est d’un beau noir très ample

tirant un peu sur le bleu

noir le pas tranquille de mon cheval

dans ma montagne afghane

noir le khôl

de la beauté

sous l’envol des fusées

aucune noirceur dans ce noir-là

rien d’excessif non plus

c’est un champ où

rien ne manque

parfait équilibre du noir

paix de la complétude

pas de ce noir qui accable la lune

et fait naître l’obscur

pas de ce noir du noir des consciences noires

non non

rien de tel

vraiment

noir ce noir de portes qui claquent

la vie passe par

avec ses courants d’air

lugubre cérémonial de qui veut se débarrasser

du noir

le noir ça se mérite

le noir ça se médite

à contempler comme il advient

advient sans cesse

ne cesse d’advenir

il faut sans doute

approfondir le noir

comme le vieux paysan

ritournelle son

sillon

sans jamais lever les yeux

jusqu’à ne faire qu’un

avec le poids de la terre

retournée

à pas d’indien

toujours

arrive le noir

comme une visitation muette

il se glisse dans la pièce

et tout à coup c’est

ultime de présence

tu fais comme si tu ne t’apercevais de rien

bien sûr

car on dit que le noir

en de certains soirs

est susceptible de rendre

fou

pour ma part je n’en crois rien

mais sait-on jamais

(sur le noir tant de bêtises proférées)

ou parfois le contraire

il te semble que le noir

a toujours été là

sous un aspect ou un autre

qui ne nous le laissait pas connaître

autrement que par de certaines

vibrations atmosphériques

il n’a tenu qu’à toi

de le révéler tel

l’éveil au noir

comme un envol de signes sauvages

aux premières neiges du moine calligraphe

le noir n’existe pas

il est le nom que tu donnes

à la résistance du monde

sa stance
son tonos

peut-être n’as-tu peins le tableau

que pour la présence de ce noir

et ce regard par dessus ton épaule

qui contiendrait les multitudes

que sais-tu des multitudes

le noir lui

sait

le noir funambule et

précaire

comme une œuvre que l’esprit

s’acharnerait à tort à vouloir

compléter

comme utilement il complète lui-même

toute écriture

et la conduit paisiblement vers l’indéchiffrable

qui seul est sa juste

demeure

le

noir

dans sa débusque de lumière

rien de plus humain que le noir

de plus joueur

un humain qui serait ouvert

à tout ce qui l’excède

comme suspendu un court instant
au fil irrattrapé de la vie

reste là face au noir

longuement

longuement

à te demander

de lui ou de toi

qui sera le premier

à rompre ce tête-à-tête

-- et j’entends dans le noir

cette rumeur d’aube fraîche et de

caravanserai

Gérard Larnac septembre 2016.

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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 15:23

générations sans âme
tournent sur place
aux yeux ensanglantés
les uns aux ordres
les autres moins

petites pantomimes des
désaccords négociables

que veulent-ils
de quoi rêvent-ils
rêvent-ils encore
sont-ils si fiers au fond
de leur disgrâce

osent-ils les chants funèbres
dans leur horreur rassemblée
émeutière oui
mais encore si loin du compte

la poésie la poésie
elle t'emmerde la poésie
elle est fille des rues
elle va comme elle va
pas plus ici que là
partout
seule et nue et farouche et affamée

grenade de désencerclement
jette-toi dans la brèche



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4 juin 2016 6 04 /06 /juin /2016 16:40

Entre valeur, douleur, jouissance : que vaut aujourd’hui le « travail » ?


Alors que la loi El Khomri portant sur la réforme du Code du travail n’en finit pas de secouer le pays, qu’en est-il aujourd’hui, précisément, du « travail » ? Au-delà des postures et des idées toutes faites, l’activité et la rémunération individuelle sont en passe de connaître une singulière redéfinition.


La réforme touchant au travail a été mal engagée, soulevant une vague d’indignation pratiquement sans précédent dans le pays. S’en est suivie une prise de parole par la République des places, nouvelle Agora, expression d’un intense désir démocratique. Hésitante parfois, mais pleine de cette ardeur propre à ceux qui veulent apprendre, ici et maintenant, l’usage du libre-arbitre et de l’autonomie que promettaient tant les Lumières.

De la « valeur » travail à la « souffrance au travail », versus « épanouissement », les intenses mutations de l’activité et de ses divers modes de rémunération sont au centre des évolutions de notre société. En France plus qu’ailleurs le travail est sacré. Là où la langue anglaise marque une distance (« I work as an journalist… », « je travaille en tant que journaliste… »), le français, lui, assimile complètement l’individu à son travail : « Je suis journaliste », dira-t-on. Dans notre pays, le travail est constitutif de l’identité profonde. C’est pourquoi le sujet est aussi brûlant. Pour le meilleur (l’implication) et pour le pire (la revendication). Mais ce sont là les deux faces d’une même pièce.

La « loi Travail » semble soulever deux problèmes essentiels, qui s’inscrivent dans le cadre plus large d’un nouveau round de la mondialisation (traité transatlantique par exemple). L’un est de nature juridique : les « nécessités de l’entreprise » s’opposent-elle, et le cas échéant peuvent-elles s’imposer, aux droits fondamentaux (article 1er de la loi El Khomri, « inversion de la norme », etc.) ? L’autre est de nature économique : l’assouplissement des conditions de travail est-il oui ou non un démultiplicateur d’activité et facilitateur d’embauches ? Au-delà des emportements idéologiques, tels sont les deux indicateurs à surveiller de près dans les mois qui viennent pour évaluer le bienfondé de la démarche. Après tout qui vivra verra.

La sortie du capitalisme a déjà eu lieu. Elle été opérée par la constitution de monopoles rentiers qui ont peu à peu écarté toute idée de concurrence et de réussite par l’innovation (qui, elle, nécessite des investissements, de la recherche, de l’éducation, et non de la rente privée ni des coupes dans le budget public). Cette sortie du capitalisme s’accompagne de la fin du salariat. Tout travailleur serait voué à devenir l’entrepreneur de sa propre vie. Sachant que tous n’y parviendront pas (le modèle Silicon Valley reste à la Silicon Valley, il n’est pas duplicable à l’ensemble des secteurs d’activités), la société se prépare donc à une cassure entre cette nouvelle catégorie, les « entrepreneurs d’eux-mêmes », et les autres. Cassure qui s’accompagnera immanquablement d’une désintégration de la société telle que nous la connaissons. Plus aucune solidarité ne subsistera, le collectif s’effondrera faute de lieu où s’incarner et l’intérêt privé s’imposera définitivement.

C’est en toute logique que cette fin annoncée du salariat s’accompagne de la « fin du travail ». La poursuite de la rente de situation est à l’origine de l’apparition et la permanence du chômage de masse. Ce que l’on nomme « crise » est de fait un régime dans lequel l’inemployabilité d’une part importante des individus est une solution et non un problème. C’est Alan Budd, économiste en chef de Margaret Thatcher qui, dans un article paru dans The Observer en 1992, déclarait tout de go : « La hausse du chômage était un moyen particulièrement souhaitable d’affaiblir la classe ouvrière. On a alors fabriqué une crise du capitalisme, qui a recréé une armée de réserve de travailleurs et permis aux capitalistes de faire depuis lors des profits plus importants ». On ne saurait être plus clair.

En 1930, John Maynard Keynes avait prédit qu’à la fin du 20e siècle, les technologies seraient suffisamment avancées pour pouvoir concevoir une semaine de travail de quinze heures. Pas 45, pas 35 : 15. Nos outils actuels nous le permettent. Pourquoi n’ a-t-il pas pu en être ainsi ? On explique généralement le phénomène en accusant le consumérisme qui, en multipliant les nouveaux besoins, nous aurait lancé dans une fuite en avant. C’est en partie vrai. Mais en partie seulement. Certains, comme David Graeber, ont une autre explication : les métiers productifs, qui représentaient jadis les trois quarts des emplois, ont été automatisés. Au lieu de libérer l’individu vis-à-vis de la contrainte « travail », et de la transformer en « activité choisie utile à l’épanouissement collectif et privé », le monde professionnel s’est déporté brutalement vers une tertiarisation généralisée : bureaucratie, industries de service, secteur administratif, services financiers, marketing, droits des affaires, ressources humaines, relations publiques, communication… Ces métiers « où l’on ne compte pas ses heures » a entraîné toutes les autres activités, de la garde d’enfant au livreur de pizza, à calquer leurs horaires sur les premiers afin de répondre à leurs besoins. C’est le fameux débat sur l’ouverture des commerce le dimanche, qui augmente les coûts par étalement dans le temps des plages d’activité sans pour autant garantir plus de ventes globales. Mais il est vrai qu’une nouvelle demande est apparue ces dernières années, notamment sous l’influence du web : avoir accès à un produit ou un service à tout moment.

Cette demande expresse du consommateur complique la vie du salarié, alors que l’un et l’autre constitue une seule et même personne. Curieusement toutes les mesures favorables au consommateur se font en général au détriment du salarié, sans que les conséquences sur ce dernier n’émeuvent personne et ne soient correctement mises en balance. Or ce sont bien les caprices du consommateur qui font la précarité du professionnel… De sorte que la notion plus ou moins improbable de « consommateur» (qui se vit comme consommateur ?) apparaît de plus en plus comme une pure fiction idéologique, un cheval de Troie visant à déstabiliser les droits du salariat.

A cette déstabilisation du professionnel par le consommateur s’en ajoute une autre, qui plonge ses racines loin dans l’histoire.

Les travaux de la sociologue Danièle Linhart mettent en lumière la dépossession dont, depuis le taylorisme, le monde du travail est le théâtre. « Toute personne ayant l’instruction nécessaire et l’esprit de synthèse peut, mieux que l’homme qui exécute le travail, conduire les recherches qui permettent d’énoncer des lois à imposer au travailleur », écrivait Taylor dans « la Direction scientifique des entreprises ». Danièle Linhart montre comment la scientificité taylorienne, en opérant la fragmentation des tâches, fracasse également les individus en ce qu’elle les dépossède de leurs anciennes compétences et de leurs anciens savoirs, leur déniant ainsi toute « professionnalité », jetant au néant le goût du « bel ouvrage » et la fierté du « travail bien fait », la jouissance d’un talent, les acquis de l’expérience - les soumettant aux seuls critères objectifs de la cadence et de la productivité définis par la mathématique.

Les capitalistes d’antan, lorsqu’ils investissaient dans une activité qui leur était totalement étrangère, se trouvaient devant un problème d’autorité. La maîtrise professionnelle est un défi au pouvoir de l’investisseur qui ne possède bien souvent aucune connaissance « métier ». Il faut donc reprendre au travailleur son pouvoir sur sa propre activité, afin d’éloigner de lui la tentation de l’organiser à sa guise. C’est ainsi que l’apparition des cadres a permis d’instaurer une courroie de transmission entre la direction et la production visant à militariser le travail par des procédures de contrôles mesurables, quantifiables, éloignant du même coup le salarié de la compréhension de son objectif global, de sa capacité ancienne d’appropriation et de gestion de son travail. Il faut arriver au point ou le salarié ne comprend plus son travail, ni l’organisation qui lui commande. Cette dernière devint alors un régime de soumission autant qu’un régime de production : on se souvient du Charlot des « Temps modernes ». On organisa l’interchangeabilité des salariés, donc leur incapacité à accéder à un pouvoir qu'aurait pourtant légitimé leur expérience professionnelle. C’est ainsi que les méthodes Kaizen des années 90 privilégiaient le collectif au détriment du talent personnel et de l’initiative : Taylor aurait hautement apprécié ! Cadence hier, rentabilité aujourd’hui : avec sa règle à calcul, Taylor a vaincu les compétences professionnelles spécifiques, permettant une organisation unique du travail selon des critères objectifs, exportable partout. Une organisation qui, de fait, exclut le travailleur et réduit au strict minimum le champ de ses initiatives. Tout est fait pour contourner la question des compétences professionnelles du salarié qui constitue pourtant le cœur de la relation au travail. Entre efficacité et contrôle, l’entreprise choisit immanquablement le contrôle.

Danièle Linhart pointe une stratégie similaire dans le nouveau management « humaniste » d’aujourd’hui : on écoute la personne pour éviter le burn-out, on entre dans sa psychologie, son intimité, pour là encore esquiver ce qui la constitue : sa « professionnalité ». Au lieu d’en rester à un pur rapport ponctuel fondé sur l’efficacité et la reconnaissance (le salarié en quelque sorte loue sa force de travail pour une période limitée à un projet donné), le management entend s’intéresser à la vie privée de l’individu, voire sa vie intérieure : développement personnel, stage de motivation, participation à des opérations de « solidarité », etc. Autant de portes ouvertes à toutes les dérives. L’entreprise est devenue un élément structurant du temps et de l’espace privés.

Le management contemporain n’est plus fondé sur le rapport de reconnaissance du travail bien fait. La raison en est simple. Les règles ont changé. La recherche forcenée de la rentabilité maximum impose ceci : l’entreprise doit parvenir à vendre la plus grande médiocrité tolérable par le marché. Tout autre produit sera considéré comme de la sur-qualité. Il ne s’agit donc plus de « faire de son mieux », ce qui donnait naguère encore une satisfaction au travailleur qui compensait largement ses efforts, bien au-delà de son salaire. Car c’était là une valeur immatérielle, hautement symbolique, fondatrice de l’estime de soi.

Cette nouvelle politique du « moins » qui consiste à maximiser les gains, sur des marchés qui ne jurent que par l’abaissement permanent des coûts, a également son intérêt au plan de la gouvernance : ne pas avoir à reconnaître la réussite du travailleur contraint celui-ci à rester à sa place et à ne pas avoir la tentation de la ramener. De même que Taylor a transféré le pouvoir de l’activité à la procédure, le marché conforte le pouvoir de la procédure en minimisant l’importance du faire, quels que soient par ailleurs les efforts consentis pour y parvenir. La preuve par Nike, premier scandale du genre dans les années 90, c’est que des enfants chinois font très bien l’affaire.

Pour le professionnel, c’est là un premier niveau de perte de sens. Le produit n’a pas à être de « trop » bonne qualité, et le client, en dépit des promesses, n’a pas besoin d’être « trop » satisfait. L’important réside dans la valeur de l’action. Or c’est la gouvernance d’entreprise qui fait l’action : tout plan social est immédiatement salué par une hausse des cours parce qu’un plan social, c’est de la saine gestion à court terme – c’est cela seul qui compte.

La croissance continue des entreprises se fonde désormais sur une instabilité généralisée. Pour le salarié, cela se traduit par la précarisation (anxiété, confiscation de toute capacité à se projeter dans un avenir), par des hiérarchies incompréhensibles (« je ne sais même plus de qui je dépends »), par le changement permanent des objectifs, des postes, des lieux, des procédures (alors même que l’efficacité a besoin de stabilité et de visibilité dans le temps) : l’entreprise contemporaine tend à maintenir l’individu en état de soumission devant une organisation devenue aussi incompréhensible qu’inquestionnable, ce qui constitue une souffrance bien plus insupportable que la seule notion de « pénibilité ». Ainsi malmenés au fil des fusions, des délocalisations et des plans sociaux, « les individus au travail sont en situation permanente de désapprentissage et réapprentissage », estime Danièle Linhart. « La mobilité systématique et les restructurations sont là pour secouer les salariés («il nous faut en permanence secouer le cocotier» m'avait dit dans les années 90 un manager d'une grande entreprise), les délester de l'expérience, des règles du métier, et des autres, de ceux qui partageant un même destin professionnel pourraient les conforter et renforcer (Linhart, 2009) ». Ainsi le « burn-out » n’est autre que l’esprit de révolte qui, devenu incapable de se constituer au plan du collectif, se retourne dangereusement contre l’individu, jusqu’à le rendre malade.

Dépossédé de sa professionnalité, réduit à un coût, à une variable d’ajustement au sein d’un plan comptable, le salarié d’aujourd’hui est doublement nié : en tant que force productive et créative, comme en tant que figure humaine. Ce que l’on exige de l’individu, c’est qu’il accepte un monde d’injonctions paradoxales : précarisation d’un côté et engagement total de l’autre. C’est par de telles injonctions paradoxales que l’individu perd toute compréhension du monde, toute capacité de représentation cohérente, tout sens.

Le Code du Travail, ainsi que le ministère du même nom, tous deux créés en 1906 sous le gouvernement Clémenceau, avaient pour objet de corriger la dissymétrie du contrat de travail par lequel le salarié aliénait une part de sa liberté en échange d’une activité rémunérée. Il s’agissait de rétablir un plus juste rapport de forces entre celui qui propose le travail et celui qui l’effectue. Après la Libération, la crainte d’une révolution ouvrit une période de compromis social qui est allé dans le même sens. Mais ce compromis social a commencé son déclin au tournant des années 80, sous l’impulsion des économistes de Chicago, de Thatcher et Reagan, pour s’achever au moment du Consensus de Washington à l’occasion de l’effondrement de l’empire soviétique.

Tout doit être désormais « flexible » c’est-à-dire apte au changement ininterrompu. Cette notion de changement est même devenue, aux yeux du management, une vertu en soi qui s’est substituée à la notion de progrès. Après le taylorisme et la fragmentation des tâches, on assiste à la fragmentation de la structure même de l’emploi (précarisation, bas salaires). Le résultat est une montée des inégalités, digne de l’entre-deux-guerres, et dont le niveau inquiétant est devenu notoirement incompatible avec la poursuite du projet démocratique. Cependant l’activité et la rémunération individuelle sont en passe de connaître une singulière redéfinition, qui tend à affranchir l’une de l’autre ces deux notions. Alors que le chômage reste le grand échec de notre société, le nombre d’activités socialement utiles n’a jamais été aussi grand (monde associatif, aide aux personnes dépendantes, santé, éducation, culture), mais leur juste rétribution n’est pas assurée. On imagine de plus en plus un « revenu universel » indépendant de l’activité, afin de créer des activités indépendantes du revenu. Désormais tout est sur la table : c’est parce que l’évolution de demain dépend des rapports de forces d’aujourd’hui que les tensions sont aussi vives. L’accouchement est douloureux, mais nécessaire.

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20 mai 2016 5 20 /05 /mai /2016 14:34

Persister à être Artiste en un temps si lent, si lourd, catastrophe après catastrophe, vexation après vexation, comme feuille de nénuphar sous la pluie qui roule sur elle mais jamais ne la transperce, évacuée, évacuée comme toute cette tristesse, trahison, trahison partout, partout où nous allons la même désolation, mais fleur de la bohème, mais vitalité de la bohème, qu'est-ce qui s'achève, qu'est-ce qui se continue, vivre de cette vie coupée de vin, d'amour et de poésie, emportements, étonnements, comme sur un fil fou qui refoule l'amertume de ce temps pour se hisser, par principe, sur de plus hauts belvédères, culture éventrée, snippers embusqués, la mort, la vieille mort qui siffle à ton oreille comme un vieux poumon transpercé, antique compagnonnage, antiques douleurs apprivoisées, adoucies, familières, plus rien de négociable disent les imbéciles quand au contraire tout est à renégocier, je te salue Artiste pour être resté près de moi, si profondément, malgré tout, sous les crachats, bohème de ma bohème, éternel ermitage, demain les nazis seront là à nouveau, ils trouveront ce texte dont la graine est ailleurs, déjà, disséminant de nouvelles folies, ouvrant des mondes sous les décombres, semence de foules ivres sous des lunes infiniment démultipliées.

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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 16:25

Qu'importe la multiplicité des informations si on ne peut pas la raconter en une seule histoire.

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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 16:13

Tristes tribunes. Le pépiement étourdi des petites polémiques franco-françaises ont jeté leur médiocre liturgie sur la république des idées, troublant comme toujours la sérénité des débats... Depuis quelques jours la prise de position sur les événements de Cologne de Kamel Daoud fait couler beaucoup d’encre : les pour, les contre. Les pour, surtout. Tous pris mêmement au piège de l’origine pure, du déterminisme géographique, du fantasme de l’irréconciliable de tous avec tous. On avance.

Rappel des faits : la nuit de la saint-Sylvestre 2015 fut à Cologne, mais aussi dans plusieurs autres villes d’Allemagne, le théâtre de violences faites aux femmes, allant jusqu’au viol. « Tous les réfugiés ne sont pas des violeurs, mais tous les violeurs étaient des réfugiés », s’empressa de proclamer l’ubuesque Elisabeth Lévy (Causeur), dont il faudra un jour dénoncer l’insondable bêtise. C’était là le contre-feu populiste à l’accueil par la chancelière Merkel des flots de réfugiés venus de Syrie et de Libye : on vous l’avait bien dit.

Sauf que : renseignements pris, 60% des violences étaient des vols. Sur 58 agresseurs, 55 n’étaient pas des réfugiés. Première faute factuelle : tous les violeurs n’étaient donc pas des réfugiés. Que cela soit dit. L’accueil massif de populations chassées de chez elles par des guerres créées de toutes pièces par l’Occident n’est donc pas en cause. En revanche la majorité des crimes ont été commis par des individus d’origine maghrébine, installés en Allemagne de longue date.

Qu’à cela ne tienne. Le premier argument ayant été contredit par les faits, on va en trouver un second. Par une odieuse généralisation : en racialisant, en essentialisant les crimes commis. C’est Kamel Daoud qui va s’y coller. Sans doute par imprudence. Car on ne doute ici ni de son combat pour la liberté de penser ni de sa lutte en faveur de l’émancipation des femmes musulmanes. Il est tout à fait fondé à écrire par exemple que «le sexe est la plus grande misère dans le monde d'Allah» et de travailler la question en écrivain, en artiste, en libre penseur. Son erreur est ailleurs. Dans la nature des arguments déployés tout au long de sa tribune « Cologne, lieu de fantasmes ». A commencer par ce déni de réalité : « On n’a pas attendu d’identifier les coupables, parce que cela est à peine important dans les jeux d’images et de clichés ». On est d’accord : le propos se situe donc au milieu des clichés, l'écrivain n’est pas là pour en dissiper les aspects caricaturaux mais au contraire pour forcer le trait. Alors en effet autant lire « Causeur » et s’en tenir là. Au moins nous voilà prévenus.

« Cologne, lieu de fantasmes » a paru dans le Monde daté du 31 janvier 2016. Dans ce texte mal écrit, peu construit et irrévocablement mal pensé, l’auteur de « Meursault, contre-enquête » (Actes sud, 2013), par ailleurs sous le coup d’une fatwa prononcée par un imam salafiste qui semble le dédouaner de tout, va tenter d’assimiler constamment réfugiés, immigrés, islamistes radicaux. Criminaliser le réfugié envers lequel, pourtant, les démocraties ont devoir d'assistance. C'est ce devoir qui est ici refusé, voire incompris. Kamel Daoud se fait procureur général pour fustiger la naïveté européenne qui voit en l’autre avant tout « un statut » (de réfugié, d’immigrant) sans s’émouvoir que la culture de cet autre entretient « un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté ». S’il faut offrir l’asile au corps, dit-il, il faut aussi « convaincre l’âme de changer ». Daoud conditionne ainsi le principe de droit d’asile à celui d’effacement, chez l’immigré, de sa culture originaire. Le demandeur d’asile est avant tout un être à rééduquer. Tournons l’argument comme l’on veut : il est inacceptable. Il pose là un principe en rupture totale avec l’humanisme dont Daoud se réclame pourtant.

Plus loin, il caractérise ainsi l'altérité : « L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir». Comme au plus fort de l’ethnocentrisme, l’Autre est donc avant tout l’essentiel malade, l'affreux, le misérable. L’accueillir consistera donc avant tout à le guérir de lui-même, à le rendre autre qu’il n’est, afin de le transformer en individu « assimilable ».

D’argutie en argutie, la tribune de Kamel Daoud s’achemine vers une seule question qui contient toutes les autres : « Le réfugié est-il donc sauvage ?». On serait consterné à moins, face à cette rhétorique simpliste qui consiste à extrémiser, puis à essentialiser une série de faits divers à toute une civilisation. Au fond, l’écrivain incarne sans doute une forme de haine de soi qui consiste pour un oriental occidentalisé à rejeter l’oriental non occidentalisé, du haut d’un mépris qui n’a rien à envier au colon d’autrefois.

L’Autre, fondamental suspect

Dans les jours qui ont suivi, un collectif d’intellectuels chercheurs (historiens, sociologues, anthropologues, philosophes), dans un texte mesuré intitulé : « Nuit de Cologne : Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés », a tenté d’apporter une critique constructive à la tribune de l'écrivain algérien. Déclenchant tout aussitôt un véritable tir de barrage. « L’auteur recycle les clichés orientalistes les plus éculés, de l’islam religion de mort cher à Ernest Renan (1823-1892) à la psychologie des foules arabes de Gustave Le Bon (1841-1931) », lit-on ; ce qui n’a rien d’insultant. Le collectif s’autorise simplement à énoncer trois failles dans le discours de Daoud : l’essentialisation du musulman au mépris de l’hétérogénéité d’une civilisation de plus d’un milliard d’habitants, défini uniquement dans son rapport à la religion ; la psychologisation qui définit tout musulman (tous sans exception) par une supposée « frustration sexuelle » qui le rend potentiellement prédateur et expliquerait les viols de Cologne ; la rééducation disciplinaire qui serait en quelque sorte la contrepartie nécessaire à l’accueil de l’immigrant, qui par le fait même de son origine autre, serait donc un suspect fondamental.

« Nous nous alarmons de la banalisation des discours racistes affublés des oripeaux d’une pensée humaniste qui ne s’est jamais si mal portée », conclut le collectif. Cette position, qui en temps « normal » aurait dû avoir l’assentiment de tous les démocrates et amis des libertés, a provoqué un tollé. « C’est une fatwa laïque ! », s’est emportée la romancière franco-tunisienne Fawzia Zouari, toute en nuance. Montée au créneau des inévitables Bruckner and Co, mais aussi, plus inattendu, du premier ministre Manuel Valls en personne, qui s’est fendu d’une tribune intitulée « Soutenons Kamel Daoud ». « Les attaques, la hargne inouïe dont Kamel Daoud fait l'objet depuis quelques jours ne peuvent que nous interpeller, nous indigner. Et pour tout dire: nous consterner », écrit le chef du gouvernement, celui-là même qui fustigeait quelques semaines auparavant « la sociologie, culture de l’excuse », avec ses grands airs de duce de sous-préfecture.

Tout tourne encore une fois autour de cette islamophobie décomplexée qu’Elisabeth Badinter a été la première à reconnaître, ouvrant le bal des Fourest, des Finkielkraut... Devra-t-on être sommé de choisir entre la cause des femmes et le refus de l’ethnocentrisme ? Comment faire en sorte de ne rien céder, ni sur l’émancipation des unes, ni sur la nécessaire ouverture à l’autre ? Doit-on être raciste au nom de la liberté ? Doit-on cautionner la lapidation au nom des coutumes locales ? Deux réalités s’entrechoquent : nous sommes confrontés à l’immensité des rencontres migratoires en cours et à venir, et nous sommes conscients de la condition faite à certaines femmes dans la tradition de populations allogènes.

Si la notion de l'Autre à l'époque de la mondialisation prend en effet une dimension nouvelle, une première remarque s'impose. Ce qui est en train de se mettre en place, avec constance, avec systématicité, c’est le renvoi de chaque communauté en une altérité à la fois radicale et irréductible. Si ce mouvement devait se poursuivre, c’en serait alors fini de la concorde, de la compréhension toujours possible. Dans un monde livré comme jamais aux pulsions identitaires, dans une France dont le premier parti politique est à l’extrême-droite de l’échiquier, l’air du temps veut en finir avec le « vivre ensemble ». A en croire la rumeur, l’expression ne serait d’ailleurs plus qu’une forme de bien-pensance boboïdale propre aux gauchos parisiens. Mais que serait le contraire du « vivre ensemble » ? Un « se foutre sur la gueule ensemble » ? Cherchez bien : entre les deux il n’y a rien, et il va bien falloir choisir son camp en arrêtant de se raconter des histoires.

C’est dans ce contexte, et dans nul autre, que Kamel Daoud a publié sa tribune. A y regarder de près, celle-ci entre en résonance avec un autre texte, paru dans L’Obs celui-là, quelques jours auparavant, sous la plume de Slavoj Zizek. Dans « Les mille salopards de Cologne », le philosophe slovène développe une thèse on ne peut plus radicale : il y a chez la brute, le sauvage, en un mot le réfugié, un désir d’Occident frustré. Car Zizek en est convaincu, le moteur du fascisme fondamentalisme est l’envie : « Dans sa haine même de l’Occident, le fondamentalisme reste enraciné dans le désir d’Occident. Nous avons ici affaire au renversement classique, décrit par la psychanalyse, du désir frustré en agressivité ».

Gonflé, le Zizek. Transformer une fuite éperdue sous les bombardements en désir d'Occident, il fallait y penser. Premier objectif, défaire l’argument victimaire : «Nous avons tendance à oublier qu’il n’y a rien de rédimant dans la souffrance: être une victime tout au bas de l’échelle sociale ne fait pas de vous une sorte de voix par excellence de la morale et de la justice ». Salauds de réfugiés, enfoirés de pauvres : « Les réfugiés et les migrants ne doivent donc pas être trop vite identifiés à une sorte de prolétariat nomade, d’avant-garde virtuelle de cette gigantesque masse des laissés-pour-compte du capitalisme global. Les migrants (du moins la majeure partie d’entre eux) ne sont-ils pas ceux qui sont les plus fortement possédés par «le désir d’Occident», les plus fortement enferrés dans la servitude de l’idéologie hégémonique ? ». Bref, des damnés de la terre capitalo-compatibles dont les immenses frustrations déchaînent la haine la plus pure sur le gentil Occident des gentilles classes moyennes.

Tous violents ? Non pas. Mais ces gens-là, voyez-vous, même lorsqu’ils respectent la femme ils ne la respectent pas, ils font semblant : « Il est de bon ton d’affirmer que les réfugiés violents ne sont qu’une minorité et que la grande majorité d’entre eux montre un profond respect pour les femmes. Si cela est bien évidemment vrai, il nous faudrait néanmoins jeter un regard plus attentif sur la structure même de ce respect: quel type de femme est «respecté» ici ? Et qu’est-il attendu de cette femme dans ce respect même ? Et si une femme n’était ici «respectée» qu’à la condition (seulement à la condition) de correspondre à l’idéal d’une servante servile accomplissant sans sourciller ses corvées domestiques, de sorte que son époux aurait le droit d’exploser de fureur à la moindre velléité d’autonomie ? »

S’accorder aux lieux communs véhiculés par le mainstream de la société du spectacle, à laquelle il est vrai il appartient, paraît aussi pour Zizek d'une urgence absolue : « Nos médias opposent généralement les réfugiés appartenant aux classes moyennes «civilisées» et les «barbares» des classes inférieures, qui volent, qui harcèlent les femmes et les violentent, qui défèquent en public, etc. Au lieu de dénigrer tout ce discours en le présentant comme une propagande raciste, nous devrions avoir le courage de discerner un élément de vérité en lui: la brutalité, qui va jusqu’à la cruauté absolue pour les faibles, pour les animaux, les femmes, etc., est un trait caractéristique traditionnel des «classes inférieures» ».

Voilà au moins qui a le mérite d’être clair : le bon vieux poncif des classes moyennes contre les barbares des classes inférieures ou d’origine étrangère, rien de tel pour activer une guerre civile comme on les aime, en haut lieu, afin de s’assurer d’un pouvoir sans limite sur les unes comme sur les autres. Bravo Zizek, merci Daoud.

Radicalisation de l’altérité

Et si Cologne, poursuit le penseur slovène, avait été « comme une rébellion carnavalesque des laissés-pour-compte ? Je ne crois pas qu’il s’agissait simplement pour ces hommes jeunes et affamés de sexe de satisfaire de toute urgence leurs pulsions: cela, ils auraient pu le faire de façon plus discrète, dissimulée. Le plus important pour eux, me semble-t-il, était de donner un spectacle public destiné à installer dans les esprits des sentiments de peur et d’humiliation: les pussies, les chattes des Allemandes des classes privilégiées devaient faire l’expérience d’une douloureuse vulnérabilité », poursuit Zizek avant de porter l’estocade : « Voilà pourquoi les tentatives naïves visant à «éclairer» les immigrants (visant à leur expliquer par exemple que nos mœurs sexuelles sont différentes, qu’une femme marchant tout sourire dans la rue en mini-jupe n’invite pas ce faisant à un rapport sexuel, etc.) sont d’une impressionnante bêtise. Ils savent très bien tout cela, et c’est précisément pourquoi ils agissent ainsi. Ils savent parfaitement que ce qu’ils font est radicalement étranger à notre culture, et ils le font dans le but précis de blesser nos sensibilités. Voilà pourquoi nous devons contribuer à ce que change cette posture faite d’envie et d’agressivité vengeresse, et non pas leur enseigner ce qu’ils savent déjà parfaitement ». L'immigrant est viscéralement mauvais. Son but unique étant de blesser nos délicates sensibilités il est littéralement inéducable...

Cette altérité est donc sans rémission possible. Elle s’avère radicale. Rédhibitoire. Impossible à amender, à instruire. La rééducation disciplinaire lui paraît, à lui Zizek, parfaitement inopérante. Nous devons « changer cette posture » chez l'autre sans chercher à le convaincre. Par la force, donc. Par la contrainte.

« Si des demandeurs d'asile ou des réfugiés se livrent à de telles agressions, il s'agit d'une éclatante trahison des valeurs de l'hospitalité et cela doit conduire à la fin immédiate de leur séjour en Allemagne », s’est récemment réjoui Andreas Scheuer, secrétaire général de la CSU (parti conservateur bavarois). Le syndrome de Cologne a permis à la société occidentale de se défausser de son propre sexisme et de ses propres débordements tout en justifiant l'exclusion, la violence et l'incurie dont sont trop souvent victimes les migrants. Et plus encore : il a transformé l’opprimé un oppresseur. Créant un climat propice à davantage de répression pour le faible, à davantage de puissance pour le fort. Sous nos yeux s’organisent tous les éléments d’une guerre civile, larvée ou effective, entre les différents groupes sociaux, autochtones ou allogènes, dont la relégation est de toute façon déjà programmée par un niveau d’inégalité désormais incompatible avec la poursuite du projet démocratique.

Dans cette bataille qui transforme le féminisme en cheval de Troie du racisme ordinaire, l’oriental occidentalisé en supplétif du colonialisme et l’humaniste en figure du passé, le citoyen en vient à oublier d’où vient la pestilence de ce temps. La pestilence de ce temps, elle est dans ce retour de la férocité imposé par le capitalisme hors-la-loi de la dérégulation et de la pléonexie ; elle est dans cette mondialisation qui exacerbe les pulsions identitaires et l’horreur de l’altérité ; elle est dans cet affaiblissement de l’Etat-nation qui fait place aux maffias et aux fascismes qui se nourrissent de ses désertions. L’horizon de la modernité et du progrès se confond aujourd’hui avec une logique d’Ancien Régime, de restauration. Dans ce contexte, la seule chance de survivre à pareil couvre-feu est de nouer de nouvelles alliances avec les hommes et les femmes du lointain avec lesquels nous saurons enfin inverser la courbe de la haine, à seule fin de jeter les bases d’un commun planétaire reposant avant tout sur la fraternité. Entre assimilation et altérité radicale, il est temps d'inventer la troisième voie.

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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 18:11

L’imposture est ce qui caractérise le tournant de millénaire. Imposture que la fin de l’Histoire et de la Cité post-politique. Imposture que la guerre de civilisation. Imposture que le Nouvel ordre mondial. Imposture que la nationalisation des dettes privées pour sauver les intérêts de la finance mondiale et la crédibilité de l’idéologie ultralibérale. Imposture que l’été grec 2015 où la Communauté européenne a défait la démocratie. Imposture d’un traité transatlantique que les députés européens doivent voter les yeux fermés sans le lire. Imposture que le régime d’exception devenu permanent au nom d’une bien improbable sécurité …

Un nouvel agencement de pensée s’organise, autrement que nous aurions cru. Ce nouvel agencement se caractérise non par l’accroissement des libertés et des possibles, mais par la mise à vue du clivage : du pur rapport de forces entre les désirs des individus et les projets de leurs édiles. C’est toute la philosophie du contrat social qui s’achève ; si tant est qu’elle ait jamais existée. Mais qu’est-ce que signale et signifie une société post-contractuelle ? Qu’est-ce que veut dire n’avoir plus rien de commun avec l’Etat, sinon la guerre civile ou la révolution

L’Etat était naguère l’objet d’une attente, et d’un respect instinctif. Le sujet était supposé avoir négocié son allégeance à l’Etat contre des droits. Ce qui nous saisit aujourd’hui, c’est l’intuition que cet horizon de droit, bousculé par la concaténation de ces impostures, a pris brutalement fin. Mais alors, si le droit n’est plus l’horizon, que devient la promesse de l’Etat ? Y at-il encore quelque chose à promettre ? Comment qualifier un Etat qui réduit les droits (à la liberté, à la santé, à l’éducation, au bonheur) et ne promet plus rien ? Une technostructure coupée de la société poursuit des buts que le peuple ne partage plus – ne peut plus partager : c’est un coup d’Etat.

On sentait bien, confusément, que quelque chose n’allait pas. Qu’entre la promesse et la réalité la relation se relâchait de plus en plus. Qu’on ne marchait plus qu’à coup de symboles, à tisonner de vieux discours recuits, à coup de commémorations vide de sens.

Ce qui n’était jusque-là qu’un évitement organisé de la pensée – la société du spectacle et du déficit attentionnel y pourvoyant - est devenu désormais une interdiction formelle de s’opposer. Du moins y aurons-nous gagné en clarté. Car cette fois l’opposition est devenue visible. Il y a l’Etat, réduit à sa police et à sa surveillance. Il y a un peuple ; je ne dis pas tout le peuple, mais une partie du peuple, qui pose pour vitale l’exigence de l’autre, de l’alter, de l’alternative. Un peuple qui dit à l’Etat : OK, fais ce que bon te semble, désormais je m’écarte de toi, je vais essayer autre chose. C’est là où le principe de l’Etat rattrape le citoyen frondeur qui, de bonne foi, pensait qu’il était légitime de faire usage de ce droit de retrait, de retranchement, d’écart, de départ. C’est là où l’Etat dit : « Non, tu rentres dans le rang, avec les autres ». Cette immobilisation autoritaire est d’une insupportable violence, une violence qui apparaîtra de plus en plus violente. Où se dévoile la nature même du pouvoir, son essence, en tant qu’il est une instance de souveraineté qui ne se pense que dans l’absolu de ses prérogatives.

La forme de l’Etat ne se comprend vis-à-vis du citoyen que dans un rapport d’asservissement total. L’Etat-social se retire. Se défait la société. Le lien. L’expérience du commun. Et la démocratie ? Mais elle n’était que cela : l’Etat-social, l’Etat faisant commun et société. Perdre l’un, c’est toujours perdre l’autre. Le voilà donc passé de l’injonction « désire-moi » à l’injonction «obéis-moi ». Le contrôle par la pulsion fait place au contrôle par la violence. Là où cesse la propagande revient la schlague. Il n’a au fond jamais été question d’autre chose que de cela, même quand on nous parlait de Révolution française, même quand on évoquait devant nous les Lumières.

De sorte que nous voilà contemporains d’une double révélation : le pouvoir n’élabore sa puissance qu’au détriment du citoyen et de la démocratie au sens vrai du terme. Et ce n’est que par ruse qu’il a pu se réclamer un court moment du bonheur et de l’émancipation du peuple. Ce qui a été mis à vue est à la fois la nature même du pouvoir et la rouerie méthodique avec laquelle il manipule les foules.

Cette clarté qui nous revient nous révèle nos chaînes. Chaînes jamais brisées. Depuis cette base c’est toute la montagne qui est à nouveau à gravir. Un refus inconditionnel est seul susceptible de restaurer notre souveraineté. Mais alors c’est la guerre.

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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 17:10

Or donc c’est ça l’Objet.
Qui dira cet invu. Cet abominable. Cet infréquentable. Cet irregardable.
Le voici. Il est tout là. Il n’est que cela et il est ainsi : indiscutable et là.
Connais-tu seulement quelque chose de plus indiscutable ? A part les pierres peut-être. Les pierres, oui les pierres, avec les arbres, les animaux.
Méconnaissable. Inconnaissable. Que dissimulent ses dons de scandaleuses métamorphoses ? Qui êtes-vous, Objet posé là comme un défi au bon sens, au bon goût, à la décence, à la civilisation ? Ou bien prétendez-vous parler au nom d’une décence autre, d’une décence nouvelle ? De quel arrière monde êtes vous l’émissaire ?
Cet Objet auquel il ne faudrait avoir accès que sur autorisation expresse, difficilement, douloureusement avec, chaque fois, le prix à payer pour cette lenteur, cette difficulté. On ne le veut qu’enfermé : dans des coffres, sous la terre, en habit d’apparat.
Où a-t-on vu plus de lois que dans les affaires le concernant ? Où plus de violence, plus de morgue, de dégoût, de suspicion, de malveillance, de rejet ?
S’il nous appartenait, je veux dire vraiment, nous nous appartiendrions. Je veux dire vraiment. La vie serait la nôtre. Nous saurions ce « qui » par ce cul, ce « quoi » par cette bouche, ce « pourquoi » par ce sexe, ce « comment » par cette force en nous. S’il nous appartenait, je veux dire vraiment, tous les pouvoirs fondraient comme neige au soleil. S’il nous appartenait, je veux dire vraiment, nous en confierions la garde et le bon soin aux autres, à tous les autres, à qui nous rendrions la pareille. Mais alors quoi ? Plus de bottes, de bruits de bottes, et plus de guerres, plus de fracas.
Cet Objet est donc dangereux. Pernicieux. On le voile fissa de pudeur on le cache on l’enferme on le ligote. Ce nous tellement nous qui n’est pas vraiment nous. Ce nous qui n’est pas à nous mais à quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui décide pour nous de son usage et de sa destinée. Quelqu’un qui en a le contrôle pour de vrai. Tout ceci est réglé dans l’ombre de derrière, dans les bureaux en sous-sol des secrètes administrations, dans ces décrets, ces codes, ces arrêts hypocrites que quelqu’un prend nuitamment à seule fin de nous rendre impossible le jour.
On a installé un péage entre toi et cet Objet qui est le tien. On l’a investi afin de te le revendre par petits morceaux. Chacun y travaillant. Chacun s’en occupant et y trouvant son compte. Alors tu le regardes, l’Objet ; il n’est plus que transformation, chantier sans fin : « parce qu’il le vaut bien » dit la publicité. Tu te dis c’est comme ça, on ne peut rien y faire. Partout on s’active pour le rendre autre qu’il n’est. C’est un marché. Une place de marché.
Sain/Obscène. Licite/Non licite. Beau/Laid. Montrable/Immontrable. Grotesque/Miraculeux.
On le vend à prix d’or, quand c’est une princesse, un chanteur, une actrice. Mais qu’on ose montrer l’Objet, sans alibi, sans fard, sans autre cosmétique que la maigre légitimité de l’être là et du commun : tout s’effondre. Nos privautés, nos conventions, nos privilèges, et jusqu’à nos fragiles esthétiques qui oscillent péniblement entre inculture et barbarie. Moi je dis soit, que tout s’effondre. Est-on si fier de ces carcans qui enferment nos vies ? De ces « impossibles » ? De ces « c’est comme ça » ?
« C’est comme ça » : il n’y a qu’une seule chose qui puisse le dire, et cette chose c’est l’Objet. C’est comme ça, dit-il. Je suis venu au monde, et c’est comme ça. Voyez vous-mêmes. Constatez. Faites de même. Exhumez donc votre « comme ça ». N’en soyez plus terrifié, mortifié, anéanti. Il est au-delà des qualités, celui-là, au-delà des regards : parce qu’il est. C’est comme ça. On ne juge que ce qui dépend de nous. On ne juge pas l’état des choses.
Notre « voix au chapitre », elle commence ainsi. Ouvrez ouvrez, ouvrez donc toutes les portes. Jusqu’à la dernière. Celle que vous n’aviez pas remarquée. Et si c’était celle-là, celle-là justement, qu’il nous faut absolument ouvrir ? Ouvrez tout. N’oubliez rien.
Qu’il advienne sans barrière, de soi à soi comme on dit d’homme à homme. Fluide comme un fluide. Coulant entre les choses, se déversant comme une danse parmi les mille mondes. Démassifié. Déconditionné. Unique. Tourbillonnaire et gai.
Mais cet Objet si tout à coup, si brusquement, tu le regardes à la lumière crue de son intime vérité, tu sais, cette vérité que l’on dit toute nue, que vois-tu ? Tu vois la fin de la lutte. Tu vois la fin de ton regard, dans ce qu’il a d’obscurci, de buté et d’hostile. Tu vois la fin de la bassesse, de l’intérêt et de la bassesse. De cette médiocrité qui empoisse tout. Tu vois : l’élan, le don, la générosité. Tu vois l’allégresse du vivant.
Si cela gêne et qu’on vienne à se plaindre, ou si quelque chose manque, rhabillez-le, rhabillez-le donc si vous le souhaitez, cet Objet qui est vôtre : la cruauté s’annonce. Vous l’avez réveillée.
Mais que vous consentiez à lui, avec humilité, avec simplicité, vous consentez à vivre. Que de vous à lui la distance s’efface, le monde recommence. Il se met à battre dans votre sang comme il bat dans les tambours chamanes. Du rythme juste. Celui que vous aviez oublié.
Quand l’Objet s’est extrait de toute compromission avec quelque souveraineté que ce soit.
Quand l’Objet ne s’offre plus comme représentation, interprétation, mais qu’il manifeste au contraire l’inconditionnalité du plein, du vivant et du libre.
Et qu’il se tourne vers toi, oui toi, toi justement ; et qu’il se fait invite.
Alors trouve cet Objet en toi, agis de même. Déboucle-le. Déverrouille-le. Offre-le en retour à la multitude, comme le seul présent que l’on attend de toi. Dans une effusion. Dans toute l’affection de la réciprocité.
Nous y gagnerons peut-être, enfin, notre nom d’Homme sur la Terre. Cela vaudrait au moins la peine d’essayer.

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