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25 janvier 2008 5 25 /01 /janvier /2008 12:10
Mon heure est venue Puis elle est repartie Qui de nous deux n'a donc pas su voir l'autre Depuis je vis sans heure Rincé de cette illusion Un peu à l'écart Rigolant sous cape
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23 janvier 2008 3 23 /01 /janvier /2008 14:48

wild.jpgCertainement un des films les plus importants du moment : Into the Wild, le dernier Sean Penn (tiré du best-seller de Jon Krakauer) . Lorsque la ville, schizophrénique, n'a plus d'autre promesse à offrir que son essentielle inauthenticité, il s'en trouve toujours un, plus rêveur, plus obstiné que les autres, pour tenter une sortie. Toujours l'espace américain a servi de lieu au ressourcement. L'histoire vraie d'un "routard magnifique", Chris McCandless,  qui décide de plaquer la perspective d'une petite vie rangée où l'on se consume en consommant, parti retrouver son âme sauvage tout au fond du monde blanc : l'Alaska. Avec cette leçon à retenir : il faut savoir mettre le mot juste sur la chose. Une leçon de vie et de mort, à partir de cette rhétorique des profondeurs. 

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18 janvier 2008 5 18 /01 /janvier /2008 10:47

Une route juste après la fin du monde. Route de post-apocalypse. Paysages depuis longtemps détruits, couverts de cendre. L’air ? Irrespirable. Les couleurs ? Disparues, bouffées par le gris de la désolation éternelle. On ne sait rien de ce qui a bien pu se passer. Le vide a tout emporté. Plus de narration possible. Le monde est devenu silencieux. Unique certitude : voici un temps où les rares vivants envient les morts. Il passe dans le brouillard givrant des hordes redevenues anthropophages. Et puis un père et son jeune fils. Poussant un caddy de supermarché, comme les pauvres d’aujourd’hui, où ils entassent chemin faisant leur maigre pitance, leurs maigres trouvailles. Campements frigorifiés au fond des bois malingres, au milieu des arbres morts. Tout est mort. Seul le feu. « Pas vrai, p’pa, qu’on porte le feu ? », dit le petit. Le feu, c’est cet amour qui demeure, fait de soin, d’attention réciproques. L’amour d’un père pour son fils, c’est tout ce qui reste. L’honnêteté, la volonté de rester, autant que faire ce peut, du côté « des gentils ». Quand tout a lâché, ce retour aux valeurs humaines les plus profondes constitue le seul moyen de savoir qui l’on est vraiment. Et cette route. Cette route vers le sud, vers la mer, pour vérifier sans doute que ni le chaud ni le bleu n’existe plus sur Terre. Pour en avoir le cœur net et chasser, une bonne fois, toute espérance. La Route, ce n’est pas ce qui conduit d’un point à un autre. Seul le mouvement pousse à vivre dans cet impossible après. Il n’est pas nécessaire de vivre. Ce qui est nécessaire, c’est d’aller.

 La Route (et son corollaire, l’espace) est l’élément fondateur de l’imaginaire américain. C’est d’abord celle des pionniers, de Lewis et de Clark, celle de la « destinée manifeste » ; le "Chant de la Route Ouverte" de Walt Whitman ; le « Sur la Route » de Jack Kerouac ; dans « At the end of the Open Road », prix Pultizer 1964,  Louis Simpson a eu beau en annoncer la fin, elle est toujours là, la route… Les « road-movies » sont aujourd’hui un genre cinématographique à part entière. Le rouleau original du premier jet de l’œuvre culte de Kerouac, qui se déroule comme le ruban de la route, vient tout juste d’être publié. Décidément, la Route est une notion qui agite l’esprit et semble répondre à de nombreuses interrogations. Plus que jamais, elle est devant nous, la route !

 

C’est que depuis le 11 septembre le monde est entré dans une nouvelle ère. La protection millénaire que nous offrait la ville, derrière son mur d’enceinte, a volé en éclat. La ville, voilà qu’elle nous explose à la gueule. Nous découvrons que l’abri n’en est plus un. Nous entrons dans une ère post-urbaine. Or que reste-t-il quand il nous faut sortir de la ville ? La route. Non plus celle des pionniers, de la « destinée manifeste » : celle de l’absence dans le gris de toute destinée possible.

 

« La Route, c’est la vie ! », disait Kerouac. Cinquante ans après, le récit magistral de Cormac McCarthy a su retenir la leçon. Il nous fait entrer dans une temporalité inédite qui n’est pas encore tout à fait notre présent, mais qui n’est plus tout à fait de la science fiction. Cette temporalité nouvelle marque l’ouverture du monde à la possibilité de sa fin prochaine. Mais jusqu’au bout ce lien, ténu, qui a le don de l’éternel : le soin réciproque à travers lequel se dit, jusqu'au bout, l’amour entre un fils et un père.

 

A travers la radicalité de son récit, McCarthy fait repartir l’homme à zéro, lui fait retrouver les bases presque oubliées de son humanité.

 

 

La Route, de Cormac McCarthy (Editions de l’Olivier).

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12 janvier 2008 6 12 /01 /janvier /2008 14:17
J’admets ma mort. Non plus comme un accident, une impropriété de la nature, une rature, une défaite. Mais comme chose à l’égal des autres choses, rajoutée à la série : ce bol que j’ébrèche, cette plume qui crisse, le souffle plus ou moins proche des bombardements, la branche qui ploie sous la bise automnale, la ramette de papier quatre-vingt dix grammes, ce livre que je prends, ce livre que je pose, ces quelques légumes ramenés du dehors, le cri dans la rue de quelqu’un qui demande des nouvelles, le poste de télévision branché sans interruption sur les informations, toutes ces choses, toutes ces choses, avec ma mort au bout.

 

Elle est là. Tout autour de moi. Dans les écritures serrées de tous ces livres que je n’ai eu de cesse, ma vie durant, d’accumuler autour de moi.

 

Il y a ce pays, avec ses îles et ses oliviers ;  et puis tous ces ports, ces passages à travers le grillage où se sont si longuement mêlées les langues et les sangs. Le sourire éblouissant des filles d’ici est né de l’oubli de nos origines. De ce mélange.

 

Mais ce soir il y a aussi peu d’avenir pour les sourires que pour le sans origine. La liberté de n’être de nulle part nous est désormais refusée. Il faut en être ; d’ici ou de là. Dire son camp. De quel côté de la canonnière.

 

Nous flottons dans nos vêtements, trois ou quatre tailles en dessous de nous-mêmes. Nous nous habituons à ce flottement, à ce vague. A ce gris parcheminé de la peau. Chacun portant aux yeux de tous la trace de notre disparition programmée.

 

Au début une seule question : est-ce cela la peur ? Et puis comme une gêne : laisser un cadavre. Une trace que je laisserai à d’autres, des inconnus, le soin d’effacer. Mourir, oui. Mais laisser ce cadavre.

 

Aussi la gêne finit par rendre la peur plus incertaine. C’est drôle comme les convenances nous préservent des gouffres.

 

Cette mort et ces livres accumulés. Ce besoin des mots des autres.

 

Et maintenant : quoi ? Quoi devant cette violence ? Que disent-ils, ces mots ? Que nous enseignent-ils, maintenant que nous glissons toujours un peu plus vers le désastre ? C’est que peut-être la question de Montaigne « Que sais-je » n’est plus d’actualité. Aujourd’hui, la question serait plutôt : « Qu'avons-nous fait de ce que nous savions ? ». Que faire de ces mots, que faut-il surajouter à la culture pour qu’elle se fasse conscience.

 

La violence du XX ème siècle nous a accoutumé à ce perpétuel viol des foules, la guerre là, immensément civile, immensément répandue entre les murs effondrés des maisons ouvertes de force. Les cris des familles. Des hommes que l’on tue. Des femmes que l’on emmène. Des enfants aux yeux secs errant dans les décombres. Notre vie passée à consentir à cette dépossession. Nous sommes pris dedans ; dans un dedans de sirènes et de tirs de batteries  anti-aériennes. Un dedans d’écroulements, d’explosions. Entre missel et missile.

 

Les gens qui courent dans les rues. Le regard en coin. Toujours un peu honteux de cette hâte qui dit aussi la faiblesse de chercher un abri. Chercher à échapper aux balles des snipers. Y a t-il une faute à vouloir ainsi continuer à vivre, malgré tout ?

 

J’ai connu autrefois un vieux pianiste juif qui, au camp de Birkenau, interprétait chaque jour, au moindre instant de solitude, des symphonies muettes sur un clavier dessiné à la craie sur le sol. C’est parce qu’il entendait distinctement chaque note de la musique qu’il jouait qu’il avait survécu, c’est en tout cas ce qu’il prétendait.

 

Oser un tel livre.
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10 janvier 2008 4 10 /01 /janvier /2008 09:03
Il y a les peuples qui savent encore s’asseoir par terre et ceux qui ont quitté le sol. Les seconds possèdent le pouvoir, les premiers ont le savoir profond des choses.
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9 janvier 2008 3 09 /01 /janvier /2008 21:25

"N'écourte pas ton voyage, mieux  vaut qu'il dure de longues années et que tu abordes dans ton île aux jours de la vieillesse (...)".

"Ithaque t'a donné le beau voyage : sans elle, tu ne te serais pas mis en route. Elle n'a plus rien d'autre à te donner".

(Constantin Cavafis).

Gardez votre reconnaissance. Eloignez cette Ithaque de mon itinéraire. Laissez-moi cette route. Gardez-vous tout le reste.

 

 

 

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6 janvier 2008 7 06 /01 /janvier /2008 16:01

DSC02866-copie-1.JPGPremier jour de l’année. Le silence scintille dans les étoiles froides de l’aurore. Le soleil est encore derrière l’horizon rouge, derrière le noir des collines de caillasse. La lune en quartier dans le ciel bleu, comme vernie, illuminée de l’intérieur, veille. Puis tout ce rouge soudainement se ramasse, se concentre, tandis qu’un vent plus glacial encore se lève, juste avant que ne paraisse le tout premier rayon du soleil de ce côté-ci de la Terre. Notre campement se situe non loin du djebel Sagho, dans la région de Tazzarine, dans le grand sud marocain. Un ciel immense s’est invité au dessus des crêtes bleues de l’Afrou n’Tounalhazam tandis qu’aux vastes plateaux désolés de pierres se sont lentement mêlés les premiers sables blonds des dunes sahariennes. « Je serai mort que quelque chose de moi reviendra assurément pour assister de nouveau à l’arrivée de ce tout premier soleil sur la Terre ». C’est ce que je me suis dit à ce moment précis.

(extrait du Carnet des Pierres et des Sables)

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4 janvier 2008 5 04 /01 /janvier /2008 16:26

 

 

OK, c’est un fait : nous sommes entrés dans la société du signe-spectacle. La surabondance des signes comme spectacle pur. Cette inflation galopante de messages de différents niveaux tend à produire chez l’individu une fragmentation et une dispersion de son attention aux choses. Plus le nombre de stimuli croît, plus l’interaction faiblit. Tout se passe comme si la déferlante sémantique quotidiennement déversée sur l’individu lui était peu à peu devenue comme un bruit de fond. Une esthétique pure. Au détriment d’un sens, d’une exigence de sens (Mais après tout, pourquoi en faudrait-il un ?). Au point que vouloir trouver une signification globale passe désormais pour un archaïsme. Or c’était cette recherche de sens qui fondait naguère la liberté critique de l’esprit. L’élaboration par l’individu, au sens kantien du terme, d’une liberté autonome de pensée (« Ose penser ! »), n’est désormais plus à l’ordre du jour.

Le phénomène est connu depuis longtemps ; c’est son ampleur qui est inédite. L’inflation des signes tend à générer une nouvelle culture qui tend à son tour à accélérer l’inflation des signes. Au moment crucial de sa formation, l’ado met en concurrence les discours traditionnels descendants (parents, professeurs) à vocation prescriptive (« ce que tu dois faire ») et culturelle (« ce que tu dois savoir ») avec les autres types de discours, horizontaux dont il est quotidiennement la cible (Internet, messagerie électronique, sms, chat, baladeur, téléphone mobile, radio, télévision, magazines, publicité, réseau de camarades…). Entre 4 et 14 ans, le jeune est confronté à 850 heures de télé par an, soit l’équivalent du temps scolaire. Son attention traverse ainsi des milieux hétérogènes. La société d’hier hiérarchisait l’ensemble des discours pour leur donner un sens : d’abord le discours des impératifs universels (Religion, Patrie, Humanités, Morale), puis le discours de l’autorité de proximité (curés, parents, professeurs). Tout cela devait forger le périmètre de la conscience privée. L’individu, à partir de là, pouvait se confronter aux différents discours de ses pairs parce qu’il avait déjà construit pour lui-même une grille symbolique solide. On constate aujourd’hui que ceci n’est plus vrai. C’est dans l’interaction avec autrui que s’élaborent les nouvelles valeurs du discours, à travers le prisme de l’exemplarité. D’où le succès des talk-shows où des inconnus déballent leur vie privée qui, a priori, ne nous regarde pas. Mais on veut savoir comment ça marche chez les autres afin de ramener un plan de vie qui nous soit utile à nous aussi. On ne veut plus de grands principes directeurs, seulement savoir si Madame Michu, confrontée à une situation concrète, va vraiment être capable de faire face, et comment elle va s’y prendre (real-tv). Cette force de l’exemple marque aussi le retour pour le moins ambigu du « charisme » comme valeur fondamentale attachée à l’époque. Ambigu car le « charisme », c’est le culte du chef.

Ces nouvelles pratiques symboliques désorganisent le discours, le fragmentent à l’infini. Les histoires particulières succèdent aux histoires particulières, sans volonté de synthèse. Regardez comment un ado explore un jeu vidéo qu’il ne connaît pas : non en lisant le mode d’emploi, mais en se jetant directement dans la complexité des interactions. De façon plus générale c’est désormais ainsi qu’agissent les individus. L’interaction, l’affordance, l’agir en réaction sont désormais les nouveaux modes d’acquisitions des connaissances. Connaissances qui, parce que le mode d’accès a changé, ont elles-mêmes changé. Ce n’est plus le texte fixé une fois pour toute du livre mais l’hypertexte toujours mouvant du web. Avec un risque notable : que  la dynamique euphorisante de l’accès éclipse l’attention portée à la connaissance proprement dite. Les anciennes systématiques, les anciens dogmes, ne tiennent plus. La réaction intuitive prend le pas sur le jugement hérité de la philosophie grecque. Un tel monde, en rupture avec le modèle cartésien, ne s’affranchit-il de la raison que pour mieux laisser toute la place à la croyance aveugle et à la réaction épidermique ? Reste pourtant une avancée considérable : le sens est devenu un nomade perpétuel, jamais fixé une fois pour toute.

La surabondance de sollicitations par la marée montante des signes proliférants fait courir le risque du « neutre ». Passé un certain point, plus on « stimule », moins on obtient de réactions. L’apparition d’un citoyen conscient et libre n’a peut-être été au fond qu’une courte parenthèse dans une brève histoire. « Le spectacle éloigne l’homme de lui-même ». Debord, davantage cité que lu, énonce là les règles du jeu actuel. La féerie hallucinée à laquelle nous convie la société hyper consumériste évacue peu à peu les « questions essentielles » (Comment vivre ? Comment mourir ? Qui suis-je ? Que me sont les autres ?...). Le libre et le juste ne sont plus des catégories opérantes. Dans la nouvelle matrix, le sujet d’hier s’est transformé en avatar. On ne vit plus, on joue. On ne meurt plus, on rejoue. L’interaction forte des temps principiels s’est métamorphosée, presque sous nos yeux, en interaction faible, vague, soumise entièrement au jeu des pulsations imposées par les émetteurs de signaux. Le signe n’existe plus en tant que tel – seul existe l’intensité du flux qui les produit. Nous sommes passés de la production de signes à la production d’intensité pure. D’où le culte de l’énergie, de la brutalité grégaire, au détriment du doux, du pacifique, du libératoire. 

Ce phénomène, on en a la trace en politique, avec un basculement très net au détour des années 90, lorsqu’à coup d’habiles communications la droite s’est mise peu à peu à incarner la jeunesse, le courage d’entreprendre, le goût du risque et de la nouveauté, tandis que la gauche, qui incarnait naguère l’esprit de 1789, se trouvait réduite au conservatisme frileux et à l’archaïsme.

Cette féerie consumériste, coupée des questions essentielles (et en cela libre des tourments qui leur sont associés), n’est pas aussi idéologiquement neutre qu’elle le prétend. Pour fonder son pragmatisme cynique et hystérisé, elle va se chercher d’autres valeurs. Une autre « féerie », réactionnaire celle-là : retour des cultes oubliés, le fort, le messianique, le tragique, l’ordre, la pureté…   

Ce post-humanisme n’est sans doute que la figure festive et chamarrée d’une résurgence nettement réactionnaire. Une hallucination collective que l’on espère passagère.

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20 décembre 2007 4 20 /12 /décembre /2007 23:58

DSC00220.JPGLa première fois que j’entendis son nom murmuré entre les lèvres d’un gars du pays, la veille, avant même d’en apercevoir les premières dunes, je compris qu’il passait dans ces trois syllabes le frisson sacré du respect le plus absolu, d'une ferveur très secrète : Sahara. Pas besoin de rajouter une seule parole à cela : Sahara. Il est le mot qui recouvre tous les mots. La porte du silence. Bonheur de le retrouver pour ces quelques jours de bivouac. Dans la clarté froide de la nuit écouter les étoiles. Quand tu viens au désert, tout se passe entre toi et la Création. Tu retrouves l’un et le zéro. Sahara.

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20 décembre 2007 4 20 /12 /décembre /2007 18:05

Quelle joie hier soir chez Frédéric Taddeï de voir, une fois n’est pas coutume sur le petit écran, les artistes Hervé di Rosa, Robert Combas, Ben, Bernar Venet, Jacques Villeglé, Jean-Pierre Raynaud. Peu habitués à pareille lumière, ils étaient pressés de trop en dire, potaches rieurs comme Ben (« l’art n’existe pas, il n’y a que des ego ! »), brouillon comme Combas, méditatifs comme Venet ou Raynaud. Parfois limite règlements de comptes entre copains de quarante ans on y parla gros sous, beaucoup même, puisque la cote l’emporte désormais sur le reste – et qu’au plan international, le label France ne brille plus depuis longtemps. Mais qu’importe ; c’en était drôle, ce débat, jovial, détendu, libre, l'humain trop humain y salopait allègrement l'hypnotique mesure de la télévision et débordait le cadre habituel des émissons estampillées "culture", tout ça faisait un peu « brèves de comptoir », gentiment foutoir, comme une rencontre à l'improviste dont la surprise même nous est un réconfort. Liberté, plaisante liberté qu’on aimerait bien voir, quelquefois, en littérature. Quand il ne s’agit pas de prouver quelque chose, mais seulement d’affiner, lentement, au fil des ans qui superposent leur couche, une idée, une intuition. Trois fois rien. Pouvoir aller son chemin. Parfois ignare, parfois érudit. Comme ça vient. Sans obligation. Sans rien devoir à personne. Sans schlague et sans chiens pour vous dire où mettre, ou ne pas mettre les pieds. Cette raideur, cette hantise fondatrice qui traverse les Lettres Françaises, de part en part : hantise de ne pas comprendre, de ne pas « en être », de ne pas avoir de « talent », de ne pas écrire « comme il faut » : comme si, en la matière, existait un « comme il faut » ! Montaigne s’en foutait ! Stendhal n’en avait cure ! Ne pas être à la hauteur : toute cette vanité bien française, franchouillarde même, qu’on nous reproche d’un bout à l’autre de la planète, tient précisément à cette angoisse initiale. Elle est sans doute le produit de la terreur qu’a fait régner sur les jeunes cerveaux l’ordre obtus de l’éducation nationale et de l'institution universitaire, toujours plus promptes à enseigner la soumission et le conformisme que la création originale et la liberté de penser. On aimerait sentir ce grand air, cette envie folle de sortir du sillon que connaissent encore les plasticiens. Ils tissent avec leurs oeuvres un art vivant, perpétuellement nouveau. Oui, on aimerait retrouver, dans l'univers des livres, cette ambiance d’esprits libres sur la route.

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