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26 septembre 2008 5 26 /09 /septembre /2008 09:40
Conversation hier soir à L'Arbre à Lettre rue du faubourg Saint-Antoine avec des représentants. Beau métier : ce sont eux les passeurs entre l'éditeur et le libraire; eux qui font faire au livre l'autre moitié du chemin, vers le public. Cette phrase inquiétante toutefois prononcée par l'un d'eux : "Il y a des livres qui sont déjà morts avant de sortir de chez l'imprimeur". Me suis resservi un petit coup de rouge, histoire de reprendre courage.
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25 septembre 2008 4 25 /09 /septembre /2008 15:24

L'écrivain polonais Witold Gombrowicz se désolait, dans un texte curieux de 1947 intitulé "Contre les poètes", de ce que la poésie donne lieu à un certain nombre d'attitudes peu rationnelles. Par exemple, disait-il, si je donne lecture d'un poème célèbre tout en changeant certains mots de façon à rendre le sens tout à fait incompréhensible, le public n'en manifeste pas pour autant un moindre enthousiasme.

                        Gombrowicz analyse ce phénomène comme l'indice irréfutable d'un doute majeur : et si au fond la poésie n'était autre qu'une vaste supercherie ? "La messe poétique a lieu dans le vide le plus complet", écrit-il. Eh bien soit, postulons ce vide rationnel ; la formule magique des rites anciens a-t-elle un sens en elle-même ? Sa fonction n'est-elle pas précisément de plonger l'esprit dans cet état d'indistinction, ce vide même ? La poésie a à voir avec l'incantation : c'est une parole pour faire tomber la pluie, non le support à une pédagogie ou une démonstration. Elle part de nous et nous entraîne au-dehors. Et s'ouvrir - hors de soi - mais à partir de soi - à cette incomplète figure qui invente des chemins poétiques à seule fin de nous affranchir de nos propres limites.

                        Une voie peu à peu se dégage. C'est là que nous allons, si vous le voulez bien.

Cette langue du dehors est familière à certains; c'est la voix du haïku. Le plus beau haïku qu'il m'ait été donné d'entendre récemment, c'est celui d'une petite fille d'un an et demi. Pratiquement ses premiers mots. En pleine journée, elle contemplait un ciel d'été. Dans un ravissement mêlé d'effroi, elle murmurait :

 

" Lune,

Oh ! Lune…"

 

Le haïku, lorsqu'il est juste, échappe au haïku. Il bondit hors de sa propre forme. Il est pauvre sur le plan stylistique, il est sans intention. Il dit :"Juste cela", il dit "Seulement cela".

J'ai appelé "confiance ontique" ce moment d'interfusion où le poète, par l'intermission de l'écriture, sort de lui-même, rejoint le dehors, ouvre le monde. Cette "confiance ontique" n'appartient pas plus à la tradition japonaise qu'à la philosophie allemande ou française. L'art du haïku s'attache plus à l'esprit qu'à la lettre. C'est pourquoi un Occidental par exemple peut très bien réussir un haïku en dehors de toute considération d'ordre formel.

                        L'esprit du haïku ne consiste pas à produire un effet littéraire. Ni surprise, ni rupture dans la chaîne de la conscience de l'auditeur : ceux qui ont prétendu cela - et ils furent nombreux - ont du haïku une vue trop stratégique, trop volontariste. Le haïku est ailleurs.  Il n'est autre que l'art de la mise en présence. Une ride sur l'eau - et le bruit du vent ; rien de plus.

                        Lorsque, quittant Edo au printemps 1689, Matsuo Basho se mit en route pour le pays du Nord Profond, il ne savait pas qu'en réinterprétant la tradition littéraire il allait donner naissance à une forme nouvelle : le haïku. Sa concision, sa brièveté, son acuité en ont fait au plan de la littérature mondiale un des ferments du renouveau.  

                       

 

On ne peut parler de la résurgence du haïku dans la littérature moderne sans en référer immédiatement à ce groupe de poètes et d'écrivains américains qui, dans les années 50, se firent connaître sous le nom de Beats.

C'est Jack Kerouac qui trouve le titre du poème le plus célèbre de Ginsberg - et certainement de toute l'épopée Beat des années 50 : Howl. Le Cri. L'immédiat se gagne au-delà des mots, au-delà de la métrique. C'est ce que le groupe Beat, très influencé par l'écriture automatique des surréalistes français, a compris. "Le principe du Tao est la spontanéité", disait Lao-Tseu. Méditant sur les Quatre Nobles Vérités du Bouddhisme, convoquant ce vieux chinois  hilare de Han Shan, découvrant l'art japonais du haïku, Jack Kerouac va ouvrir l'ère du haïku post-moderne. La célébrité considérable qui va s'abattre sur lui détournera par la suite l'attention de cette contribution fondamentale de l'auteur de On the Road.

                        A l'automne de l'année 1955, Jack Kerouac quitte le cirque médiatique que l'histoire littéraire va retenir sous le nom de "Renaissance Poétique de San Francisco" et part arpenter les montagnes en compagnie d'un jeune étudiant, Gary Snyder. Celui-ci vient de terminer sa  thèse sur l'interprétation d'un mythe indien et a entrepris la traduction des poèmes de Han shan. Ce qu'il recherche chez les Indiens - disons pour aller vite : un rapport plus direct avec le monde -  lui est plus accessible dans les tradition du Bouddhisme, du Tao et du bouddhisme zen ; parce que cela fait l'objet d'un enseignement écrit.

                        Par leurs incessantes facéties et leur insouciance, Han-shan et Shi-te parviennent à rompre l'arbitraire des logiques ordinaires. Face aux conventions, l'absurde de leur comportement a pour fonction de dévoiler la vacuité de toute chose. Ils sont donc tout indiqués dans le contexte conformiste de l'Amérique post-nucléaire.

                        Plus généralement, on peut rappeler que l'influence de la littérature traditionnelle chinoise sur la poésie américaine, notamment depuis Ezra Pound, a été déterminante. Elle a permis à de nombreux auteurs de rompre avec l'egotisme bourgeois et l'anthropocentrisme hérités de la vieille Europe. Les transcendantalistes du XIXème siècle, éveillés en cela par les romantiques allemands, s'étaient déjà montrés attentifs à l'Orient : Emerson, Thoreau, Whitman. La pensée duelle propre à la tradition occidentale s'estompe au profit d'un désir fusionnel avec l'Un-Tout. Loin de toute idéalisation de la nature : celle-ci n'est que l'enveloppe de notre co-appartenance à un monde même.

                        Redécouvrant par eux-mêmes, à travers la culture aborigène de leur propre pays, l'urgence de renouer les liens avec la nature,  les poètes américains étaient sans doute mieux disposés que d'autres à écouter ce que l'Orient avait à leur dire. Ainsi que l'enseigne Alan Watts, l'un des principaux introducteurs de la pensée orientale en occident, le bouddhisme zen n'est ni une religion, ni une philosophie, ni une psychologie, ni une science, mais un moyen de libération - une sortie vers le Grand Dehors inconditionné.

                        Il s'agit avant tout de percevoir sa nature profonde comme identique à celle de toute chose. Ni ésotérique ni doctrinaire, le bouddhisme zen s'adapte à toutes les cultures par sa dimension d'universalité et s'incarne dans le moindre acte concret contenu dans la vie quotidienne.

                        On dit qu'au Vème  siècle Bodhidharma quitta l'Inde et passa en Chine afin de transmettre l'enseignement du Bouddha. Frotté de confucianisme et de taoïsme, il y donnera le bouddhisme Ch'an, pour prendre au Japon le nom de zen. Le bouddhisme enseigne aux hommes à abolir leurs frustrations nées de la convoitise, et à sortir de la souffrance "comme on  souffle une bougie". Mais Alan Watts indique que l'on ne peut en comprendre le sens véritable  si l'on n'est pas soi même engagé dans un processus de déconditionnement. Le non-conformisme fervent, pour ne pas dire la marginalité qui est celle des Beats dans l'Amérique de 1955 suit tout naturellement cette pente, les prédisposant de manière favorable .

                        Au cours de leur randonnée dans les montagnes, le jeune poète Gary Snyder et Jack Kerouac improvisent des haïkus. Cet épisode est relaté dans les Dharma Bums de Kerouac. "La part du zen qui  a influencé mes livres, écrira plus tard Jack Kerouac, est celle qui contient les haïku, poèmes de dix-sept syllabes, en trois vers, écrits il y a des centaines d'années par des gens comme Basho, Issa, Shiki… Le début du zen, ce fut quand Bouddha réunit tous ses moines pour prononcer un discours et choisir le premier patriarche de l'école Mahayana ; au lieu de leur tenir un discours, il leur montra une fleur. Tous demeurèrent abasourdis, sauf  Kasyapa, qui se mit à sourire…"

                        Même sous sa forme occidentalisée, et au mépris le plus complet de la métrique initiale (rythme 5/7/5, dix-sept syllabes, trois vers), sans se préoccuper non plus des saisons comme l'exigerait une stricte conformité, le haïku, c'est le sourire entendu de Kasyapa.

                        Cette essentielle connivence.

                        C'est bien, au-delà de toute littérature possible et au-delà de toute stylistique, cette essentielle connivence que l'on retrouve dans le murmure de la petite fille d'un an et demi.  Rappelez-vous :

                                  

Lune,

                                                                       Oh ! Lune…

 

Rien de grandiose, rien d'intentionnel ; le "juste cela" pris dans l'événement de son apparition toujours miraculeuse. Rien à voir avec la métrique, ni avec je ne sais quelle tradition littéraire. Basho disait que le plus beau des haïku est celui qui sort de la bouche d'un enfant.

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25 septembre 2008 4 25 /09 /septembre /2008 15:09

L’arc de la bibliothèque aux mille tranches de livres, et un esprit tendu, un regard qui se perd dans les calmes forêts vallonnées du Périgord – au-dessus des hommes et de leurs religions. Au dehors l’air azur file sur l’aile des martinets. On entre dans la tour par la chapelle intérieure dont le plafond représente la voûte céleste. Au-dessus, au premier étage, la chambre. On reprend alors le vieil escalier en pierre et l’on pénètre enfin dans la fameuse « librairie » de Michel Eyquem de Montaigne. Une simple table face aux fenêtres qui encadrent, prises dans l’arc de la tour, la bibliothèque aujourd’hui disparue. « C'est là mon siège. J'essaie à m'en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté conjugale, et filiale, et civile ». Mille livres. Cela pouvait suffire, au siècle de Montaigne, à condenser tout le savoir du monde. Ses pas sur les dalles tandis qu’il s’absorbe dans ses pensées. L’esprit s’éveille avec le mouvement du corps. Montaigne marche dans sa « librairie ». Levant les yeux, sachant trouver à tout moment l’une des cinquante-sept sentences inscrites sur les poutres du plafond. Effacées certaines, recouvertes par d’autres. « Toute parole a son contraire ». L’orgueil humain empêche le déploiement de la pensée véritable. Toute certitude ne s’institue elle-même que dans le silence de cette réalité qui la dépasse. Cette idée que la certitude peut tuer. Guerres de religion. Catholiques, protestants. Croyances contre croyances. Dogmes contre dogmes. « Que sais-je ? ». Le doute. Mais aussi l’ancrage : « Je suis du monde ». De toutes les sentences et maximes que l'on peut encore lire le long des poutres, dans la "librairie" de Michel Eyquem de Montaigne, la plupart sert à réduire les prétentions de l'esprit : « Le vent gonfle les outres vides, l'outrecuidance les hommes sans jugement »… « Celui qui d'aventure se prend pour un grand homme, le premier prétexte l'abattra complètement »… « Ne soyez point sage à vos propres yeux ».

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Published by Gérard - dans Carnet d'esquisses
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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 19:58

Dans ma langue singulière, celle que j'ai apprise dans mon asie singulière, pour écrire le mot « Vie » il te faut quatre idéogrammes : ténèbres, joie, silence, vide.

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Published by Gérard - dans Traduire le vent
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17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 11:56
Un certain esprit de sérieux, parfois, tend à obscurcir la limpidité naturelle des choses. Il faut apprendre à ne pas en savoir trop. A voyager léger, parmi montagnes et rivières.
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16 septembre 2008 2 16 /09 /septembre /2008 23:38

Mon billet d'avion dans une main, la date de parution de mon prochain livre dans l'autre. Etrange expérience. Départs. Embarcadères des nuits sans lune. Le trait du regard agrandi par la promesse de l'aube. D'un côté le passage parfait vers l'Asie, de l'autre mon ticket pour l'incompréhension tyrannique des "avis autorisés", la chicane sectaire - ou pire, comme à l'accoutumée, l'enterrement sous le silence mesquin (lèvres pincées et culs serrés !). Une chose est sûre : on revient plus facilement du premier que du second. La bonne nouvelle vient peut-être de ce manuscrit qu'une amie poète m'envoie. Une écriture friable comme terre sèche sur la peau au soleil du midi. Admirables ces voix furtives dans le souterrain. Voilà. C'est peut-être pour ça que l'on continue à travers le malentendu de l'édition. Pour entretenir le feu de la communauté.

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Published by Gérard - dans Signes de piste
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15 septembre 2008 1 15 /09 /septembre /2008 16:51
Pour elle tout risquer, puis en rire.
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Published by Gérard - dans Signes de piste
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13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 10:58

Il était une fois un naufragé qui vivait seul sur son île déserte. Pour tromper sa solitude plus que par conviction, il entreprit un jour de rédiger un long message sur un vieux parchemin. Il y disait tout de lui : sa vie, ses rêves, ses manques. Et plus que tout son désir d'être sauvé. Ceci fait, il introduisit le vieux parchemin à l’intérieur d’une bouteille qu’il jeta à la mer, là où il savait que les courants étaient les plus forts.

Des mois passèrent. Il avait repris sa vie routinière. Un beau matin pourtant il fut réveillé par l’éclat du soleil qui se réverbérait sur la mer de façon inaccoutumée.

Il descendit précipitamment vers le rivage et vit cet océan sans fin où flottaient des millions de bouteilles toutes pareilles à la sienne.

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12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 13:38

"Emphatique, plein de pathos" : voilà la critique définitive qui vous tue un manuscrit à peine échoué sur la table des stagiaires, chez l'éditeur ; qui vous pilonne à vie un livre à peine publié, sous la plume du premier pigiste qui passe. Au contraire, la petite sécheresse "cruelle mais sans pathos" signe le chef d'oeuvre Top Vendeur, le gyrophare pour tête de gondole.

Cette haine du pathos est apparue au XIXe siècle dans la société bourgeoise en même temps que la notion d'intimité, de vie privée. On cache alors ces larmes que l'on n'hésitait pas à montrer au siècle précédent. Car la souffrance doit se taire : elle est la juste épreuve que Dieu nous envoie.  Bref le refus de tout pathos est une pudeur bourgeoise.

Le pathos, la ferveur, la passion, voilà pourtant qui animaient les emportements de 1789. Pas des pleurnicheries : des élans révolutionnaires. De ces percées fracassantes, nous en voici privés.


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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 08:46
Comme toi partir, Neal Cassady
en suivant la voie ferrée
entre nulle part et
nulle part
juste tué par
               le pas suivant

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