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3 décembre 2014 3 03 /12 /décembre /2014 16:26

C’est fait : le journalisme n’est plus que l’orchestre sur le pont du Titanic après l’iceberg. Même s’il porte encore en lui la trace fossile des combats perdus pour la liberté et la pensée critique, son crédit est au plus bas. Trop de collusion, trop de propagande, trop de « petites phrases », pas assez de grandes idées, pas assez de véracité. Juste une petite musique d’ennui pour accompagner le désastre en cours et la panne d’avenir.

Depuis trente ans que j’erre d’Assises en Forum, de Colloques en Congrès, les choses n’ont fait qu’empirer. On en a vu passer, des séances de thérapie de groupe où les journalistes eux-mêmes, ou plutôt ceux qui les emploient, faisaient liste de tout ce qui a progressivement transformé le 4e pouvoir en supplétif du pouvoir tout court.

Peu on dit pourtant que le 4e Pouvoir possède une naissance bien trouble. Ne jamais oublier en effet que La Gazette de Théophraste Renaudot, le premier journal, ne fut lancée que pour mettre un terme aux petites feuilles contestataires et vendre au peuple la prochaine guerre de Richelieu ! Le Roi lui-même y écrivait : sous pseudo ! Le journalisme naquit donc bien en tant que masque du pouvoir, comme outil de propagande.

Aujourd’hui le journalisme est représenté par quelques vedettes omniprésentes et omni-supports, multipropriétaires de concessions médiatiques à perpétuité ; pendant que le reste de la troupe se trouve prolétarisé, précarisé par un chômage endémique… et désormais nié jusque dans ses compétences de base par des logiciels qui écrivent les articles sans l’aide de personne.

En général, dans ces foutus "colloques pour la refondation", on commençait toujours par battre sa coulpe entre « grands noms » du journalisme de cour, dénonçant les dérives qui se cantonnaient souvent à « faire des papiers vendeurs », quelques publicités déguisées en articles, quelques collusions trop voyantes avec le pouvoir ; et renonçant à dénoncer les méfaits d’une télévision devenue centrale et n’ayant rien de plus pressée à faire que d’oublier en permanence les missions qui lui avaient été officiellement confiées. A ce titre, relire aujourd’hui le cahier des charges de TF1 reste un g
rand moment d’émotion. On rappelait la phrase de Hubert Beuve Méry (fondateur du Monde) qui disait que le journalisme est une question de bonne distance : trop prêt des informateurs nous sommes intoxiqués et connivents, trop loin nous sommes dans l’ignorance et l’isolement. Autant dire que nos complaisances devaient certainement trouver une explication dans cette subtilité d'équilibriste. Et puis cette auto-flagellation au nom des grands principes se terminaient en général autour d’un bon cocktail où les mondanités reprenaient le dessus, dans le sentiment partagé qu’en dépit de quelques écarts nous exercions « le plus beau métier du monde ». Entre soi. Entre eux, veux-je dire; moi, comme toujours, j'errais dans les marges et j'observais.

Tant de réunions, publiques ou professionnelles, pour ne s’en tenir qu’aux pratiques ; mais rien sur ce qu’est une information. Rien non plus sur ce qu’est une écriture journalistique ; celle-ci a été laminée et standardisée par les « écoles de journalisme », textes substituables les uns aux autres, auteurs substituables, style nulle part ; le texte du stagiaire doué finissant généralement sous la signature du rédac’chef ou du chef de rubrique. Rien enfin sur la nécessaire éducation à l’information, substrat fondateur de toute démocratie vivante.

En fait la désagrégation des ambitions de la presse commence là, lorsque les logiques télévisuelles se répandirent à l’ensemble des supports de presse. Le couple Audimat/Publicité succéda au couple Pertinence/Vérité (qui, il est vrai, ne constitua jamais qu’un modèle essentiellement théorique).

Du Comité des Forges au MEDEF, la presse ne fut jamais pilotée par autre chose que par les forces d’argent, les arrangements mafieux et les intérêts bien compris de « l’upper class ». En revanche son autonomie s’est considérablement réduite. Il faut assurer au marché une information qui en facilite le bon fonctionnement quotidien. Ainsi s’instaure un « climat d’idées », fait de données postulées une fois pour toutes qu’il ne s’agit jamais d’interroger : le monétarisme, le TINA (« There Is No Alternative»), l’austérité, la dette, la crise… La Presse n’est pas là pour dire, mais pour taire. Qu’est-ce qui doit être tu ? Ceci : trente ans de crise ce n’est plus une crise, c’est un système : un changement de régime, dans lequel la démocratie s’efface devant le diktat de « l’économie ». La Presse est devenue l’officine de propagande du marketing généralisé, selon des impératifs catégoriques : récits invérifiables, invraisemblances, mystifications…

Mais la « révolution numérique », depuis, est passée par là. Industrialisant les démissions primaires de la presse. La coupant plus encore des racines démocratiques fantasmées. L’information libérale n’est pas au service de la vérité, ni de la liberté, ni de la démocratie. Elle sert de décor pompeux et infantile à l’effondrement d’un système social. Elle est au fondement du spectacle désormais ininterrompu de nos débâcles, qu’elle travestit doctement en fatalité. Elle sert de relais aux injonctions paradoxales qui tendent désormais à rendre le citoyen complètement fou : cherche du travail quand il n’y en a pas, enrichi-toi quand tu es pauvre, fais des études pour ne pas avoir de retraite, etc...

L’ordinateur a divisé les coûts et décuplé la productivité. Au lieu de reconnaître les efforts colossaux des salariés en terme d’adaptation et en profiter pour réinvestir, les sommes ainsi dégagées sont parties dans la finance pure. Les propriétaires de Presse sont désormais la banque (Crédit mutuel, Crédit agricole), les multinationales (Bouygues, Bolloré), les marchands d’armes (Dassault), le luxe (Arnault, Pinault, Rothschild), la nouvelle économie venue du minitel rose et du boxon (Niel)… Ceux-ci n’ont rien fait pour développer leurs titres : il s’est simplement agi de faire fructifier leur business extérieur.

« La Presse au futur », titrait doctement un récent colloque parisien traversé de professionnels de la profession, sérieux comme un troupeau de cardinaux en goguette. Des vendeurs de « solutions », voire de « solutions business », de « e-machin chose » pour mieux « monétiser » les « contenus ». Peu de journalistes, puisque tout désormais se fait derrière leur dos. Prenons acte des dernières innovations en matière de presse : le journalisme devient un « community manager » Facebook/Twitter, un orchestrateur de commentaires ad lib, un aiguilleur de blogs ; la publicité devient « native advertising » (soit du sponsor d’information soit disant objective. En novlangue : « Mieux intégrer la publicité dans l’expérience de lecture »…). Sur tel autre stand on me propose "d'exploiter le contenu sans le financer tout en captant l'engagement"...

Dans le passage vers cette formidable opportunité que constitue le web, le modèle économique de la presse achève de s’écrouler : seuls 13% des internautes et mobinautes sont prêts à payer le prix de l’information. Le passage vers la quasi-gratuité de l’information n’est compatible qu’avec les grandes firmes transversales qui en profitent pour en faire un produit d’appel et pour vendre autre chose. L’internaute vient payer du service, mais plus de l’info, qui n’est plus là qu’au titre de tête de gondole. La captation de valeur dans le domaine des media échappe aujourd’hui totalement à l’économie de l’information. Elle ne permet plus un fonctionnement « normal » du journalisme, garant d’un minimum de crédibilité.

La dernière innovation étatsunienne : des plateformes où l’usager rétribue directement le journaliste selon ses centres d’intérêt. L’info sera-t-elle définitivement prolétarisée par le public lui-même, réduite à une offre standard dont l’imbécile portail Orange donne déjà l’idée : définitivement inapte à la nouveauté, au dissonant, à la nuance. Bref, nous allons assister à un essorage des esprits par l’audimat dans des proportions encore jamais vues. L’Histoire retiendra qu’en ces premières décennies de 3e millénaire, l’esprit critique et la liberté de pensée sont devenus parfaitement obsolètes.

Ce n’est que parce que le journalisme véritable est déjà mort et enterré que l’on peut proclamer le « Tous journalistes ! » de la nouvelle économie.
Restent, au milieu du silence assourdissant de la propagande mondialisé, quelques cris isolés : ceux des lanceurs d’alerte.

Avec l’irruption du web et du web mobile, nous sommes passés de l’information, objet intellectuel, au contenu, objet technique. Un objet technique globalisé qui ne sert qu’à enfermer en un même « climat d’idées » les individus standards de la nouvelle société synchronisée; et qui ne relève plus de la pensée.





Gérard Larnac – décembre 2014.

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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 13:51
Pour Lawrence Durrell

Alors, Sommières.

Sommières dans le chant de la cigale esseulée, soleil de neuf heures du matin sous les pins parasols, été 2014. Quand tout est déjà en place, le monde qui s’est remis en marche sans vous, comme si vous aviez manqué le principal, que tout s’était organisé en votre absence, tandis que vous dormiez. Quelque chose de perdu, déjà, dès l’origine, enseveli dans la chaux vive du so
leil.

La lumière fracasse les persiennes et se mêle au souvenir soudain de votre dernier rêve : quelqu’un, quelque part, disant que le poète est le premier homme, qu’il est aussi le dernier. Je ne mens pas. Telles sont les paroles exactes. Elles sonnent encore à mes tympans.

Eté. Eté des ombres qui courent le long des murs et des fontaines. Eté des ombres sous les platanes, avec ces échassiers pêchant, méticuleux et désordonnés comme de grandes folles, dans le cours alangui du Vidourle, parmi les pierres sèches, sous les arches du pont romain.

Un bleu si tendu déjà que le ciel pourrait craquer d’un coup, comme ça – une déchirure avec vue sur le fond du temps.

Sur le panneau l’Espace Lawrence Durrell, la salle polyvalente de Sommières, a perdu un « r ». Non, pas d’expo en ce moment. Ya eu, ya plus. L’auteur du Sourire du Tao a vécu ici des années, un peu à l’écart du centre, passé le pont romain, au 15 rue de Saussines, une maison cossue avec un beau jardin.

J’ai beaucoup aimé me savoir le contemporain de Lawrence Durrell. Le savoir là, avec son sourire taoïste et sa bouteille de pinard. Ecrivant à propos de son premier roman Le Carnet noir : « Un itinéraire spirituel qui établira définitivement le roman comme un genre épuisé… »

Gérard Larnac

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19 juillet 2014 6 19 /07 /juillet /2014 14:12

A seule fin de donner un après à la « postmodernité », il est d’usage de qualifier notre époque de « sur-modernité », ou encore de « modernité tardive ». La postmodernité marquait l’effondrement des grands récits et la disparition du sujet au sein de la société marchande, productiviste et technocratique. Elle dit, cette « postmodernité », la fin des idéologies, mais aussi le renoncement aux utopies et aux spiritualités : la victoire sans combattre de l’ultralibéralisme matérialiste globalisé. Lui succède une époque surnuméraire, épuisée, superflue, au bout du rouleau, une époque en forme d’impasse et de lente agonie : la modernité tardive. Sans autre nécessité que la toute fin de l’élan d’après-guerre, mue par la seule force d’inertie d’une puissance désormais disparue mais qui continuerait à lui insuffler un semblant d’existence.

Une modernité zombifiée, en quelque sorte. Une «modernité fantôme». Oui, il se fait tard sur notre civilisation : le soleil se couche sur la modernité occidentale. Nos idéaux d’hier sont devenus les désillusions d’aujourd’hui. Par désertion. Par incapacité à les habiter.

Il y a, dans l’appellation même de « modernité tardive », ce sentiment que l’on touche à la toute fin de partie. Que notre univers et la représentation que nous en avons n’ont plus rien à offrir : aucun possible, aucun recommencement, aucune alternative. Peau de balle. Rien. Nada.

Le scandale financier des subprimes américains qui, sous sa forme mutante de « crise des dettes publiques », n’en finit pas de secouer notre monde en appauvrissant les pauvres et en enrichissant les riches, nous indique bien de quoi nous mourrons : notre société est devenue une société de transfert de risque. Une hypothèque sur le long terme. Or plus on transfère le risque et moins il nous est nécessaire d’en assumer la responsabilité, voire la simple conscience. Une société de transfert de risque est une société qui devient aveugle aux conséquences de ses actes jusqu’à effacer l’idée même d’un futur, et qui court à l’abîme en riant.

C’est là que la modernité fait aveu de son imposture constitutive. La perte d’individuation due aux machines est tout le contraire de la promesse moderniste. Souvenons-nous, émus, de l’aspiration initiale de l’humanisme, puis du grand rêve des Lumières. Un homme osant penser par lui-même, osant faire usage de son libre arbitre, dans un but de fraternité et de démocratie. Que sont désormais ces nobles desseins devenus ?

La modernité a incarné jusqu’à un certain point l’idéal des Lumières qui consistait à poser l’individu en tant que sujet libre et autonome. L’usage de la raison, la maîtrise de ses pulsions offrant à tous l’ipséité naguère réservée aux héros bien nés du Grand Siècle : la faculté de ne devoir son être qu’à soi. Triomphe de la volonté, naissance de l’intériorité, de l’Homme en tant que sujet – ce, quelle que soit sa classe sociale d’origine.

Mais les progrès de la sagesse sont difficiles, bien plus difficiles apparemment que les progrès de la technique. On satura donc nos vies d’objets nouveaux dont l’effet constaté, à la longue, fut de dissoudre peu à peu cette intériorité au lieu de l’affirmer ; une lente externalisation technologique de soi commença à nous éloigner du monde, des autres et pour finir de nous-même.

Proposant de libérer les forces intérieures de l’esprit et de la conscience, la modernité les a au contraire réduites à néant. Un individualisme sans sujet s’est forgé au cours des « 30 Glorieuses » sur la base du consumérisme débridé et de la compétition affolée de tous contre tous. Le productivisme a surtout produit l’individu-machine apte à le servir aveuglément. Dès lors les lumières de l’esprit, sagesse, spiritualité, furent négligées au point d’en être niées. Sur les décombres du vieil humanisme avancent de concert, l’un tourné vers le passé, l’autre vers le futur, le fondamentalisme religieux et le transhumanisme (la philosophie de l’homme hybridé et transcendé par la machine, « homme augmenté », mariage du neurone et du silicium : convergence entre informatique, biologie et neurosciences que des firmes comme Google sont en train d’orchestrer dans le plus grand secret).

Raison instrumentale contre raison véritable : l’esprit-machine contre l’élévation du niveau de conscience. Dans ce match, c’est indubitablement l’esprit-machine qui a gagné, et ce de façon apparemment irréversible. Tout se passe comme si la véritable finalité de la technique consistait à agrandir toujours plus le champ de son autonomie au détriment de la nôtre.

D’ailleurs Freud lui-même n’apparaît sur la scène de l’histoire qu’au moment précis où l’intériorité du sujet devient un problème pour la modernité machinique. A peine a-t-on parlé d’individu, à peine a-t-on laissé à chaque individu une chance d’accéder au champ de sa propre intériorité, que la psychanalyse explicite celle-ci comme une mécanique logique, l’expose à tous, expropriant l’homme de ses profondeurs et de ses mystères. La machine est avant tout décryptable ; qu’il en soit de même pour l’être humain. La forme de la pensée se calque alors sur le mode d’emploi, comme l’avait si bien vu Georges Perec (« La vie mode d’emploi »). La psychanalyse en ce sens peut apparaître comme un antihumanisme ; un processus de normalisation des esprits, une réduction au moi-machine. Un individu produit en série pour société de masse. La contestation se lèvera pourtant, à la fin des années 60, lorsque la société du compromis social et du baby-boom verra ses jeunes profiter de leurs libertés nouvelles pour proposer de nouvelles visions collectives. Pourtant l’Amérique de Woodstock aura tôt fait de devenir celle de Reagan. Parce que cette belle jeunesse a soif d’entreprendre sans trop se poser de contraintes morales (l’action prime sur la réflexion), et que le libéralisme dégage toute l’énergie nécessaire aux audaces égotistes.

De grandes stupeurs sont venues percuter l’avancée du progrès que l’on disait aussi infinie que triomphale : la fin de l’idéologie de progrès (remplacée par la chronique de nos pénuries annoncées), la fin de l’occidentalisation du monde (avec la montée en puissance des pays dits « émergents ») et sa multi-polarisation (plus une puissance seule n’est aujourd’hui « centre du monde »), la créolisation des peuples et des cultures par les vastes migrations à venir, autant de phénomènes qui se profilent et ont même pour la plupart déjà commencé. Chances, ou menaces ? Confrontés à ces phénomènes nous nous réfugions instinctivement dans le repère facile et rassurant de nos « identités », pour constater tout aussitôt que ces mutations les ont en partie détruites ; d’où les replis identitaires. C’est bien la question même de l’identité qu’il conviendrait d’interroger : plus d’individuation, moins d’identité serait une solution acceptable pour bâtir cette société d’ouverture et d’accueil bienveillant sans laquelle nous entrerons bientôt dans le chaos. Or c’est précisément ce que la technique rend désormais impossible : les machines ont causé la perte de l’individuation. Le XXIème siècle sera sériel ou ne sera pas.

L’Homme a été exfiltré de sa propre dimension historique par la technique qui le soumet continûment à la seule logique de ses processus en cours. Le monde que l’on voulait comprendre, puis transformer, est placé devant une alternative simple : ou exploitation, ou préservation. Pour l’heure, il se réduit chaque jour un peu plus à la taille d’un simple marché transactionnel. Son dernier eldorado : le marché de l’attention (le fameux « temps de cerveau disponible » vendu à prix d’or aux firmes multinationales par les gourous de la communication). Or l’attention était le dernier rempart de l’individuation. Le moteur même de la conscience individuelle, l’assise de toute démocratie. A un bout de la chaîne on rend les citoyens inaptes à prêter attention à leurs propres conditions d’existence, de l’autre on transforme l’esprit critique, et ce doute dont Descartes nous avait appris qu’il était fondateur pour qui entend user de sa raison, en maladie mentale : voir les dispositions de l’Académie Américaine de Psychiatrie pour rendre pathologique la contestation, pour la réduire à un simple trouble du comportement désormais répertorié sous le nom de « trouble oppositionnel avec provocation ».

Au même moment s’opère à l’échelle planétaire la synchronisation des actes et des émotions, à travers les réseaux de notre société de l’interconnexion et de l’interaction infinies. On en connaît le modèle social : la ruche. Les effets conjugués de cette perte de l’attention individuelle et de l’esprit critique, fondateurs du sujet, eux même pris dans un phénomène de synchronisation globale des individus, augurent d’une société où l’on ne saura plus distinguer l’humain du robot. Si, j’exagère, il reste une différence : les robots savent désormais apprendre de leurs erreurs, tandis que nous sommes devenus incapables d’apprendre des nôtres. Et cette permutation constitue un cap fatidique.

En transformant la société en machine sociale et l’homme en agent synchronisé de façon permanente jusque dans les profondeurs de sa psyché, notre soumission à la technique est telle que l’on peut parler aujourd’hui de la fin du social. Thatcher le disait déjà : « La société, ça n’existe pas ». Son désir d’hier est désormais en passe de devenir notre réalité d’aujourd’hui.

Dans ce portrait de l’Homme du XXIème siècle en sujet destitué, externalisé, inattentif au monde et comme effacé de lui-même, se profile une nouvelle forme de société où l’être, réifié, sériel, massifié, ne comptera pas plus que le rouage d’une mécanique bien huilée. Après les grandes abominations du XXème, on aurait pensé que de nouvelles clartés allaient guider nos pas ; on constate aujourd’hui qu’il n’en est rien. La logique mécanique de la modernité trace sa route, imperturbable ; quelles qu’en soient les conséquences. « On n’arrête pas le progrès »... Il faut « collaborer ». Entrer en résistance est devenu un crime ; un incurable archaïsme. La modernité, triomphe de la technique, s’est imposée à tous comme destinée et comme fatalité. Mais ce faisant elle se coupe de sa promesse initiale de libération et de mieux-être, qui en étaient comme l’élan vital. A quoi bon vivre 20 ans de plus, comme nous le promet Google, si la vie ne signifie plus rien ? Et à qui appartiendra un homme doté d’un cerveau augmenté par l’entreprise de Mountain View ?

Plus une société se complexifie et plus elle se rend vulnérable, car les points d’entrée pour sa destruction finale se sont multipliés. Or cette montée du péril global n’est pas compensée par l’élévation du niveau de conscience : c’est même le contraire qui se produit chaque jour un peu plus.

La modernité a ouvert l’homme à lui-même tout en le soustrayant à la possibilité d’entretenir ce lien nouveau avec lui-même. Le sujet se constitue par la modernité, mais au moment de se saisir de lui-même de façon libre, éclairée et autonome, comme le voulaient les Lumières, le voici dispersé, vaporisé, jeté hors de lui-même par les rythmes même de cette modernité ; et rendu impuissant par le niveau d’endettement auquel on le soumet, à la façon des pouvoirs tyranniques de toujours.

La technique a programmé l’obsolescence de l’homme (relire Günther Anders !) ; et produit en série les hommes nouveaux dont elle a besoin pour y parvenir. Des hommes parfaitement soumis, acharnés à leur propre destruction.

Une certitude cependant nous reste : nous ne serons jamais plus «modernes ». Nous avons quitté le rêve et avançons, titubant, mi éveillés, mi hallucinés. Il ne tient qu’à nous d’être soit pleinement l’un, soit pleinement l’autre.

Gérard Larnac
http://poetaille.over-blog.fr

Bibliographie de première urgence :

Günther Anders, L’Obsolescence de l’Homme Tome 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (Editions Encyclopédie des nuisances/Ivrea, 2008).

Günther Anders, L’Obsolescence de l’Homme Tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle (Edition Fario, 2011).

Baudouin de Bodinat, La Vie sur Terre - réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes (Editions Encyclopédie des nuisances, 2008).

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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 11:41

 

 

 

Ces angles durs

dont sont faites nos villes

ne sont là

que pour nous signifier :

"Là se brisent vos rêves"

"Pas une âme ici"

"Passez votre chemin"

 

L'éphéméride consommatoire

piège l'impermanence

mais pourtant

l'impermanence dure

 

Afin d'abattre le démon

de l'exploitation et de l'ignorance

nous banderons le grand arc

anachronique

au son burlesque et déjanté

d'un rock'n roll daté

peinturlurés

poétiques

appaches

 

Pauvreté et chômage,

chômage et pauvreté

Preuves qu'il faut laisser faire

ceux qui savent si bien

et depuis si longtemps

 

A moins que ce ne soit

à ceux qui ne savent rien

qu'il incombe désormais

de changer tout.

 

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7 mars 2014 5 07 /03 /mars /2014 19:48

 

Van Ronk Inside

                                                                                                                                   par Gérard Larnac

 

 

Le dernier opus des frères Coen, Inside Llewyn Davis, a servi de bande-annonce à la parution en France du livre Manhattan Folk Story, de Dave Van Ronk, censé avoir inspiré le film.

Van Ronk, disparu en 2002 avant que ne soit achevée la rédaction de son livre, est pourtant très loin d’avoir été le beautiful looser des frères Coen. Surnommé « le maire de McDougal Street », il fut la figure emblématique de Greenwich Village et de la renaissance folk du début des années 60. Il reste aujourd’hui le personnage le plus représentatif de l’esprit Village, et de loin l’un de ses fantômes les plus attachants.

Quand démarre La Grande Panique Folk qui devait voir émerger, à la suite des Woody Guthrie, des Leadbelly et des Pete Seeger, des Fred Neil et des Ramblin’Jack Elliott, tout un cortège de jeunes gens (Karen Dalton, Joan Baez, Bob Dylan, Joni Mitchell, Tom Paxton, Phil Ochs, Leonard Cohen, Simon & Garfunkel…), cela fait déjà un bon moment que Dave Van Ronk traîne ses guêtres dans les parages. Colosse venu du jazz classique Nouvelle-Orléans (et non du be-bop comme les beatniks du Village), Van Ronk mêle à son répertoire du blues et des chansons traditionnelles du folklore américain. Farouchement contestataire, il sépare pourtant politique et musique. Il ne se veut rien d’autre qu’un musicien cherchant à gagner sa vie sans perdre son cap. Et se contente d’affûter son répertoire sur toutes les scènes de McDougal et Bleeker Street. Ratant de peu une solide carrière de marin dans la marine marchande, il se résigne à la terre ferme pour ancrer définitivement son existence à Manhattan, au sud de la 14e.

Le Village est à l’époque un quartier d’immigration, principalement juive et italienne, où l’humour des uns se mélange à la mafia des autres ; et China Town n’est pas loin. Le prix modéré des loyers attire la bohème naissante. Jazz, folk et poésie font bon ménage. L’épicentre, c’est Washington Square et ses fameux dimanches après-midi où tout le monde vient jouer librement et où les spectateurs se montrent plutôt indulgents ; chacun peut y faire ses armes. La période Eisenhower s’achève. Mais l’ère du confort ménager et du divertissement consumériste est à présent solidement installé. Le modèle standard veut s’imposer à tous. Les vies sérielles du matérialisme productiviste éclipsent  toute aspiration à de plus hautes libertés. Un individualisme sans sujet, inaccessible à l’intériorité, à la spiritualité, aux puissances du rêve et de l’esthétique, étend progressivement son empire. Temps pour certains d’aller taquiner les marges, tenter la dérive pour agrandir leur sens de l’expérience humaine, à l’écart du mainstream. C’est alors que ce folk qu’on avait toujours connu rencontre sur sa route la posture avant-gardiste d’une jeunesse rebelle. Le folk est une musique simple, traditionnelle, reprise par les anarcho-syndicalistes pour accompagner leurs luttes. Et voilà que cette musique des plaines et des monts devient brusquement le son de la modernité urbaine et contestataire. Le pays est jeune et chacun veut en être.  Les scènes ouvertes (les fameuses soirées hoots) accueillent les nouveaux talents. La gare de Grand Central et le terminus des Greyhounds sur la 42e déversent quotidiennement leur contingent de folkeux venus de l’Amérique profonde pour tenter leur chance, tandis qu’au Village le moindre recoin de pissotière finit en estrade pour les y accueillir. Et pas seulement à New York.  Un même phénomène s’empare de Boston, Chicago, L.A, San Francisco. Il n’y a guère que pour le Village Voice qu’il ne se passe rien. L’euphorie gagne.

Ici au Village, homme, femme, noir, blanc, homo, hétéro : pas de différences. L’époque possède cinquante ans d’avance sur les mœurs. Les esprits sont libres, bienveillants. Et si tu n’as nulle part où aller, il y a toujours quelqu’un pour t’offrir l’hospitalité d’un vieux sofa défoncé ou d’un matelas à même le sol. Tom Paxton en arrivant à New York dormait sur le billard du café où il jouait le soir ! 

Le climat racial et belliqueux attise le feu qui couve. D’autant que la vieille habitude de la chasse aux sorcières est encore bien vivace. Lutte pour les droits civiques des noirs, pacifisme contre la guerre du Vietnam… Le Village est un foyer de la contestation. Le folk en est un des moyens d’expression.

Arrive Dylan, comme un ouragan venu de la région des Grands Lacs. « On aurait dit un fugitif sorti tout droit d’un champ de maïs », note Van Ronk qui le prend immédiatement sous son aile, quand on ne laisse encore jouer Bob qu’au moment où l’on désire vider un peu la salle avant de faire entrer les nouveaux clients pour le set suivant.

Mais la vague folk s’essouffle. Les touristes affluent du monde entier. Les loyers du vieux quartier bohème de Greenwich Village flambent. Les cafés décident de faire payer l’entrée dès qu’un musicien se produit. L’esprit Village commence à disparaître. Les banques, marchands de fringues et autres chaînes de restauration envahissent le quartier. Même le Back Fence, dernier haut lieu de la bonne franquette folk, a fini par disparaître lui aussi il y a quelques mois. Mais quelque chose demeure, indéfectiblement, comme un sourire en coin. Quelque chose s’est passé, là. Quelque chose a eu lieu. Quelque chose plutôt que rien.

Devenu trop célèbre Bob Dylan n’a jamais pu habiter à nouveau le Village de ses débuts, malgré ses tentatives. Il y fit cependant quelques apparitions plus ou moins anonymes, devant un public incrédule (genre : « T’entends ça, on dirait du Dylan ! »), avant de partir sur les routes de sa tournée sans fin (le « Never Ending Tour » a commencé en 1988… Il se poursuit encore !). Dave Van Ronk, lui, est resté pour garder la maison. Jusqu’au bout « le maire de McDougal » aura été fidèle à son Greenwich Village. Il n’en a jamais bougé. Ecoutez-le : sa voix, puissante, unique, tonne encore depuis les caves oubliées un des plus beaux blues jamais chantés par un blanc.

Quant à moi je préfère conserver le souvenir de Dave Van Ronk en Shandy authentique. Un Shandy[1], si je m’en réfère à l’anti-définition qu’en donne Enrique Vila-Matas, est un de ces êtres vagues mais déterminés qui ne triomphe jamais autant que lorsqu’il est considéré par le reste de la société comme un looser au stade terminal : ce qui en fait, précisément, tout autre chose qu’un looser. Le sérieux n’est pas son fort ; et son respect du monde « bien comme il faut », mieux vaut ne pas trop y compter. Sa sagesse est ailleurs. Dans une légèreté de moine zen bituré sous la lune. Sa parole est si forte qu’ils n’a jamais recours au mot « Je », au mot « Moi ». Il vit pleinement cette vie si merveilleusement futile. Et de cette futilité-même il tire son ravissement.



[1] Référence bien sûr à l’excentrique Tristram Shandy de Laurence Sterne.

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4 février 2014 2 04 /02 /février /2014 08:44

 

 

la pluie broute le silence

des livres en or tombent des mains endormies

plus pesants que des haches

comment ne pas écrire

arrêter ce tremblement horrible

avec ses cris de bête refroidis

si misérablement

je suis comme le musicien de bar

qui passe le chapeau

quand cesserai-je d'être un faussaire

terrassé par des énergies contraires

je n'ai rien écrit de ce que j'ai vu

je n'ai rien vu de ce que j'ai écrit

tout est brouillé distant opaque

comme si l'arc des voyelles

ne parvenait jamais à bander le vif

nous restera l'oubli

pour n'offenser personne

 

 

 

 

 

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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 14:34

Les « Trente Glorieuses » : l’expression désormais consacrée est née en 1979 sous la plume de Jean Fourastié, ancien commissaire au Plan de Jean Monnet. Elle désigne la période qui va de l’après-guerre au premier choc pétrolier, de 1945 à 1973 : croissance forte, promotion sociale et plein emploi. Une période décrite par Fourastié à la fois comme brillante quant au climat d’idées et révolutionnaire quant aux dynamiques de changement mises en œuvre. Bref un âge d’or dont il faudrait être fatalement nostalgique.

Si dans l’immédiate après-guerre le démarrage de la France dans sa course à la modernité est plutôt lent, l’impulsion du Plan Marshall est donnée, et les besoins sont immenses. L’exode rural se termine. Le capitalisme a muté : depuis la disparition du franc-or en 46, les rentiers ont du plomb dans l’aile. Le capitalisme est avant tout industriel, il est fondé sur le travail localisé dans des bassins d’emplois et la création d’une multitude d’activités de base que la reconstruction rend nécessaires. Entre 1945 et 1973 la production industrielle a été multipliée par 4, la population urbaine par 2. Le pouvoir d’achat des Français connaît une hausse annuelle de plus de 4% : il va doubler en vingt ans. Profitant de la hausse continue des salaires et de l’inflation, du crédit pas cher et de la proportion modérée des dépenses contraintes (immobilier, etc.), la population accède à un niveau de confort inconnu jusque-là. Les constructions s’érigent un peu partout pour remplacer les habitats insalubres, les usines tournent, l’ascenseur social fonctionne à plein, l’électroménager « libère » la femme (comme on dit alors). De 2 millions d’automobiles en circulation on passe à 16. Les membres de la classe moyenne, souvent issus de couches défavorisées nouvellement installées en ville, découvrent le bonheur de voir s’élever, grâce à l’instruction publique, ses enfants au-dessus d’elle. Le revenu moyen, qui équivalait en 1950 à moins de la moitié du revenu d’un Américain, a quasiment rattrapé son retard en 1973. A partir des années 60, grâce aux gains de productivité, le temps de travail diminue. Avec une croissance à 5%, voire 7%, la France se place devant les Etats-Unis (3,5%) et la Grande-Bretagne (2,7%). Fort depuis les années 30 d’un Etat dirigiste et modernisateur, notre pays connaît un spectaculaire redressement. En 1960, avec ses premiers essais nucléaires dans le Sahara algérien et sa politique de dissuasion, la France s’impose comme l’une des toutes premières puissances mondiales.

Aujourd’hui tant de prospérité fait rêver. La consommation est en berne, les emplois sont délocalisés ou précarisés, l’économie-casino a changé la donne. Certains attendent le retour de la croissance, mais la croissance telle que nous l’avons connue ne reviendra pas. Les nouvelles technologies ont réinjecté une certaine dynamique d’équipement, mais les marchés ont été trop rapidement saturés pour favoriser une reprise durable. De fait, les nouvelles technologies peinent à se hisser au niveau d’activité que les autres grandes révolutions industrielles (électricité, machine à vapeur) ont généré. Quant au pouvoir d’achat, il n’a été maintenu artificiellement que par les gains de productivité, c’est-à-dire par l’automation, le dumping social et la délocalisation. Avec pour principal dommage collatéral un chômage de masse à perpétuité. Le consommateur a tué le salarié. Le processus de rattrapage entre catégorie sociale est quasiment à l’arrêt : jamais les disparités n’ont été aussi grandes, ni aussi irrévocables. C’est d’ailleurs ce qui explique les mauvais résultats de la France dans tous les classements internationaux. Pire que tout : le réseau a remplacé le mérite individuel. Les accès réservés sont partout, les chemins d’accès nulle part. Le petit monde des « happy few » se partage les places, tous domaines confondus, et maintient une forte cohésion de caste. Et pendant que les Peoples font bloc, le peuple, lui, se fragmente dans le communautarisme et la défiance de tous contre tous.

Comment s’étonner alors de l’immense vague de ressentiment qui convulse actuellement le corps social ? Pour le ménage lambda, le poids des dépenses contraintes à plus que doublé depuis la fin des années 70. Le temps de rattrapage entre ce qu’il faut bien continuer à appeler « classes sociales » a été multiplié par… 10 : une vie n’y suffit plus ! La promotion sociale qui a été donnée aux baby-boomers est désormais refusée à leur descendance. Tandis qu’on assiste à la gentrification quasi-totale des centres villes, banlieue et péri-urbain sont en état de choc et laissés à l’abandon. Ultime paradoxe : alors que l’écart se creuse, socialement et communautairement, entre les individus, l’image du bonheur et de la réussite devient chaque jour plus lisse et univoque grâce aux effets conjugués du consumérisme hystérisé et de l’omnipotence médiatique. Une société de plus en plus normative se met en place au moment même où les individus qui la composent revendiquent de plus en plus leur différence.

Force est de constater que rien, dans les discours dominants, ne fait sérieusement place à une quelconque diversité. Au point que l’existence même d’une classe moyenne, cette extraordinaire machine à intégration, est clairement remise en cause. Si l’on a pu penser un moment que cette classe moyenne était le pivot de la société (Henri Mendras parlait de la société comme d’une toupie tournant autour de son axe et se déterminant par rapport à elles, les classes moyennes), certains prédisent à présent son éclatement pur et simple. Autant dire la fin d’un très puissant stabilisateur social.



L’invention des « Trente Glorieuses » : une construction idéologique

 

Aussi le recours à l’âge d’or est-il un refuge commode pour mieux éluder les questions que nous pose notre présent. Pourtant, à bien y regarder, les résultats flatteurs des « Trente Glorieuses » cachent une réalité autrement plus complexe et contrastée.

Ce merveilleux moment de progrès et de prospérité partagée que l’on désigne par ces « Trente Glorieuses » doit en fait son origine, doit-on le rappeler, à un conflit mondial (65 millions de morts), ainsi qu’à l’acceptation d’une dépendance militaire, économique, politique et culturelle envers les Etats-Unis (le plan Marshall). Il s’inscrit en fausse rupture avec le gouvernement de Vichy dont il a pourtant continué à utiliser de nombreux fonctionnaires zélés, à l’exemple de Maurice Papon : il y a bien eu continuité technocratique avec l’Etat collaborationniste. Ce moment béni reste également indissociable de la politique coloniale, puis néocoloniale, d’une France qui n’hésite pas à s’approprier des ressources naturelles (notamment le pétrole et l’uranium), quitte à maintenir des états féodaux au gré de ses intérêts : ce que l’on a appelé la « Françafrique », du reste toujours bien vivace.

Selon certains spécialistes (Rémy Pawin et Christophe Bonneuil notamment), cette invention des « Trente Glorieuses » ne correspond aucunement à la vérité historique, ni sur le plan économique, ni sur le plan social. C’est au mieux une nostalgie fin de siècle, au pire une tentative de réécrire l’Histoire. Et le consensus qui l’entourait jusqu’à présent commence sérieusement à se lézarder.

Car tout n’est pas rose dans la France de l’après-guerre. Il faut en effet attendre le début des années 50 pour manger à sa faim (la fin des tickets de rationnement date de 1949), et le milieu des années 60 pour que les biens d’équipements fassent véritablement leur entrée dans la vie quotidienne des Français. Vers la fin des années 50, moins de 30% des Français estiment que leurs conditions de vie vont s’améliorer. L’optimisme ne constitue donc pas l’arrière-plan de la période, loin s’en faut. La guerre d’Algérie et la question coloniale pèsent très lourdement dans le climat d’alors. Il faut attendre 1967, un an avant la fièvre de mai, pour trouver 50% de Français prêts à déclarer leur optimisme. Cependant celui-ci déclinera dès 1975, à la faveur des chocs pétroliers. On ne peut donc pas parler de trente ans de bonheur et d’insouciance : à peine une petite parenthèse enchantée qui aura duré moins d’une dizaine d’années, entre 1967 et 1975.

Derrière la vision idyllique la réalité historique de cette époque nous apprend bien autre chose. Il est exact que cette période de mutation profonde mérite son appellation de « révolution » : une révolution pendant laquelle les technocrates, toutes tendances politiques confondues, vont s’affranchir progressivement du parlementarisme au nom du progrès. La rhétorique de la modernisation nécessaire est en effet le type même de la fausse évidence qui ne nécessite ni concertation ni débat contradictoire. On se passera donc de la démocratie ! De fait la critique sociale objective la mieux argumentée, tout comme les mises en garde scientifiques les plus sincères, ont été soigneusement étouffées les unes après les autres, y compris a posteriori, par les historiens eux-mêmes. L’esprit des luttes a été méprisé, folklorisé ou purement nié (Mai 68, Larzac, Lip…). Des expressions aussi vagues que « progrès », « modernité », « archaïsme », « retard français », « adaptation nécessaire de la France au monde moderne » sont là pour ne rien dire des groupes sociaux qui sont par elles engagés, pour ne rien dire des actes et des valeurs qui sont à travers elles effectivement impliqués, pour ne rien dire des décisions prises au nom de tous et dont elles servent de paravent secret.


Si elle fait le régal de la presse et des politiciens, cette novlangue empêche le commun des mortels d’avoir prise sur son propre présent, parce qu’elle confisque les éléments du débat et affirme ses arguments comme d’indiscutables évidences de bon sens. Or le débat aurait été pour le moins légitime. Cette période fut d’abord et avant tout l’expression d’un choix de société qui nous engage toujours, nous et les générations futures. A y regarder de plus près, le bilan énergétique, environnemental et sanitaire de ces fameuses « Trente Glorieuses » s’avère catastrophique : 75 000 morts par silicose, 100 000 par l’amiante, etc. Cancers, troubles respiratoires et maladies neurodégénératives explosent et continueront d’augmenter encore longtemps, avec des responsables pourtant bien identifiés : pesticides, herbicides, particules lourdes contenues dans les carburants, alimentations, pollution…

Sur un plan économique, la production a certes augmentée, mais le rendement énergétique se dégrade : à la fin de ces fameuses trente années glorieuses la France est deux fois moins efficace qu’au sortir de la guerre pour convertir la matière brute en revenu national. Sur un plan social, une rupture grave s’est instaurée entre salariés et détenteurs de capitaux ; et les inégalités ont recommencé à progresser fortement (or on sait que le bien-être repose principalement, non sur la richesse, mais sur le sentiment d’équité). Sur un plan écologique enfin, les ressources ont été sacrifiées et gaspillées de manière irréversible, l’espace dévasté sans discernement (d’où des phénomènes d’inondations amplifiées et de vents violents). Le dérèglement climatique nous a fait entrer collectivement dans ce que certains scientifiques appellent l’anthropocène : ce moment géologique où l’action de l’homme perturbe gravement la nature au point de la mettre en péril. Les « Trente Glorieuses » ont été ce moment très particulier où nos édiles ont décidé entre eux d’hypothéquer l’avenir au profit exclusif d’une vision du monde radicalement utilitariste, techniciste, productiviste.

 

Pour peu que l’on sache se débarrasser des révisionnismes idéologiques, les « Trente Glorieuses » seront certainement appelées un jour les « Trente Piteuses » ; car les choix technocratiques dont elles ont été le théâtre, et qui régissent encore profondément notre société sur le plan économique, social et environnemental, se révèlent chaque jour un peu plus désastreux. Et pas seulement en matière écologique. Technique, automation, production en série et surtout réduction productiviste de l’existence humaine ont instauré un régime où l’intériorité du sujet se trouve perpétuellement confronté à sa propre négation. La subjectivité est-elle soluble dans le machinisme ? Les machines pensent-elles à notre place ? Et si nous étions entrés dans l’ère de « l’individualisme sans sujet » ? C’est ainsi en tout cas que les philosophes « postmodernes » des années 70 (Deleuze en tête) ont pu parler de la « disparition du sujet ». Sujet dont on datait la naissance de l’époque des Lumières. De là à dire qu’il y a une part d’obscurantisme dans ces trente ans qui ont changé la France, il n’y a qu’un pas. Nous le franchirons allègrement. Car cette modernité, par son matérialisme fondamentaliste, a jeté au néant toute spiritualité, provoquant par là même le réveil des fondamentalismes religieux. C’est précisément par cette faille que s’inaugure, le 11 septembre 2001, le siècle dans lequel nous vivons aujourd’hui.

 

La critique, on le voit, est nécessaire. Elle ne doit pas porter seulement sur la répartition des fruits du progrès ; elle doit porter sur le sens du progrès lui-même. Ainsi, ni la disparition de la grande pauvreté, ni l’injustice de l’accès aux ressources, ni l’épanouissement personnel des individus, ni la préservation des écosystèmes n’ont jamais été à l’ordre du jour ; ils auraient été pourtant de beaux enjeux de progrès. Dès lors, de quel progrès parle-t-on ? L’expression « Trente Glorieuses » ne fait pas que désigner une période, elle en instaure de manière autoritaire le triomphe inquestionnable. Evacuant toutes ses externalités négatives : la crise de la civilisation occidentale ; le retour des fondamentalismes ; le désastre écologique en cours. Elle est un élément clef dans la stratégie de propagation du discours technocratique ambiant dont nous constatons chaque jour un peu plus les impasses. Mais à quelque chose malheur est bon. Car l’époque qui est la nôtre, aussi troublée soit-elle, est aussi celle de la prise de conscience, et donc celle du retour du sujet. Sera-t-elle aussi celle du sursaut ? La réponse à cette question donnera l’exacte mesure de notre avenir collectif.

Gérard Larnac

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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 10:29

 

Quelque chose est décidément en train de se passer. Chacun sait désormais que la crise a révélé l’échec massif de trente ans de dérégulation. C’est à partir du thatchéro-reaganisme des années 80 que s’envole l’endettement. Chacun a compris le mécanisme qui a consisté depuis des années à siphonner le revenu salarial (au moment même où la productivité explosait grâce à l’informatique et aux nouveaux outils d’optimisation organisationnelle, et que chacun s'apprêtait légitimement à en recueillir les fruits) pour l’affecter à la finance-casino qui broie machinalement l’activité par ses réflexes de très court terme.


Pour masquer ce véritable hold-up du siècle, trois stabilisateurs sociaux ont été mis en place : le crédit surabondant (d’où la crise actuelle), la baisse des prix (en délocalisant et en détruisant l’activité, d’où le chômage) et la gratuité (la gratuité sur Internet favorise l’accès mais tue les métiers et transfère vers d’autres acteurs la valeur ajoutée  – d’où la crise de l’expertise). Or ces trois stabilisateurs sont parvenus au terme de leur efficience. Et chaque citoyen est désormais tout à fait conscient de cette supercherie mondialisée qui, au mépris de tout principe démocratique, a consisté à l’appauvrir, à l’endetter, à le condamner à l’inemployabilité -  déstructurant le vivre ensemble, hypothéquant gravement l’avenir. Il faut désormais trouver autre chose.   

 

 Aujourd’hui Jeremy Rifkin présente l’empathie comme la nouvelle valeur montante. En ce mois de novembre, décrété « mois de l’Economie Sociale et Solidaire », les énergies se mobilisent en faveur d’une « économie positive ». Face à la crise, en décembre 2012, le quotidien Libération, en partenariat avec l’ONG Reporters d’Espoir, publiait « Le Libé des Solutions ». Chaque lundi le « Soir 3 » présente une « Chronique du Vivre Ensemble ». La semaine de la Solidarité Internationale se tiendra du 16 au 24 novembre. Le crowdfounding (financement par la foule) se développe, allant jusqu’à préfigurer en partie la banque du futur.

 

Bref le citoyen revient au centre du jeu. Des initiatives se multiplient, qui visent à remettre l’économie au service de la société. Une mutation de fond qu’exprime parfaitement Edgar Morin : il s’agit de passer du logiciel « ego-compétitif » au logiciel « alter-coopératif ».

 

 

Ce sera là le grand chantier des années qui viennent.

 

 


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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 20:02

 

 

 Utopies sans cesse renaissantes

 

 

 

 

pour Navia

 

 

 

 

 

 

« Si tu ne cherches pas l’inespéré,

 tu ne le trouveras pas. »


- Héraclite -

 

« Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité.

Le bien est toujours le produit d’un art »

 

 - Charles Baudelaire -

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous ne savons plus nommer les choses. Et parce que nous ne savons plus les nommer, nous ne les voyons plus.

 

Nous vivons une phase de mutation caractérisée à la fois par une panne générale de sens et un bouleversement complet dans le rythme et l’échelle des changements. Devant les enjeux majeurs auxquels le citoyen se trouve confronté, il est plus que jamais nécessaire de retrouver de la visibilité pour l’esprit et du champ pour l’action. Car la direction que va prendre cette phase de mutation n’est pas écrite : elle dépend de nous et dira aux générations futures qui nous avons été.

 

Nous, contemporains de ce début de 3e millénaire, devons faire face à deux problèmes parfaitement inédits. Le premier est lié à l’espace, le second est lié au temps : la globalisation (concept d’enfermement dans un monde dont nous touchons finalement les limites), et ce que l’on pourrait appeler « le compte à rebours écologique » (chroniques de nos pénuries annoncées). Ainsi notre vision de l’espace et notre vision du temps se retrouvent-elles (provisoirement ?) confinées dans des perspectives fermées.

 

C’est une rupture historique avec l’esprit des Lumières et l’idéologie de progrès continu sur laquelle s’étaient réglés l’optimisme occidental et sa foi en l’avenir. Or l’esprit de conquête et l’idéologie de progrès étaient les deux moteurs de la civilisation occidentale.

 

Si « choc de civilisation » il y a, celui-ci est avant tout en nous, dans la nostalgie plus ou moins consciente d’un âge d’or perdu. Il tient à la coïncidence entre la brusque désoccidentalisation du monde (globalisation, puissances émergentes, multipolarité) et l’effondrement tout aussi brutal de notre foi en l’avenir. Ce « choc » s’accompagne d’un profond sentiment de perte d’identité, cause du regain actuel de xénophobie.

 

Le tournant des années 80 a marqué la fin des grands discours explicatifs du monde. On proclama à grands frais la mort des utopies et des solutions alternatives. L’individu « post-moderne » se vit alors en gestionnaire pépère d’une triste et molle  « fin de l’Histoire ». Or c’est à l’exact contraire que nous assistons depuis trente ans : au réveil de l’Histoire à travers la nouvelle révolution industrielle de l’ère numérique, sous-tendu par la volonté des individus de prendre en main leur destin à travers des formes inédites, participatives, empathiques et responsables, de collectifs ; à quoi s’ajoute déjà la question « historique » des ressources et des espaces viables, ainsi que celles des grandes migrations « historiques » qui vont nécessairement en découler. La messe, on le voit, est donc loin d’être dite.

 

 

 

I.         Un Contrat social désormais obsolète

 

 

On évoque souvent en les rapprochant la révolution de Gutenberg et celle de l’ordinateur connecté dont nous sommes les contemporains, parce qu’il en va d’une même accélération dans la diffusion des connaissances. L’invention de l’imprimerie au XVe siècle a accompagné la civilisation des Lumières et l’émergence de la modernité. La généralisation du numérique connecté, au début du  XXIe siècle, accouche d’une sur-modernité qui reste encore à définir, mais dont il est d’ores et déjà possible d’esquisser certains principes.

 

Le livre, en rendant la pensée autonome, favorise la réflexion individuelle ; quand le web rend la pensée collective et favorise la réflexion contributive. Aujourd’hui c’est le lien et le partage qui rendent autonome, plus la solitude ni l’isolement expert. Le web ne produit pas, comme le livre, de la rétention (cléricature, usage élitiste), mais de la propagation, de la redistribution de savoir. Le livre est un objet clos, fermé sur lui-même, texte fixé une fois pour toute, tourné vers son être, son en-soi ; quand le web est processus infini (hypertexte), réajustement perpétuel selon un plan de pure immanence, œuvre ouverte où tout est fluidité, sans cesse en devenir.  

 

Du livre au web, nous passons d’une conscience individuelle où c’est la médiation culturelle qui crée le sentiment du collectif (sur le modèle du chrétien qui se réfère à la Bible pour s’éprouver en tant que chrétien) à une conscience relationnelle où le sentiment du collectif s’éprouve avant tout à travers la dynamique de la relation ; ce qui redéfinit le sens même du mot « culture », du mot « civilisation ». Du coup la notion même de « communauté d’appartenance » se trouve transformée : moins originaire, moins identitaire, elle devient plurielle, éphémère, « rencontrante », « hybridante ». Apte enfin à de plus amples métissages.

 

Ce passage à l’ère numérique est donc l’un des principaux moteurs de la transformation sociale. Il ne se contente pas de redéfinir le savoir et sa circulation. Il transforme en profondeur  le processus de constitution identitaire de l’individu ainsi que sa place dans la société. Il remet en cause les notions traditionnelles de pouvoir et d’économie. Le collectif temporaire, ponctuel et choisi, tend à se substituer à la communauté traditionnelle et à son cortège de lourds déterminismes. Il recèle un nouveau potentiel d’émancipation. L’existence ne se fonde plus au regard de l’éternel mais au regard de l’éphémère. Les interactions fortes et exaltées d’autrefois (origines, identité, etc.) se transforment peu à peu en interactions faibles, apaisées. Le biais historique transcendant par lequel le pouvoir avait beau jeu de manipuler les foules (pour détourner son attention, exciter les haines et les mener au combat) disparaît peu à peu. Du coup c’est la notion même de pouvoir qui est mise en demeure de s’adapter.

 

C’est là que ce grand bond technologique auquel nous assistons actuellement se heurte au mur de l’immobilisme. Comment, dans un monde aussi changeant, conserver le pouvoir sans avoir à le partager à un moment ou à un autre ?

 

En Occident, le pouvoir n’a déjà plus besoin des foules ; ni comme électeurs (si peu se déplacent, devant un simulacre de démocratie réduite à une médiacratie contrôlée par l’argent et par une caste politique qui, aux yeux d’une large majorité d’Européens, ne représente plus que ses seuls intérêts), ni comme consommateur (le consommateur est désormais dans les grands pays émergents), ni comme salarié (après avoir été remplacés par les ordinateurs, puis laminés par le dumping social, les derniers travailleurs seront bientôt remplacés par les nouvelles générations de robots), ni même comme soldat (les « frappes chirurgicales » sans déclaration de guerre, les missiles tirés de loin et les drones pilotés à distance suffisent désormais à la « gestion » des conflits).

 

De sorte que la situation objective devant laquelle nous nous trouvons, totalement inédite dans l’Histoire des hommes, est à peu près la suivante : d’un côté un citoyen doté de technologies suffisantes pour se passer des diverses formes de pouvoir traditionnel, de l’autre un pouvoir susceptible de se passer de citoyens, et qui compte bien ne rien céder sur ses privilèges.

 

Jamais on n’avait vu un tel divorce : le lien de réciprocité entre pouvoir et citoyen est totalement rompu. Le fonctionnement de l’Europe en donne un exemple parfait. En s’enfermant dans la cadre rigide de ses traités, la Communauté européenne a évacué toute possibilité technique de délibération démocratique. L’immense rêve pacifique de ses pères fondateurs, passé à la moulinette technocratique, n’a accouché que d’un couvre-feu politique imposé à ses peuples.

 

Il faut dire que ce couvre-feu a été patiemment préparé depuis plus de soixante ans  par les think tanks et les réseaux les plus conservateurs. L’anti-keynésianisme primaire de l’école de Chicago (école de pensée économique « monétariste » qui, rappelons-le, testa ses idées grandeur nature dans le Chili de Pinochet avant que Thatcher puis Reagan ne les mettent en pratique dans leur pays respectif) poursuit un objectif obsessionnel : la fin de l’Etat-providence. Pourtant l’Etat-providence, c’est l’autre nom de la démocratie. Car si un état ne se donne plus pour objet l’émancipation des citoyens, le déroulement harmonieux et libre de leur vie ni l’assurance de l’égalité des chances pour tous, c’est que cet état a cessé de s’inscrire dans le champ démocratique.

 

L’Etat-providence (on devrait l’appeler d’un mot plus fonctionnel : Etat-répartiteur par exemple, car il n’est décidément pas question de providence ici) fait reposer l’essentiel de son action sur un type de droits nommé « droit-créance ». Le droit-créance, c’est l’obligation constitutionnelle faite à l’état de subvenir aux besoins vitaux de ses citoyens. Or les attaques répétées contre l’Etat-providence surviennent au moment précis où s’affirmait enfin, dans l’esprit du législateur, notamment à travers le droit au logement, l’opposabilité de ce droit-créance !

 

Pour bien comprendre ce qui est en jeu, précisons la nature particulière de ce droit. Il existe dans notre législation deux types de droit : le droit-liberté (l’Etat s’abstient et laisse faire afin de ne pas entraver les libertés individuelles ou collectives) et le droit-créance (l’Etat est tenu à certaines obligations envers le citoyen à travers une offre de services publics efficaces). Les droits-créances sont au nombre de huit. Le Préambule de la Constitution de 1946 inscrit : le droit d’obtenir un emploi, le droit à des conditions nécessaires au développement individuel et familial, le droit à la santé, le droit à la sécurité matérielle, le droit à des moyens convenables de subsistance, le droit à la solidarité en cas de calamité nationale, le droit à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. Se sont progressivement ajoutés  le droit à un environnement sain et le droit au logement, également reconnus  comme objectifs  à valeur constitutionnelle. L’Union européenne, si elle reconnaît ces droits-créances, ne les garantit pas. La question de leur effectivité reste pendante. Tout le débat consiste aujourd’hui à transformer ces droits-créances, retenus comme simples principes, en droits fondamentaux. Or, à la faveur de la crise et depuis bien plus longtemps encore, la fin de l’Etat-providence est devenue un objectif, sous le seul argument constitutionnellement recevable : le manque de ressources pour le financer. C’est le fameux « On ne peut pas faire autrement » des économistes de marché. Une pétition de principe qui n’a pourtant rien de  « neutre ». En asséchant les ressources de l’Etat-providence, c’est la démocratie que « la main invisible » du marché a progressivement vidé de son sens. Loin de ne constituer qu’une péripétie économique, il s’agit là du fait politique majeur de la période historique qui va de la fin du XXe siècle au début du XXIe siècle.

 

Le système politico-économique dans lequel nous vivons est inapte à combattre l’injustice parce que l’injustice en est précisément le moteur. Depuis la fin des années 70 en effet, la croissance se fabrique en transférant la part du revenu des salaires vers le capital. La sphère financière a détourné l’usufruit des colossaux gains de productivité réalisés par le développement de l’informatique dans les entreprises, puis a découvert le dumping social et la délocalisation. Pour que le consommateur puisse suivre, on s’est contenté d’ouvrir le crédit plus que de raison et d’importer massivement des produits à bas coût. Durant toutes ces années, les individus n’ont maintenu leur pouvoir d’achat qu’en détruisant leur emploi. L’économie se joue désormais dans la fluidité de la finance où seuls les détenteurs de capitaux peuvent continuer à s’enrichir, tandis que le travail est de moins en moins rémunéré. Dans la novlangue conservatrice, exalter la « valeur travail » consiste à promouvoir le travail dévalorisé et précarisé. Un bon travailleur est un travailleur pauvre.

 

Face à ce durcissement sans précédent, où la contre-offensive ? Dans les années 60, le seul danger véritable pour le pouvoir est venu de la rupture générationnelle à l’intérieur même de la classe dominante, quand les jeunes bourgeois se mirent à conchier, pas longtemps certes, la fortune de leurs pères. Le seul danger fondamental fut celui-là, quand eu lieu cette trahison de classe par les héritiers révoltés par leurs propres privilèges. Plus tard la division des individus en groupes non sociaux (ethnique, sexuel, religieux) a suffi à dissoudre la question sociale de l’asservissement et la question politique de la démocratie. La transversalité fraternelle n’y a pas survécu, et « le peuple » s’est volatilisé.

 

Le compromis social de l’après-guerre, obtenu du temps de la menace du bloc soviétique, s’est écroulé avec lui ; il a été remplacé dès 1990 par « le consensus de Washington » fondé, lui, sur la dérégulation généralisé des marchés et la réduction des dépenses publiques qui en est la conséquence directe. D’un même mouvement fut organisée la précarisation de tous les salariés et l’impossibilité structurelle de leur porter assistance.

 

La crise de 2007 est l’équivalent systémique de la chute du mur de Berlin, à ceci près que le capitalisme financiarisé, au lieu de voler en éclat, s’en est trouvé renforcé. Pourtant les dogmes fondamentaux du libéralisme émerveillé sont tombés les uns après les autres. Après les succès économiques de la Chine, on a compris que le marché ne s’accompagnait pas systématiquement de la démocratie, comme on le prétendait jusqu’alors. Après le 11 septembre, on a assisté au retour de l’état interventionniste sous ses travers les plus sombrement autoritaires (guerre sans déclaration, assassinats ciblés, censure, arrestations arbitraires, déportations, espionnage international des populations, extension indéfinie de l’état d’exception…). Enfin, depuis la crise chypriote de 2013, on sait que des décisions attentatoires à la propriété privée peuvent être prises sans sourciller. En première intention, la Commission européenne  avait très sérieusement évoqué la possibilité de confisquer de manière autoritaire 60% du montant déposé sur chaque compte bancaire...  Absence de démocratie, retour en force de l’état, attentat contre la propriété privée : tout y est ! La doxa ultralibérale se maintient au-delà de la faillite objective de ses propres principes : c’est donc une idéologie autoritaire. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment le double transfert, de richesse et de souveraineté, peut-il avoir lieu avec le consentement de tous ceux qui en sont les victimes et qui en souffriront chaque jour davantage ?

 

Il y a peut-être une autre raison, plus pernicieuse celle-là. Par une sorte de cercle vicieux, le libéralisme dé-régulateur corrompt les valeurs et les règles traditionnelles (travail, famille, communauté, etc.), l’effacement des valeurs traditionnelles provoque un besoin d’ordre, le besoin d’ordre se traduit par un vote de droite qui conforte le pouvoir du libéralisme dé-régulateur, et ainsi de suite… Or à l’intérieur de ce cercle, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que de la part d’une grande partie de la population le besoin de sécurité l’emportera toujours sur l’aspiration à la liberté, que la demande d’ordre sera toujours supérieure à la demande de démocratie.

 

Pourtant, si on lui avait demandé son avis en toute connaissance de cause, le peuple n’aurait jamais opté de son plein gré pour une organisation si manifestement contraire à ses intérêts. Mais on ne lui a pas demandé son avis. Pour se soustraire à la vox populi il a suffi de placer les curseurs du changement social en dehors du champ délibératif (FMI, OMC, Banque mondiale, Commission européenne, …), en les technicisant à outrance (économisme, monétarisme) de sorte que personne n’aille y regarder de trop près. Et en affirmant haut et fort, contre toute évidence, que tout était « under control ».

 

Jusqu’à ce qu’en 2007, après bien des coups de semonce, l’invraisemblable métamorphose de la débandade américaine des subprimes en crise des dettes souveraines européennes ne vienne montrer aux yeux de tous que « la main invisible » était une illusion et que de fait c’étaient bien la dérégulation et la sur-avidité du système financier qui étaient à l’origine des crises. La dimension maffieuse du libéralisme ultra est désormais apparue au grand jour. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige, on ne peut plus raisonnablement l’ignorer.

 

Sur les ruines de l’ancien contrat social, le face-à-face entre les gouvernants et le citoyen ne fait que commencer. Hasard ? C’est le moment précis qu’a choisi le pouvoir, à travers ses instances internationales, pour renouer avec les prérogatives des régimes disciplinaires : punir à l’excès.

 

 

 

 

II.        Le nouvel état des rapports de forces

 

 

C’est donc à la lumière d’un pacte social totalement périmé qu’il convient de lire les événements récents qui, eux aussi, ont marqué une très nette inflexion dans les rapports habituels que les pouvoirs entretiennent avec leurs citoyens. De fait il n’y a plus de « contrat social » ; nous sommes revenus à un pur et simple rapport de forces. Ce à quoi nous assistons ressemble à ce que dénonçait Naomi Klein dans « La Stratégie du choc » : le pouvoir profite d’un « état de choc » (catastrophe naturelle, attentat, crise) pour reprendre au citoyen une part de ses libertés et de ses conquêtes sociales arrachées de haute lutte. Ce fut le cas après du 11 septembre, à la Nouvelle-Orléans après le passage de Katrina ; c’est aujourd’hui le cas dans l’Europe en crise.

 

On punira donc le citoyen d’autant plus sévèrement qu’il n’a commis aucune faute, tout en le culpabilisant sur l’air du « vous viviez au-dessus de vos moyens » : casse de la santé, casse de l’éducation, casse de l’activité, casse des retraites, casse des systèmes solidaires, paupérisation généralisée, désinsertion sociale... L’attaque, si elle prend par surprise, est frontale ; elle ne concerne pas seulement les marges de la société mais la population éduquée et correctement insérée – celle qui a toujours joué le jeu avec application.

 

Quelle est cette belle histoire qu’on nous raconte si joliment pour nous faire tenir tranquilles ? Comment une simple dette privée (crise américaine des subprimes, 2007) a réussi à se transformer en crise endémique de la dette publique ? Quel rapport entre le sauvetage de banques fautives et la disparition progressive des services publics pourtant indispensables à la bonne marche d’une démocratie en actes ? Pourquoi ne distingue-t-on plus dans la dette ce qui relève de l’investissement, ce que les économistes appellent « la bonne dette » ? Pourquoi les déséquilibres financiers de certains pays, connus de tous, ont dû subitement être réglés dans l’urgence et sans étalement dans le temps, quitte à briser toutes les dynamiques sociétales? Et qui pour juger démocratiquement de l’opportunité de telles opérations ?

 

L’état d’exception de nos démocraties mis en place après le 11 septembre 2001 a trouvé avec « la crise » le moyen de s’étendre et de se pérenniser. Pour la première fois dans le monde libre depuis la Libération, et hors de tout contrôle démocratique, un raid massif continue à être mené contre les intérêts vitaux du citoyen ordinaire. On se souvient qu’en 2005, en France, un référendum du « non » fut transformé en référendum du « oui », au mépris de tous les principes de notre vieille république. Tel est la fonction apparemment unique de la démocratie contemporaine : conforter le pouvoir en place.

 

On savait que la « dette » était le moyen ancestral des organisations tribales pour « tenir » leurs sujets sur des générations : la dette, c’est l’instrument traditionnel de la soumission. Et voilà qu’on nous fait le coup. Un effort volontaire ne peut être consenti par les individus qu’à trois conditions : qu’il soit porteur d’une vision et d’un sens ; qu’il soit limité dans le temps ; qu’il soit équitablement partagé. Aucune de ces trois conditions, pourtant toutes nécessaires, n’est remplie. Nous sommes donc bien entrés collectivement dans une logique purement autoritaire où la volonté du peuple est tout bonnement passée par pertes et profits.

 

On se souvient aussi que le poids de la dette imposée trop brutalement à l’Allemagne par le Traité de Versailles fut  l’une des causes principales de la montée du nazisme et de la seconde guerre mondiale. Son impact n’est qu’accessoirement économique : la dette détricote la société que nous avions mis tant de temps à bâtir, défait le « pacte républicain », fait éclater la classe moyenne et impose ce chacun pour soi où recuisent les vieilles haines et les vieilles rancœurs.

 

Les rapports de forces se sont durcis : rentiers contre endettés, confortés contre précarisés, inclus contre exclus. Les buts collectifs que semblait poursuivre la société ont tous été abandonnés au profit des intérêts privés. L’exemple de la protection sociale est emblématique : de plus en plus privatisée, celle-ci se mue sous nos yeux en marchandise de luxe pour les uns et en charité pour les autres (pauvres et malades gravement atteints). Or ce n’est pas là le sens que nous donnions au principe de solidarité. Renoncer aux investissements qui favorisaient jusqu’alors le « vivre ensemble » (santé, éducation, protection sociale), c’est mettre en péril les capacités des citoyens à « faire société ». Diluer l’Etat dans le Marché éloigne le marché du consommateur et le politique du citoyen ; une merveilleuse martingale perdant-perdant où c’est toute la société qui est prise dans un processus de désintégration. Il n’y a désormais plus de lieu pour le « vivre ensemble », c’est-à-dire une Polis au sens grec, à la fois Cité commune et lieu démocratique du Politique.

 

Dès lors, sur cette scène-là, il n’y a plus que des loups qui puissent se faire entendre.

 

 

 

III.      Fin ou réveil des alternatives ?

 

 

« Le savoir est bien plus faible que la nécessité », disait Eschyle. Pour empêcher que le savoir ne se constitue, il suffit donc de lui imposer un cadre supposé intangible. Un « c’est comme ça et pas autrement ». Nulle pensée ne peut alors se déployer comme alternative ni comme innovation, mais seulement comme accompagnement. Dès lors ce n’est plus un savoir ; c’est une idéologie. L’esprit a cessé de dominer : il n’est plus que le supplétif d’une machine à brouillard.

 

Un nouvel impératif catégorique s’est abattu sur chacun : « Adaptez-vous ». S’adapter : chacun ne fait que ça depuis trente ans. S’adapter à l’informatique, s’adapter à la mondialisation, s’adapter à la précarisation, s’adapter à faire le travail de trois personnes parce qu’on a supprimé des emplois, s’adapter à la violence en entreprise, s’adapter à une existence morcelée, s’adapter à une vie de famille déstructurée... Chacun est désormais pourvu d’une solide culture de l’adaptation, ce n’est pas ça qui pose problème. La réponse actuelle des individus, c’est : « S’adapter d’accord, mais à quoi ? » Comment nommer ce qui est en train de se mettre en place ? A quoi cette nouvelle société se substitue-t-elle ? Que signifient ces changements ? Où nous emmènent-ils ?

 

Pour comprendre ce qui est en train de se jouer il faut remonter bien au-delà de la « crise » actuelle. En fait cette mutation en cours prend en partie ses racines dans ce qui est survenu autour de l’année 1990,  lorsque deux événements majeurs et contradictoires sont venus percuter les certitudes d’alors.

 

La première série d’événements, c’est la chute du mur de Berlin fin 1989 puis l’effondrement du régime soviétique au cours de l'année suivante : l’ultralibéralisme, après avoir patiemment attendu son heure, s’imposait comme unique solution économique et politique partout sur la planète. On dit alors que c’était la fin de l’Histoire, qu’un « nouvel ordre mondial » s’était définitivement imposé au monde : celui des économistes de l’école de Chicago (Milton Friedman et Friedrich Hayek), dont la pensée a inspiré à la fois ce qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de « contre-révolution conservatrice » (Margaret Thatcher et Ronald Reagan) et la globalisation. L’idée c’est qu’il n’y aura plus d’alternative (TINA, « There Is No Alternative ») et que l’économie vaut plus que la démocratie (Kissinger).

 

Or, au même moment, survient une deuxième série d’événements : les premières conférences sur le changement climatique et les premiers constats sur le désastre écologique en cours (Sommet de la Terre, Rio, 1990) nous disent au contraire qu’il est vital de concevoir une alternative à l’ultralibéralisme si l’on veut simplement continuer à vivre dans ce monde fragile aux ressources limitées. Ces premières alertes sonnent la fin de l’expansion sans limite et de l’idée de « progrès continu » entendu comme « exploitation continue ».

 

Nous avons donc là, en ce tournant des années 90, l’émergence de deux séries d’événements parfaitement contradictoires : l’un libère définitivement les forces du marché dérégulé, tandis que l’autre demande la stricte régulation de ces mêmes forces. Plus d’alternative d’un côté, nécessité vitale d’alternative de l’autre.

 

C’est dans ce contexte hautement paradoxal, totalement inédit et facteurs de tensions extrêmes, que nous vivons désormais.

 

Aujourd’hui la dialectique du singulier et de l’universel est, elle aussi, en crise. Entre relativisme et communautarisme, on ne sait plus très bien ce qu’il en est de la notion même d’identité. L’universalisme humaniste est mis à mal. L’idée d’ouverture unificatrice contenue dans la « globalisation » met fin aux familiarités traditionnelles, déroute l’esprit et plonge chacun dans un état de dépaysement perpétuel. D’où les nombreuses régressions conservatrices de type fondamentaliste auxquelles nous assistons, avec son cortège d’intolérances et de racisme ordinaire. Quand on sait qu’en 2050 il y aura un milliard de migrants de par le monde, en partie causé par le dérèglement climatique, on imagine les drames qui se produiront si rien n’est fait d’ici là. Nous avions appris de Claude Lévi-Strauss quel poison mortel constituait l’ethnocentrisme ; or le monde de la compétitivité globale fait de l’autre, avant tout, un concurrent. Un concurrent économique, mais aussi un concurrent civilisationnel : la pire figure de l’autre, celle précisément que nous voulions à tous prix éviter.

 

Au fond l’alternative est claire : soit nous acceptons de vivre dans un monde ouvert, solidaire et métissé, en acceptant de forger une véritable culture de la rencontre, soit nous sommes promis à l’enchaînement sans fin des violences et des conflits. Ou bien la frontière reste ce qui clive et ce qui limite, ou bien elle devient un véritable carrefour d’échange, d’invention, d’avenir.

 

 

 

IV.      Pourquoi on ne s’en sort pas

 

 

Face à de tels bouleversements nous demeurons interdits. Les obstacles à surmonter pour sortir de l’impasse actuelle ne sont pas uniquement liés à l’ampleur de la tâche. Ils sont liés aussi à des modes de pensée, à des modes d’organisation désormais dépassés que l’on ne parvient pas à réformer.

 

Les récents présidents élus en France n’ont pas la conscience à la fois tragique et utopique de l’Histoire, parce qu’ils ne vivent plus dans un temps historique mais dans un temps médiatique. Ils entendent être jugés par la rumeur du jour (le sondage), et non par les générations futures. De plus les promesses de l’alternance n’ont pas été tenues. La gauche en 1981 arrive dix ans trop tard, dans un monde qui rendait déjà inopérante sa tentative et où le principal enjeu du politique consistait à reprendre en main le contrôle social ; elle n’eut plus qu’à se recycler en droite molle et finir « le sale boulot » (sic). La radicalité idéologique du « marché impersonnel contre lequel on ne peut rien» a précipité l’apathie démocratique, puis s’en est nourri.

 

A seule fin de conserver quand même un semblant d’attrait, les partis politiques feignent de s’affronter sur des idées qu’ils partagent, tout en refusant que soient mises en lumière et débattues les véritables options que tout oppose. Nous sommes ainsi passés de la pratique démocratique du débat d’idées à la pratique post-démocratique de la simple « gouvernance ».  L’alternance est devenue la meilleure assurance contre l’alternative. Quant aux media, tous aux mains de grands argentiers (c’est une spécificité française), ils passent leur temps à généraliser l’exception. Le « fait divers » est roi et on l’amplifie artificiellement à la mesure d’un « fait de société » pour produire un « climat », faisant vivre aux gens un monde qui n’existe pas, ou pas de cette façon. Pour la plupart des « grands media », le monde des idées est suspect, au mieux étranger. Relais de toutes les propagandes sans exception (Opérations « Vive la crise », « Fin de l’Histoire », « Nouvel ordre mondial », « Frappes chirurgicales », « Constitution européenne »…) leur démission face à la quête du vrai ne pourrait guère être plus totale.

 

Une sorte de savante inefficacité semble étendre chaque jour son règne. Par décision technocratique, le paysan ne cultive plus son champ pour le bien d’une communauté qui en retour lui permet de vivre, mais en fonction des subventions européennes. Les entreprises ne produisent plus en fonction des besoins ou des innovations possibles mais au regard de la rente minimale des 15%  ou 20% annuels due  aux actionnaires. Ces logiques perverses constituent un mur contre l’intelligence, un mur contre la pensée, un mur contre la créativité, un mur contre la sereine activité des hommes, un mur contre la vie (ainsi la sécurité alimentaire de l’Europe n’est plus assurée par sa propre production) ; on ne peut plus continuer comme ça.

 

D’autant que l’individu a rarement concentré entre ses mains autant d’opportunités productives et créatives. Les outils sont là : la puissance des ordinateurs qui peuvent mobiliser comme jamais calculs et connaissances, l’instantanéité du web, la force organisationnelle des réseaux sociaux sans frontière, l’ubiquité et la proximité de l’internet mobile (smartphone, tablettes)… Tout se passe cependant comme si les outils avaient encore un temps d’avance sur les stratégies et les usages. Et la difficulté est grande pour penser notre présent. Notre panne de sens vient aussi de cette transition entre deux époques où ce qui émerge est nié par les forces d’inertie d’un monde qui fait croire qu’il est encore là alors qu’il a déjà disparu. C’est que la raideur de nos organisations date encore de l’industrie lourde quand aujourd’hui c’est la fluidité qui partout s’impose.

 

Même si elles se sont considérablement allégées pour des raisons de coût, nos organisations restent encore essentiellement pyramidales, hiérarchiques, très fortement individualistes ; alors que le monde qui émerge se compose de structures horizontales en réseau, aptes à redistribuer équitablement et instantanément l’information en tout point du système afin de faire croître l’intelligence collective. Aujourd’hui ce n’est pas celui qui est le plus haut dans la pyramide qui a nécessairement raison, c’est le plus créatif, le plus rapide ou le mieux placé. Mais les anciens maîtres du système, craignant pour leurs prérogatives d’élite autoproclamée et au fond pas très sûrs de leur légitimité, opposent une farouche résistance. D’où cette impression d’immobilisme qui domine, malgré la sensation d’un nouveau champ d’énergie sociale. Nous n’avancerons pas tant que les innovations techniques n’auront pas transformé nos modèles organisationnels et nos schèmes de pensée. Nous passons du dirigisme de quelques-uns à la participation efficace de tous. Nos outils les plus modernes, issus du web, sont ceux de la coopération, de la contribution, tandis que nos usages sont encore fondés sur le mérite individuel et l’évaluation personnelle ! Or dans une organisation le tout n’est pas la somme des parties. Il faut passer de la compétition à la collaboration parce que c’est plus humain et plus efficace. Si on ne le fait pas, c’est que beaucoup d’organisations préfèrent le contrôle à l’efficacité : mieux vaut aller en rangs bien ordonnés vers un échec assuré, par souci de maintien de l’ordre ancien, que vers un succès profitable à tous, porteur de mondes nouveaux. Les mesures de contrôle des individus, isolement, division et rétention d’information, sont maintenues au détriment de l’efficience générale du système. Dans un tel contexte, le partage du pouvoir n’est tout bonnement pas concevable ; or c’est précisément là la clef des temps qui viennent. L’efficience, c’est le partage. C’est aujourd’hui tout l’enjeu du rapport de force qui est en train de s’établir ; car le roi préfèrera toujours voir disparaître son royaume plutôt que de rendre sa couronne. Il faut s’organiser de telle sorte qu’il n’ait pas le choix.

 

Ce qui est vrai de nos organisations l’est aussi sur le plan de la formation. La modernité a spécialisé les savoirs, en les séparant, au moment où la complexité grandissante a généré un monde ultra interactif, où toute modification en un point fait évoluer l’ensemble du système. Nous vivons une panne de pensée parce que le « spécialiste » est devenu inapte à la compréhension globale et hautement réactive de ce qui l’entoure. Chacun persiste à penser dans des cases ; sauf qu’il n’existe plus de cases.

 

Attention cependant : il n’existe pas de modèle « providentiel » et l’organisation en réseau, elle non plus, n’échappe pas à la critique. Certains estiment par exemple que les outils du réseau sont aussi ceux de la synchronisation. Or on peut considérer la synchronisation des individus comme une atteinte grave à leur liberté : une conscience synchronisée n’est pas libre. La limite de l’organisation en réseau, c’est la structuration progressive de l’univers humain en société d’insectes sociaux. A l’image de la ruche ou de la fourmilière. Ce qui, convenons-en, n’a rien de très engageant. 

 

Il nous faut donc apprendre à tirer parti de cette néo-modernité qui vient tout en garantissant, comme jamais peut-être il n’a été plus nécessaire de le faire, nos principes fondateurs que sont la liberté individuelle (une liberté individuelle sans cesse rapportée à la fraternité et à l’égalité), les droits universels (garants de la diversité) et la démocratie (une démocratie en actes, et non son simulacre).

 

Sans retour à la citoyenneté responsable et à un « pouvoir » qui se contente d’en être le promoteur, pas de futur digne de ce nom. La question de ce que vaut la vie d’un homme se pose à nous avec une urgence nouvelle. Qu’est-ce que l’Homme ? C’est à nous de répondre. Maintenant.

 

 

 

Conclusion temporaire

 

 

Le monde, plus que jamais, ressemble à un aveugle guidé par un idiot sous speed.

 

La « crise », c’est avant tout la crise du compromis social instauré dans l’immédiate après-guerre. C’est le nom que nous donnons à un bras-de-fer dont nous avons tardé à prendre la mesure.

 

L’ère du compromis social qui s’ouvrit en Occident après-guerre doit tout à la présence du bloc soviétique et à la menace d’une révolution. Son effondrement a été salué aussitôt par la rédaction du « consensus de Washington », signal de la dérégulation finale. Le salariat en paie encore la note sous forme de chômage endémique, de baisse des salaires, de précarisation et de « flexibilité ». Cette politique de la terre brûlée n’aura pas de fin sans le soulèvement des peuples solidaires.

 

Désormais, nous savons que la richesse des quelques-uns est la pauvreté de tous les autres, que le capitalisme se nourrit en permanence de ses propres échecs, qu’il ne s’amende jamais. Le capitalisme est un soviétisme sans Marx où la relégation commence, pour des millions et des millions, sitôt chassé des listes de pôle emploi ; où il n’est pas meilleur instrument de contrôle social que le marché dérégulé, que l’inattention générale entretenue par l’industrie du divertissement, que la misère promise à tous.

 

Cependant en Histoire il n’existe pas d’effet de cliquet. Une dette s’efface, un traité se dénonce, une monnaie, fut-elle unique, s’abandonne. Prétendre le contraire est une imposture. Il fallait donc en finir avec l’Histoire elle-même. La tentative eu lieu, relayée par le chœur des média de gauche comme de droite (Francis Fukuyama, 1989) : pour le bonheur de tous, elle échoua.

 

Alors que nous avions collectivement passé un à un tous les caps de l’hébétude et de la résignation, subitement, à la faveur de la « crise » de 2007 et de ce qu’elle révéla de la perfidie du système, quelque chose s’est mis à refouler du fin fond de notre démission. Une nouvelle conscience commença enfin à se formuler plus nettement. On mit des mots sur des choses. Les esprits s’éveillèrent.

 

Tout se passe bel et bien comme si l’Etat avait utilisé l’alibi du Marché pour réactualiser son emprise sur ses sujets. Sa soi-disant disparition est une mutation où, plus fluide, plus volatil, il n’en raccourcit pas moins la laisse. La « crise » n’est qu’une conséquence de la revanche de l’économie sur la démocratie, où l’on substitue à une matière à débat une discipline inerte, qui ne pense pas, puisque, de son propre aveu, les choses sont ainsi et l’on y peut rien.

 

L’économie est devenue une sorte de Table de la Loi à laquelle il nous suffit de nous soumettre. Une lutte des classes inversée est en cours, où les dominants ont trouvé le moyen de paupériser les dominés pour résorber les derniers foyers de contestation et rétablir d’antiques servitudes.

 

Réveillées en sursaut par la révolution numérique et la nouvelle autonomie que celle-ci offre à des citoyens solidement éduqués, les utopies sont pourtant de retour. Débordant les anciennes casemates du pouvoir traditionnel, de partout éclosent de nouvelles formes de critique sociale. Critique, expertise et participation citoyenne tendent à converger de façon tout à fait inédite, comme dans les « comités pour un audit citoyens de la dette », ou encore dans le mouvement Roosevelt 2012, etc. Comme Attac qui en fut le précurseur, il s’agit de groupes experts qui font muter la notion de contestation ; il ne s’agit plus de doux rêveurs mais de spécialistes attachés à l’idée de partage démocratique, dont les nouvelles formes d’organisation leur permettent de s’allier à d’autres mouvements comme les Altermondialistes, les Anonymous ou les Indignés. Ce qui est notable, c’est que ces nouveaux lieux de la contestation se tiennent en dehors des partis politiques. La réappropriation de la critique sociale dans un échange fécond entre experts (« Les économistes atterrés » par exemple) et citoyens est un phénomène frappant, relativement récent, qui s’incarne dans une pléthore de publications et de débats publics qui se tiennent à travers tout le pays. L’idée d’une démocratie participative, et non plus seulement représentative, cherche actuellement les moyens de s’imposer ; tandis que le mot de « révolution » a fait son retour dans l’histoire des peuples avec ce qu’il est convenu d’appeler « le printemps arabe ». Après le long silence des années 80, la critique sociale se réarme progressivement d’une façon inédite : à la fois experte, créative, communicative, participative et efficace.

 

Toutes les études démontrent que la perte de confiance qui affecte notre société n’est pas une perte de confiance des citoyens vis-à-vis d’eux-mêmes : c’est une perte de confiance envers la société et ses représentants civils, politiques et médiatiques. C’est une perte de confiance dans notre capacité commune à « faire société », à l’heure où la classe moyenne se trouve fragilisée, et les classes populaires totalement abandonnées à elles-mêmes. La capacité de résilience, de résistance à la fatalité, est beaucoup plus forte qu’on ne le pense généralement. C’est elle qui servira de principal moteur aux combats à venir et à l’édification de nouveaux droits fondamentaux.

 

Un besoin d’empathie (Jeremy Rifkin) est en passe de reconfigurer l’hédonisme irresponsable du passé en hédonisme altruiste. Jetant les bases d’une nouvelle citoyenneté. La pensée biblique de l’investissement (faire le bien = je gagne des points pour le paradis), réactivée par le capitalisme (« les individus sont mus par leurs seuls intérêts ») et le freudisme (« l’autre n’est là que pour satisfaire mes pulsions ») ont fait croire à l’individu que la nature de celui-ci était essentiellement égoïste. Il n’en est rien. De récents travaux montrent que la coopération est plus efficace que la compétition et la relation à l’autre plus riche que l’autonomie. Le désintéressement, qui est à la base de l’amour véritable, n’a jamais cessé d’être la dimension transcendante du social. Le pouvoir se nourrit de la haine et de la division ; la liberté d’entraide et de fraternité. L’empathie, la générosité, le désintéressement, la bienveillance, le soin de l’autre : telles sont les nouvelles vertus révolutionnaires. Nous sommes en train, collectivement, de les redécouvrir.

 

Contrairement à la fable ultralibérale de la « fin de l’Histoire », le futur porte encore de formidables utopies ; c’est même à ça qu’on le reconnaît. Oser l'utopie, c'est fabriquer du futur.

 

 

 

 

 

Gérard Larnac

 

 

 

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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 11:02

 

 

                                                   Lettre d’Alonissos

 

                                                                                                     par Gérard Larnac

 

 

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J’habite le point le plus haut, ici, à Alonissos. Un balcon dans la lumière, parmi les îles.

 

Tout autour la mer Egée, légère, où flottent encore, et si fièrement, tous les rêves d’Icare, tous les désirs des Argonautes. Le plein été infuse en moi ses parfums de pinèdes et de vents hauturiers. D’ici je tiens les deux côtes sous le regard, le bleu profond de l’ouest, l’acier brûlant de l’est où vibrent les reflets infinis du soleil.

 

A chaque seconde le paysage s’éveille à son mystérieux pouvoir de guérison et d’apaisement.

 

Sur la place du village le chant amical des cigales couvre le murmure des conversations, sous les tonnelles. Les ruelles ont tissé avec le vertige un pacte de confiance pour laisser éclater une beauté terrible, d’une radicale sauvagerie.

 

Parfois, passées les heures les plus chaudes, une femme en robe légère descend le sentier pour aller se baigner nue dans le lointain des criques.

 

Sur le ferry l’autre jour Anne me fit remarquer la présence des dauphins. J’en dénombrai trois. Ils croisèrent notre sillage, vivant salut des profondeurs marines.

 

Si les pierres pouvaient parler elles diraient, elles, ce qu’est le réel, simple et là, sans pose ni poème, juste ce qui va là, ce que c’est – rien de plus.

 

Ici la moindre maison effondrée a été transformée en féérique taverne à ciel ouvert. Nulle part comme en Grèce ne s’accordent autant la ruine et la vie.

 

Je suis peut-être de la génération de ceux qui verront disparaître le livre. Mais après tout que m’importe le livre, si ce qui doit être dit continue à se dire. La plus belle écriture est la trace évanescente qui éveille la conscience et épanouit la sensation.

 

Tatziki et olives noires, un verre de cet excellent vin blanc bien frais ; mon régime alimentaire ne supporte que l’entorse de l’ouzo, quand vient le soir.

 

Par les escaliers aux marches blanchies à la chaux le vieil âne transporte à pas trébuchant toutes sortes de charges, des poubelles du matin aux caisses de bière en fin d’après-midi. Entre les deux on peut le voir qui broute, paisible, attaché à son arbre, sur son arpent avec vue.

 

Non loin de là, dominant la mer, le petit cimetière, tout en blanc, éclate de fleurs multicolores – supplique pour être enterré ici, au cimetière d’Alonissos, parmi ces fleurs, ce vide gigantesque  et ces grands vents du large.

 

Nul n’était nécessaire au monde. Nous sommes venus en plus, comme un surcroit, un inattendu débordement dont il faut jouir comme d’un privilège qui nous est accordé par le grand anonyme (On ne saurait voir dans mes écrits autre chose que la forme malhabile de ma profonde gratitude). Schelling : « Il n’y a qu’une seule force, un seul mouvement/Une poussée vers toujours plus de vie ».

 

A pas lents les randonneurs remontent jusqu’ici le chemin comme si c’était le chemin de l’Histoire et des événements qu’il s’agissait de défaire afin d’entrer pleinement dans la fusion de l’instant et du paysage.

 

 

 

« Le climat devient très violent, très dangereux. Nous craignons le pire pour notre pays parce que nous assistons à des modifications de fond. On tire sur des ouvriers agricoles. Ici c’est chaque jour moins de droits ».

 

 

« Envers les étrangers on assiste à de véritables scènes de pogroms. Des gens sont entassés dans des containers, ces lieux sont de véritables camps de concentration, j’étais terrifié par ce que je voyais».

 

 

« Europe et Démocratie sont vocables grecs. Or je ne reconnais ici pas plus l’une que l’autre ». 

 

 

« Ici les fascistes sont partout, même au sein des écoles et lycées. On a ouvert la boîte de Pandore ».

 

 

« Heil Hitler ! au Parlement grec avec saluts nazis. Ils disent « vous ne perdez rien pour attendre ». Ils disent « votre tour viendra ». Comment ne pas entendre ? ».

 

 

« Si un système produit une seule situation inacceptable, c’est tout le système qu’il faut se garder d’accepter ».

 

 

« La Grèce n’est pas un accident, c’est un laboratoire. Pour reprendre au Peuple le pouvoir démocratique il faut commencer par l’appauvrir».

 

 

« La « troïka » devra un jour être jugée pour crime contre l’Humanité. Car ce à quoi elle prête la main n’est pas la solution à une crise économique, c’est un changement de régime ».

 

 

Le coucher du soleil éveille peu à peu le mystère des criques. La lune rouge au-dessus de l’archipel monte dans le ciel assombri à la vitesse d’un ballon-sonde.

 

 

 

 

 

 

Alonissos

Archipel des Sporades

Juillet 2013.

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