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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 23:29

 

 

 

 

1. La fin de la société de consommation

 

Entre Cassandre éplorées et Oui-Oui hallucinés, notre société tente aujourd’hui d’y voir clair dans ces trente ans de crise systémique qui lamine le futur des jeunes générations, écartèle la classe moyenne, vaporise le vieux rêve de justice et met à mal jusqu’à l’idée même que nous nous faisions du vivre ensemble. Le pacte républicain de progrès partagé, qui poussait chacun à penser que demain serait bien mieux qu’hier, a été rompu. Et même l’allongement de l’espérance de vie, ce triomphe, nous est présenté comme une charge : déficits publics, dettes abyssales. Pourtant ce que l’on appelait « l’idéologie de progrès » (et son corolaire, la méritocratie) était le moteur de la société de consommation. Son brutal désaveu représente un traumatisme dont le corps social est désormais de plus en plus conscient.

 

Pour comprendre le siècle où nous sommes entrés, il faut revenir à 1989, date pivot. L’espace d’une même année, la chute du mur de Berlin marque la globalisation définitive du libéralisme occidental, tandis que les premières rencontres internationales sur l’état écologique de la planète (Paris, Londres, Amsterdam) commencent à esquisser l’idée d’une limitation nécessaire à l’industrialisation sauvage. C’est là l’ambiguïté constitutive de la période. Le monde est pris entre deux logiques contraires : expansion sans frein et préservation du milieu.

 

La première décennie du siècle, souvenons-nous, est née dans les grandes euphories collectives : nouvelles technologies, passage à l’euro. Elle vient de s’achever dans les derniers hoquets d’une machine financière globale en déshérence. Que nous est-il donc arrivé ? Le modèle économique d’Henry Ford, fondateur de la société de consommation, reposait sur une règle simple : il fallait que le salarié puisse non seulement fabriquer la voiture mais aussi devenir lui-même acheteur de la voiture en tant que consommateur. Or ce pacte fordiste a été balayé par la mondialisation. Comment ? D’abord les gains de productivités liés à la révolution numérique ne sont plus allés aux salariés pour augmenter leur consommation, mais à la sphère financière pour accroître la spéculation. Une partie du niveau de vie moyen a été maintenue artificiellement grâce à des produits issus de la délocalisation et du dumping social. Le maintien du niveau de vie en occident s’est donc appuyé sur deux moyens : la dégradation du marché du travail d’un côté, le surendettement de l’autre. La globalisation, liée à la financiarisation de l’économie, a entraîné un découplage entre pôle de production et pôle de consommation. Et en ce domaine le pire reste à venir : le consommateur européen, vu d’une entreprise globalisée, tend à devenir quantité négligeable. Les grands marchés émergents sont désormais en Inde et en Chine. La rupture avec la logique fordiste est totale. Jamais l’intérêt du salarié, ne s’est trouvé plus éloigné de celui du consommateur : pure schizophrénie. La société de consommation occidentale, dans sa version classique, a vécu.

 

 

2. De la crise financière à la crise sociale

 

Ce nouveau monde globalisé ne répond à aucune des règles que l’on avait admises naturellement comme allant de soi. Non, le marché ne stimule pas la concurrence mais au contraire la création de véritables monopoles (chaque domaine possède trois ou quatre acteurs principaux, rarement plus). Non, la vision court-termiste de la finance ne pousse pas à l’innovation (qui, elle, a besoin de temps pour incuber). Non, l’ouverture d’un marché à la concurrence ne fait pas baisser les prix (voyez l’énergie). Non, le libre marché ne favorise pas systématiquement la démocratie (voyez la Chine).

 

La crise financière que nous traversons est donc avant tout une crise de confiance. Ses deux causes directes sont connues : l’éclatement de la bulle Internet à la fin des années 90 et le 11 septembre 2001. Pour éviter un ralentissement économique, la FED (banque fédérale américaine) baisse ses taux directeurs. C’est cette mesure qui va pousser au surendettement massif des ménages américains et aux risques inconsidérés des banques qui vont accorder leurs prêts à tours de bras. Le 15 septembre 2008, la banque d’affaire Lehman Brothers annonce sa faillite. Titrisation, emprunts toxiques : personne n’a vu venir le séisme. L’onde de choc se répand à l’ensemble de la finance mondiale. Il faut, pour maintenir le système à flot et sauver ce qui peut l’être, transgresser l’interdit majeur : celui de l’interventionnisme d’Etat. Pour autant, en transférant la dette privée vers la dette publique, on a sauvé les meubles mais enclenché une machine infernale : la crise financière est devenue une crise sociale.

 

En décembre 2009, avec la découverte du déficit grec, la crise entre dans sa deuxième phase. Irlande, Espagne, Portugal, c’est toute la zone euro qui est dans la tourmente. Les banques ont été sauvées en gonflant la dette publique, mais elles ne prêtent plus à des Etats qui, pour le coup, se sont surendettés. Au printemps 2010 les plans de rigueur se multiplient. C’est le point d’impact : le moment où les errements boursiers commencent à toucher dans sa réalité le quotidien du public. Le sentiment que le poids des efforts demandés n’est pas équitablement réparti, voire pas réparti du tout, alors que les profits sont repartis à la hausse chez ceux-là même qui sont directement responsables du chaos, crée dans l’opinion les conditions d’une défiance, d’une tension extrêmes.

 

  

 

3. Les conditions de la confiance

 

   

Un marché est potentiellement un outil fabuleux, car il est cet espace transitionnel qui fait que les individus ne s’étripent pas pour obtenir ce qu’ils désirent, qu’ils « négocient » ; mais il reste un outil. Or un outil, ça ne pense pas, ça n’indique pas de direction. Un outil n’est pas « idéologique ». Il ne rend service que lorsqu’on accepte de le voir tel qu’il est, dans son périmètre d’efficacité, avec ses fonctions mais aussi avec ses limites. Or aujourd’hui, à la lumière de notre expérience commune de cette crise globale que nous traversons, que pouvons-nous constater ? Désindustrialisation, chômage de masse, inégalités, sont devenus les moteurs de la finance contemporaine. C’est de la baisse du niveau de vie génératrice d’endettement que se nourrit celle-ci. Qu’on est loin d’Henry Ford, dont le modèle de réussite collective était tout juste le contraire !

 

Cependant la crise que nous traversons marque une limite à cette logique-là. Les conditions d’un retour à la confiance dépendent désormais directement des enseignements que sauront en tirer tous les acteurs de la crise : surchauffe ponctuelle qui a permis de mesurer la solidité du système, ou au contraire occasion de réformer un jeu dont les règles ont changé, et qui ne satisfait plus à la demande du plus grand nombre ? La pire dette n’est pas la dette active, liée aux investissements (santé, éducation, sécurité) : elle est constituée des problèmes non résolus que nous laissons filer, charge à d’autres générations de les solutionner.

 

Outre Manche, la Démocratie Parlementaire est née précisément de ce que la Couronne d’Angleterre était tout bonnement en faillite, afin d’exercer un contrôle et prévenir les risques. Si la crise pousse vers une telle extension du domaine de la démocratie, nous n’aurons pas perdu notre temps. La confiance reviendra par la réforme des modes de gouvernance qui devront être plus démocratiques, plus participatifs, plus internationaux ; par la réforme d’un système financier vers plus de transparence et de solidarité, mieux en phase avec les attentes de la société ; par les retrouvailles nécessaires entre la prospérité des acteurs économiques et celle des individus.   

 

 

 

(Copyright Gérard Larnac - 2010)

 

 

 

 

 

 

 

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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 13:41

 

 

 

 

Ils en étaient tellement tombés cons, de toute leur prétendue "modernité", qu'ils enterraient la "rébellion" sous le vocable de "régression"

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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 14:44

 

 

 

 

Mieux vaut pourrir avec nos utopies que renaître sans elles.

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13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 10:46

 

 

 

Amadi Szewczyk, 50 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Caen pour refus d’obtempérer. Fusillé le 23. Andreï Popescu, 23 ans. Arrêté le 10 mai 2011 au Havre pour vagabondage. Fusillé le 20. Vaclav Ben saïd, 19 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Paris pour rébellion. Fusillé le 22. Janecek Ionescu, 34 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Paris pour entrave aux forces de l’ordre. Fusillé le 11. Kader Agopian, 44 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Genevillier pour refus d’obtempérer. Fusillé le 12 juin. Andreï Popescu, 22 ans. Arrêté le 10 mai 2011 au Havre pour vagabondage. Fusillé le 20.Vaclav Ben saïd, 36 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Paris pour vagabondage. Fusillé le 22. Janecek Ionescu, 28 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Saint-Lô pour distribution illégale de tracts. Fusillé le 15. Xuan Zylberberg, 64 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Paris pour clandestinité. Fusillé le 23. Afya Oddono et Assaf Madour, 18 et 21 ans. Arrêtés le 10 mai 2011 à Toulouse pour refus de circuler. Fusillés le 10 juin. Magdalena Roubinovitch, 25 ans. Arrêtée le 10 mai 2011 à Mérignac pour défaut de présentation de papier d’identité. Fusillée le 20. Jumaane Zhong, 16 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Paris pour vagabondage. Fusillé le 22. Ondrej Bursali, 45 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Sarcelles pour refus d’obtempérer. Fusillé le 24. Badredine Angelescu, 25 ans. Arrêté le 10 mai 2011 au Havre pour non présentation de papier d’identité. Fusillé le 13. Benaiah Isik, 72 ans. Arrêté le 10 mai 2011 au Havre pour vagabondage. Fusillé le 20. Omar Puchuski, 21 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Paris pour rébellion. Fusillé le 22. Ayo Botcharoff, 43 ans. Arrêtée le 10 mai 2011 à Antony pour refus d’obéissance. Fusillée le 23.  Naheed Grynblat, 29 ans. Arrêtée le 10 mai 2011 au Havre pour clandestinité. Fusillée le jour même. Walid Yadidjian, 37 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Paris pour vagabondage. Fusillé le 22. Mamadou Tang, 33 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Puteaux pour refus d’obtempérer. Fusillé le 23. Vasil Aggoun, 35 ans. Arrêté le 10 mai 2011 au Havre pour vagabondage. Fusillé le 20. Levon Abderrahmane, 24 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Paris pour rébellion. Fusillé le jour même. Mohamed Klimenko, 22 ans. Arrêté le 10 mai 2011 à Lyon pour refus de circuler. Libéré le 21 juin par la Révolution.

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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 09:55

 

 

 

DSC00338.JPG

I.

 

Istanbul du Bosphore, indécidable Europe, indécidable Asie, Mer Noire, Mer de Marmara, des cargos en tous sens sillonnant le détroit des Dardanelles, Istanbul des bars branchés sous les ponts, milliers de fil lumineux des cannes à pêche jetés d’en haut, Istanbul des pluies interminables auprès du narghilé, l’appel lugubre des minarets et les petits élèves de l’école coranique qui derrière leurs grands livres envoient des sms, je sors du Mystic Hotel en me disant « prie n’importe quel dieu à condition que ce ne soit pas le tien », parfum de pluie et de chicha, sentir la ville, comment elle vibre, au moment précis où elle appareille

 

 

II.

 

Terrasse miraculeuse du café Bonçuk dans le petit bazar de Safran Bolu sous la treille, Chateaubriand passa par là, frappant aux portes du Caravansérail où s’épuisaient en rêves les voyageurs remontant jusqu’en Chine la Route de la Soie

 

 

III.

 

Entrer dans la présence des paysages. A l’herbe rase de l’étendue, des tentes des bâches des campements comme des murmures sans suite perdus entre les horizons, petites porteuses d’eau qui font parfois un signe, je reviendrai ici planter ma yourte, ô steppes anatoliennes

 

Cérémonies des steppes immémoriales. Se faire comme elles vide et infini

 

 

IV.

 

« Peu importe par où l’on commence, on revient toujours à ce que l’on est ». Henry Miller, lu quelque part sur la route

 

 

V.

 

Avanos. Les abricots ouverts sèchent au grand soleil des terrasses. Là-bas la vallée rose, avec ses canyons et ses fées. Ici derrière chaque façade de maison des kilomètres de galeries souterraines à travers la montagne. Sous la ville d’autres villes. Ainsi de chaque homme, de chaque visage. Quel mur faut-il que nous abattions pour retrouver les souterrains qui nous assemblent ?

 

Tuf volcanique surmonté de leur couronne de basalte, citées troglodytiques, cheminées des fées qui figuraient sur une carte-postale que m’envoya autrefois Jacques Lacarrière, serons-nous au retour comme Paul Lucas, voyageur du XVIIIème siècle, premier français à décrire dans ses récits ces habitants de Cappadoce « vivant dans des pyramides de pierre » et dont on ne cru pas un mot, nos écrits seront-ils comme les siens tenus pour des fables ?

 

Anachorètes des vents sauvages, après la grande bataille des images au Concile de Nicée, vers l’an 325, trouvant refuge dans ce vaste chaos mystique – ont-ils senti comme moi couler dans leurs veines ce temps géologique ?

 

 

VI.

 

Recopiant sur un dépliant touristique les conseils de Mevlana,  le Dervich :

 

Sois comme l’eau vive pour le soutien et la bienveillance ;

Sois comme le soleil pour l’affection et la miséricorde ;

Sois comme la nuit pour couvrir les défauts de ton prochain ;

Sois comme le mort pour la colère et la fébrilité ;

Sois comme la terre pour la modestie et l’humilité ;

Sois comme la mer pour la tolérance ;

Ou bien parais tel que tu es, ou bien sois tel que tu parais.

 

 

 

            (Carnet d’Anatolie et de Cappadoce, juillet-août 2010)

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20 août 2010 5 20 /08 /août /2010 11:42

Les années rondes poussent naturellement aux bilans et aux jeux souvent périlleux de la prospective. « De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? », titrait récemment un fort ouvrage édité par Gallimard, d’après deux enquêtes, l’une datée de 1980, l’autre de 2010, menées par la revue Le Débat (Pierre Nora, Marcel Gauchet)[i] . L’occasion de mesurer, à trente ans de distance, le parcours de toute une cohorte de penseurs désormais consacrés et de saluer l’émergence de leurs possibles successeurs.

A lire les réponses souvent gênées, contournées, de tant d’intellectuels reconnus, on se dit tout d’abord que cette pensée contemporaine ne sait pas échapper, contrairement à ce qui serait peut-être son travail véritable, au contexte historique dont elle demeure le pur produit. A quelques rares exceptions près, elle se soumet, docile à l’excès, au déterminisme historique, pour ne pas dire à l’air du temps, dans une sorte de positivisme en position couchée. On le sait, ce contexte ne lui est pas favorable : la dispersion constante de données désormais pléthoriques rend les savoirs moins maîtrisables qu’autrefois et donne raison à la paresse et à l’ignorance. La polémique bornée a pris le pas sur le débat argumenté. L’agenda médiatique produit moins de vérités que d’amnésie en temps réel. Le vrai ne constitue plus une catégorie du bien (lequel ne constitue plus de catégorie du tout). La synchronisation planétaire de nos émotions s’est imposée à la conscience individuelle et à l’exercice du libre arbitre. La théorie des fins (fin de l’Homme, fin de l’Histoire, fin des ressources naturelles, etc.) place le penseur devant un grand mur indéchiffrable. Vient-on définitivement trop tard dans un monde trop vieux ? Le temps des aventures de la pensée est-il achevé ?

 

Penser après la pensée : l’ère du post

Entre le soliloque universitaire de nano-spécialités parfaitement autistes et le solipsisme médiatique à tendance confusionniste, la pensée bégaie. Balbutier eut au moins la dignité d’un possible commencement. Le bégaiement, c’est autre chose. La marque d’une impuissance interloquée. Flash Back. Début des années 80. Les filles ont les cheveux courts et l’ère Tapie approche sous le cheval de Troie de la « gauche de gouvernement ». Mort de Sartre. Fin des maîtres-penseurs. Avec l’arrivée tonitruante des « nouveaux philosophes », l’époque s’entiche d’une figure jusque alors inédite, l’intello médiatique. Un personnage dont la présence est partout et la pensée nulle part. Que nous est-il donc collectivement arrivé ?

 

Les années 80 succèdent à ce que l’on appelait l’ère du soupçon, période qui vit disparaître les uns après les autres tous les grands discours structurants – jusqu’à l’idée que l’on se faisait du « bien ». Peu après que les grands maîtres-penseurs ont disparu, et profitant de cette dé-hiérarchisation des connaissances et des valeurs, de jeunes clercs ont voulu accéder à la reconnaissance a priori, avant même d’avoir derrière eux cette œuvre conséquente à laquelle, naguère encore, le penseur, livre après livre, devait sa réputation et son audience. La baguette de l’ordre légitime, maintenant que personne n’y croit plus, ces jeunes gens aux dents longues s’en emparent indûment et paradent, se prenant un instant pour les nouveaux maîtres de l’estrade. Personne ne conteste. Après tout à quoi bon, si tout se vaut. C’est à ce moment précis que le discours du philosophe s’est brusquement rabattu sur le discours du journaliste ; le second offrant son agenda au premier tout en lui imposant ses formats. L’intellectuel gagna en visibilité, au mépris de la vérité qu’il laissa orpheline ; aussi fit-il comme si la vérité ne lui importait plus. Aux oppositions traditionnelles « juste-injuste », « vrai-faux », substituer le couple « nouveau-périmé ». La pensée s’enchaîne au rythme et aux images de la société telle qu’elle va. Tout indique que l’intellectuel a, délibérément ou non, aliéné sa liberté de penser à son désir de plaire. A Socrate la cigüe, à Descartes l’exil. La Cité n’est d’aucune façon favorable a priori à la pensée. L’erreur aura été de croire qu’il pouvait en aller autrement, que la condition philosophique avait substantiellement changé avec la démocratie moderne. L’intello serait précisément ce personnage dont s’entiche la Cité. Loin de penser depuis les marges, depuis les lointains, depuis les profondeurs, le voilà au contraire qui colle à l’actualité la plus superficielle et aux consensus les plus mous. Il devient pétitionnaire compulsif, éditorialiste de cour (et de toutes les cours), gestionnaire fataliste des choses en l’état.

 

Dès lors le malentendu est total. Le temps court de l’instinct médiatique a triomphé du temps long de nos probités, de nos fidélités, du soin patient de la pensée et de l’étude – l’immédiateté hystérisée ne permet plus désormais que postures, éclats de voix, slogans, auto-proclamations – pub philosophie.

 

Symptôme de cette évolution, les « nouveaux philosophes » : où se décrète publicitairement une nouvelle école de pensée avant même que cette pensée ne soit réellement constituée (jamais elle ne le sera). Ce n’est donc pas la figure de l’intellectuel qui entre en crise mais bien ses modalités d’apparition et de légitimation. Depuis les années 80, ceux que l’on présente à l’envi comme des intellectuels sont des prématurés, de petits maîtres balbutiants. L’œuvre qui suit, souvent bien maigrelette en dépit du battage médiatique (Les BHL, Finkielkraut, Ferry ou Onfray font-ils sérieusement référence dans quelque domaine philosophique que ce soit ?), n’est là que pour consolider la figure. Tout est à l’envers. On commence par la fin. La posture avant l’œuvre. Et ça marche.

 

L’intellectuel médiatique va accompagner, plus que penser, une époque paradoxale qui pourtant aurait eu bien besoin de lumières. Les mythes sont exsangues : révolution, résistance, mai 68. C’est la fin des horizons utopiques (critique radicale du marxisme, gauche de gouvernement, realpolitik), sur fond de révolution conservatrice mondiale (Reagan-Thatcher), de financiarisation générale de l’économie (Hayek) et subséquemment de fin des Trente Glorieuses. Le principe de réalité, massif, sonne le déclin des alternatives (Chute du mur de Berlin en 1989). Réveil en forme de gueule de bois carabinée.

 

Ce mariage contre nature entre le philosophe et le journaliste va avoir deux conséquences désastreuses pour la pensée : réduire à l’inexistence tout autre type de discours philosophique (ceux qui, à l’ancienne, prennent le temps de forger de véritables concepts et ne se mêlent pas d’entretenir une réputation), et projeter l’esprit dans le présent hallucinatoire de l’actualité. 

Dans une société omnimédiatique on ne saisit plus l’événement : c’est lui qui vous saisit. On ne pense plus, on réagit : à l’émotion cool, distante et branchée. Plus encore. L’éblouissement égotiste devant son propre présent, depuis les années 80, tant à effacer toute perspective temporelle : à la fois le passé et le futur. L’intellectuel médiatique devient le gestionnaire de cet éblouissement, et l’un de ses principaux bénéficiaires. De sorte que la pensée se condamne au présent perpétuel, à l’inlassable retour du tel quel. De Furet à Fukuyama, tous signent une lugubre fin de non recevoir pour l’avenir et pour les possibles dont il est pourtant porteur.

 

Telle est la terrible leçon de la modernité. Etre moderne, c’est une façon d’avaler l’avenir, comme un trou noir, pour affirmer la prééminence d’un sujet hypertrophié. Etre moderne c’est être sans avenir, plus loin que tous les avenirs possibles. C’est se poser comme irréductible au temps. C’est entrer dans un temps angélique, sans corps ni substance. Moderne c’est être celui qui clôt, qui ferme la porte – qui veut avoir le dernier mot. Post, néo, fin. C’est la dévoration du temps par l’immédiat, le culte de l’actuel. C’est exercer symboliquement un empire totalisant sur la totalité du temps pour exalter l’emprise de sa présence. L’expression infinie du moi oblitère notre capacité à faire avenir commun. L’horizon d’attente est en moi et non dans le futur d’un temps humain désormais impartageable. Cette génération de penseurs médiatiques est celle qui préfère se tromper avec soi-même qu’avoir raison avec l’Autre. Le solipsisme guette.

 

La montée en puissance des média a eu pour effet d’instantanéiser notre vision du monde, de le réduire à sa pure actualité factuelle. Mais passé l’effervescence de l’instant, il ne reste pas grand-chose. En préférant l’agenda médiatique (qui rend visible) à l’agenda historique (qui reconnaît à jamais la puissance d’une œuvre), l’intello se déchoit lui-même des égards traditionnels dus à sa fonction. Il ne s’enrichit qu’à l’exacte proportion du mépris qu’on lui oppose – voyez les « jeunes » dans leur rapport à la lecture. Son travail ne pèse pas plus que l’article que l’on jette aux ordures, le plus souvent sans l’avoir réellement lu.

 

La théorie des fins (on se souvient du canular propagandiste de Fukuyama sur la « fin de l’Histoire ») a fait un pacte avec l’immobilisme pour garantir la perpétuité des places et des postes, accessibles à de piètres penseurs correctement insérés dans les réseaux qui assurent leur promotion elle aussi éternelle. Avec le recul, le rôle de l’intello médiatique s’est précisé : faire admettre la fatalité de la soumission à des régimes prétendument indépassables – et accessoirement la fatalité de leur omniprésence pourtant navrante. La hâte d’en finir avec l’avenir est la marque du totalitarisme : ils auraient dû le savoir.

 

 

S’éveiller à ce qui va naître

 

 

La suffisance et le manque de courage ; voilà le mal dont souffre la pensée hexagonale. Sans eux, la radicalité fondamentaliste perd tout son sens. Sans eux, la rencontre lucide et désintéressée (avec l’Autre, avec le Monde, avec Soi-même) redevient possible.

 

Dans les réponses à cette question simple : « De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? », comment ne pas entendre un certain désarroi. Désarroi de membres perdus d’une secte dissoute, comme si la pensée n’était pas précisément ce qui se pose comme irréductible à l’obscurantisme. Comme si au fond le dévorant désir de croire, de se soumettre à un ordre transcendant (et transcendant en cela qu’il fait ordre), restait bien le moteur de l’affaire. Réduire la pensée aux veules espérances qu’une simple désespérance (la fin du rêve marxiste, la fin du mythe révolutionnaire) aurait suffit à révoquer.

 

Renier notre vieille philosophie m’est chose impossible. Ce serait comme chasser un vieux chien perdu, pour constater ensuite que nous n’avions que lui. Poursuivre, donc. Mais repartir d’ailleurs. D’un dehors.

 

Fort curieusement, plus la pensée se renouvelle et moins ces changements paraissent perceptibles à la clique des penseurs journalistiques enfermés dans leurs visions effervescentes.

 

Pourquoi ne pas dire que l’écroulement des grands discours structurants est aussi une délivrance ? Leur disparition pousse naturellement à l’effacement du Sujet qui peut alors, affranchi des facilités du fantasme solipsiste, envisager enfin le monde pour ce qu’il est : non pas un lieu clos sur lui-même, mais une occasion. Une chance à saisir. Oublier la question de son être ou de son apparence pour entrer dans toute la magnitude de son événement. On n’a pas assez dit de quoi la « fin de l’Homme » était le commencement. Il est peut-être temps.

 

Penser la Terre comme le lieu fini d’une conscience infinie.

 

 

Penser le Monde

 

Les sciences contemporaines, ces grandes oubliées de l’intello médiatique, sont là pour nous rappeler que l’esprit, c’est de la nature continuée. Nature-Culture : nous vivons ce moment clef où le clivage ancestral autour duquel le vieil humanisme a noué son échec est précisément en train de tomber.

 

Nous pouvons encore échapper au mirage de la subjectivité. Parlant au nom des choses et des êtres sans paroles, depuis ce vide de nous que nous aurons su ménager à cet effet. Je prône pour ma part une Ghost philosophie : parler en dehors du temps de l’homme, parler cette langue anonyme de l’après qui parle au nom des choses ; une langue qui nous vient de plus loin que nous, hors de nos mémoires, de nos biographies, du cadre étroits de nos contingences personnelles. C’est une telle langue que je conçois d’ailleurs dans mes romans.

 

 

Penser l’Autre

 

Ensuite, devant ces temps d’intenses migrations qui s’annoncent (en 2050 un milliard d’hommes seront migrants), il s’agira de penser le Divers et l’Hétérogène comme garants de l’indivisibilité (et non comme élément destructeur). Nos migrations touristiques, parce que nous sommes riches et paisibles – leurs migrations nécessaire, parce qu’ils sont pauvres et menacés (avec éventuellement une permutation des rôles). Où l’on parlera peut-être d’universalité ouverte et non totalisante. Où les notions de Rencontre, ou d’Hospitalité, deviendront progressivement (cela commence, chez Badiou par exemple) des concepts de philosophie à la pointe de pensées, de sciences nouvelles.

 

 

Penser la Société

 

Enfin l’enjeu majeur pour la démocratie est désormais d’avoir pleinement accès à elle-même. Une démocratie qui ne serait plus représentative, mais participative. Si les élites jouent encore à ne pas voir cette complète mutation, c’est uniquement pour préserver plus ou moins consciemment leurs prérogatives. Là réside un enjeu majeur : car pour participer, encore faut-il s’élever au-dessus de l’ignorance et du sentiment instinctif ; faisant un usage lucide et raisonné de son libre arbitre. Sans un niveau de conscience, lui-même issu d’une relative aisance culturelle, cette vision ne serait que pure utopie. Le cœur battant de la nouvelle société participative sera donc directement conditionnée par l’éducation. On se souvient que la philosophie, cinq siècles avant le Christ, est née dans la démocratie athénienne pour fonder le discours sur la raison et non sur la force ou la démagogie. En ce début de troisième millénaire un même problème se pose à nous, qui concerne désormais chaque citoyen. La réponse que collectivement nous saurons y apporter dira, pour longtemps, ce que profondément nous sommes.

La revue Le Débat n'aura-t-elle été tout ce temps autre chose qu'un atelier du renoncement, fustigeant la "pensée 68", l'antiracisme et le gauchisme, un espace terminal où la pensée, fermée aux thématiques nouvelles, s'est mise à tourner sur elle-même, en version restreinte ? Dans cet avenir promis à l'intelligence collective, a-t-elle encore une place ? Il semble que le précieux document que constitue ce livre paru chez Gallimard réponde clairement par la négative.
 

 

 

 

 

 



[i] De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? Enquêtes 1980, 2010 (Le Débat-Gallimard, mai 2010).

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9 juillet 2010 5 09 /07 /juillet /2010 18:55

le match perdu sans panache par l'équipe nationale

les pluies torrentielles qui entraînent les cercueils hors des cimetières

le petit garçon mort au début de l'été

le ministre qui se débat dans une sombre affaire de gros sous

la clarté de juillet

les jupes courtes qui commencent

à apprivoiser le corps encore blanc

des belles filles

l'asphalte brûlant aux ondes spirites

au long des routes

le tube des black eyed peas

le livre de Jack posé sur la table

Jack Kerouac

"Livres des Esquisses"

paru à la Table Ronde

plus indispensable que jamais

guettant à travers l'ordinaire des heures

l'instant sublime

du grand

immédiat

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23 juin 2010 3 23 /06 /juin /2010 10:35

La société nourrit l'excès à seule fin de mieux exercer son droit de contrainte.

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18 juin 2010 5 18 /06 /juin /2010 07:28

Si la démocratie crée des richesses pour 1% de privilégiés au détriment des 99% autres, c'est qu'elle n'est pas la démocratie que l'on dit, et qu'il n'y a aucune dignité à la soutenir en l'état.

 

De la politique d'enclosure anglaise au XVIIIe siècle au pillage actuel de nos services publics par le système financier, le capitalisme est fondé sur la spoliation des biens communs au profit d'une infime minorité, sur le colonialisme créateur de mille ans de pauvreté, sur l'esclavage toujours plus vivace aujourd'hui qu'hier, sur la relégation et la déportation de certaines populations (par le refus d'accueillir les migrants, par le parcage systématique dans ces lieux de banissement appelés "banlieues", etc.), sur l'infinie négation de tout ce qui peut définir l'Homme dans toute sa liberté et toute son intégrité.

 

Il faut, pour que pareil équilibre soit tenable, qu'une terreur inhibe l'action de ceux, infiniment majoritaires, qui en sont les victimes. En divisant pour mieux régner. En faussant la perception que nous avons de l'Autre. En appauvrissant progressivement les classes moyennes par où surgissent toujours les éclairs de la révolution. Dénoncer : sans quoi nous serions les kapos de ces camps.

 

Notre démocratie n'est qu'une façon commode d'enterriner la violence de la rapine par l'art raffiné de la dissimulation, par la vaporisation des consciences sous le vague consentement à la société de conso-divertissement. Une façon de rendre légitimes le vol le meurtre et le viol par l'acceptation tacite de cette puissance "naturelle" qui les rendrait inévitables.

 

Or le 18 juin l'inévitable peut être combattu. Désormais nous savons. Et nous savons que nous savons.

 

Ce monde est Un et je suis l'Autre.

 

 

 

Un film à voir et à soutenir :

 

http://www.lafindelapauvrete.com

 

(ce texte peut être repris et utilisé à volonté sur quelque support que ce soit)

 

 

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4 juin 2010 5 04 /06 /juin /2010 17:15

Le communautarisme est l'essence même du racisme.

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