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7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 15:56

Vers une nouvelle société ouverte, distribuée et collaborative

Jeremy Rifkin : un économiste clé, qui compte parmi les plus influents de la planète. Cela fait déjà un certain temps qu’il propose des solutions : croissance écologiquement soutenable, convergence entre les énergies renouvelables et l’Internet des objets, rupture avec le capitalisme traditionnel, « communaux collaboratifs », fin du sentiment de propriété, partage, empathie... Un nouvel âge industriel en même temps qu’un nouvel art de vivre. De quoi stimuler le possible.

Comment passer de la puissance de l’innovation numérique et de l’Internet à une véritable 3e Révolution industrielle, celle-là même qui a tant de mal à éclore et dont l’absence paralyse encore si profondément nos économies ? C’est ce qu’explique Jeremy Rifkin dans son dernier ouvrage, La Nouvelle société du coût marginal zéro – L’internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse du capitalisme (Edition Les Liens qui Libèrent).

En tout premier lieu il convient de prendre conscience du moment historique que nous sommes en train de vivre. Par la puissance redistributive de son intelligence partagée, Internet reforme le cercle des « espaces communs » (« communaux collaboratifs ») que partageaient jadis les populations. C’était avant le mouvement anglais des « enclosures » (privatisation des pâtures collectives, achevée au 17e siècle) qui donna naissance à l’économie de marché. D’après Rifkin, « L’économie du partage et des communaux collaboratifs est le premier système économique qui émerge depuis le 19e siècle ; depuis le capitalisme et le socialisme. C’est un événement historique. Cela ne signifie pas que le capitalisme va disparaître, mais qu’il va être amené à se réformer complètement. Ce n’est plus lui l’arbitre exclusif de l’économie. Il va devoir partager la scène. Le père va devoir laisser l’enfant grandir, et accepter à terme qu’il devienne même son associé. Nous allons vers un système hybride fait à la fois de capitalisme et de collaboratif ». Même si cette mutation ne sera pas facile : « Bien entendu les obstacles sont considérables… »

« Le catalyseur, explique le célèbre économiste, c’est le coût marginal zéro rendu possible par l’Internet. Pour que « la main invisible » du marché puisse fonctionner, il faut inventer en permanence de nouvelles technologies afin de produire les biens et les services à meilleur marché. Le marché ultime, générant le bénéfice maximum, c’est quand on vend à coût marginal. Or la révolution numérique crée de l’abondance et de la gratuité. Nous ne sommes plus alors soumis à l’économie de la rareté et de la pénurie qui définissait jusque-là le capitalisme ». En l’espace de quelques décennies, les nouvelles technologies de l’information nous auront fait passés du capitalisme classique à une économie du coût marginal quasi nul. Pour Rifkin, il s’agit de l’apothéose du capitalisme où celui-ci quitte la scène en laissant derrière lui une démocratie enfin réalisée : une société du bien-être, ouverte, distribuée et collaborative, caractérisée par l’abondance et non plus la pénurie.

« Les grands changements interviennent lorsque convergent les technologies de la communication, de l’énergie et de la logistique, pour créer une nouvelle plate-forme technologique universelle. L’Internet des objets constitue une telle plate-forme. La politique d’austérité ne suffira pas à relancer l’Europe si l’on ne met pas en place la 3e Révolution industrielle, celle de l’Internet des objets ».

De quoi s’agit-il au juste ? « Les capteurs vont passer de 30 à 1000 milliards entre aujourd’hui et 2030. Demain, tout sera contrôlable depuis votre smartphone ; que ce soit la « ville intelligente » ou notre automobile qui nous conduira sans chauffeur. Dans le même temps nous allons passer de 40% du genre humain connecté à 100% ».

« A l’heure d’Internet, spéculer sur l’ignorance ne sert plus à rien »

Hier l’axiome sur lequel reposait le commerce était le principe de « Caveat emptor » : « C’est au client de faire attention ». En gros on spéculait sur son ignorance. Or par son formidable pouvoir d’échange et d’information le web inverse la donne. C’en est bien fini du « Consommateur » manipulable et sous-informé : « Nous assistons à la naissance du « Pro-sommateur », poursuit Rifkin. Le « Pro-sommateur » produit et partage (de la musique, des films, des informations, des connaissances, des logiciels libres, de l’énergie, des objets créés en imprimante 3-D…). Le consommateur devenant producteur, c’est aussi l’effondrement de toutes les industries concernées. Aucun domaine ne sera épargné. Il y a quelques semaines à Chicago était présentée la première automobile imprimée ; sa production commence dès la fin de l’année. Dans dix ans, tous les enfants auront une imprimante 3-D dans leur cartable ! On assiste à une démocratisation de l’industrie ».

Traditionnellement le marché contrôlait les ressources et leurs transformations. Dorénavant la ressource c’est l’échange, sur lequel chacun à son mot à dire et sa contribution à apporter. L’espace commun redevient un espace social et non un espace de marché. « Tout pourrait commencer ici, en France, car vous disposez d’une solide tradition révolutionnaire ! », s’amuse même Jeremy Rifkin. C’est qu’il pilote déjà très concrètement la mise en œuvre de son « Master Plan pour la 3e Révolution industrielle » dans le cadre du redéploiement de la région Nord-Pas-de-Calais.

« Nous allons vers la fin du travail et vers une société de loisirs. Même si à court et moyen termes, un nombre considérable d’emplois va être créé d’ici les 40 prochaines années pour constituer la nouvelle plate-forme de l’internet des objets. Dans la perspective des « villes intelligentes », il faudra par exemple refaire tous les bâtiments pour les transformer en édifices à « énergie positive » (producteurs et non plus seulement consommateurs d’énergie). Il faudra passer de la route passive à la « route active » (munie de capteur, pour les voitures sans conducteur). Le capitalisme va devoir faire une place grandissante à l’économie sociale (école, culture, hôpital, aide aux personnes âgées,...). C’est là le secteur qui croît le plus actuellement. Il compte déjà 13% des salariés ».

« Mais le coût marginal zéro peut également résoudre le problème du changement climatique. Ce problème reste totalement sous-estimé. On roupille ! Tout l’équilibre de la planète vient des cycles hydrauliques. Or, pour toute élévation de la température d’un degré, l’atmosphère absorbe 7% de précipitation en plus. D’où les chutes de neige catastrophiques, les sècheresses et les pluies torrentielles, les typhons… Notre écosystème ne parvient plus à s’adapter. Si rien n’est fait, nous pouvons perdre jusqu’à 75% de la vie sur Terre avant la fin du siècle. La nouvelle société du coût marginal zéro est la seule chance de s’en sortir. Avec une efficacité qui préserve les ressources et le partage en communaux collaboratifs nous allons soulager le stress imposé à notre planète. J’espère seulement qu’il n’est pas trop tard ».

Certains pays ont déjà mis en œuvre les solutions. « L’Allemagne produit déjà 27% de son énergie par le solaire ou l’éolien ; 35% en 2020. C’est la même courbe de progrès que le numérique. 1 Watt solaire coûtait 70 dollars dans les années 70, il coûte aujourd’hui 66 cents. Le soleil ni le vent ne vous envoie de facture ! Cette nouvelle donne prend à revers toute l’industrie traditionnelle ».

« Les Chinois viennent d’adopter un plan de 82 milliards de dollars pour mettre en place l’internet de l’énergie. Il faut savoir que l’espérance de vie diminue de cinq ans chaque année à cause de la pollution. La 3e Révolution industrielle va aussi se faire en Chine ! »

Les obstacles ne seront donc pas les Etats ; mais bien les sociétés privées : « Des sociétés basées sur les communaux collaboratifs comme Google, Twitter ou Facebook veulent utiliser notre créativité et nos échanges pour les vendre à des tiers. Au 20e siècle, on a parfois du nationaliser, ou réglementer. C’est alors une question politique. Il faut assurer la neutralité des tuyaux. On peut aussi imaginer des mouvements sociaux pour transformer ces entreprises en services publics. Lorsqu’au 19e siècle les entreprises paupérisaient les travailleurs, ceux-ci se sont organisés en syndicats afin de réclamer des droits. Sans eux le capitalisme se serait effondré. Il faudra des chartes des droits numériques ; c’est en train d’émerger. Quand un milliard de gens sont ensemble, ce sont eux les acteurs, et donc Google devra faire ce que les gens souhaitent. Sinon d’autres acteurs le feront. La technologie numérique est faite pour être distribuée ; j’aurais été moins optimiste lors de la 1er et 2e révolution industrielle ! »

Trois générations seront sans doute nécessaires pour mener à bien cette mutation. Mais « C’est tout un pan de l’économie mondiale qui est en train de bouger… Si ce n’est pas nous qui nous y mettons, alors qui d’autre ? » Pour que cette 3e Révolution industrielle émerge enfin, il faudrait que la transition numérique vers l’Internet des objets, la transition écologique vers l’énergie produite et partagée, la transition politique vers la démocratie participative et la transition sociale vers un monde ouvert et solidaire marchent d’un seul et même pas. Or les conditions d’une telle coordination semblent difficiles à réunir en même temps. Cette arythmie sera l’un des principaux obstacles à l’émergence de cette 3e Révolution industrielle. Les outils ont encore de l’avance sur l’esprit. Pour autant il y a urgence. Les périls, parfois, remettent l’homme sur les rails de la sagesse...


Annexe :

De la propriété privée à l’accès partagé


« L’accès à la mobilité commence à être préféré à la possession d’une voiture. Pour une voiture partagée, c’est 15 qui disparaissent de la production. Ainsi, d’ici 25 ans, nous pouvons supprimer 80% des véhicules. Et cela change toutes les équations ».

« La propriété fabrique un statut. Lorsque des parents offrent un jouet à un enfant, cela devient son jouet, il n’appartient à personne d’autre ; c’est l’économie de marché. Aux Etats-Unis existent désormais des sites de jouets partagés. Le jouet que les parents offrent, un autre en a déjà profité, en a pris soin pour qu’il puisse servir à nouveau. Ainsi l’enfant apprend-il à ne pas posséder. L’objet est une expérience partagée, son usage est temporaire. Et cette nouveauté change complètement la façon dont les enfants grandissent ».

Jeremy Rifkin, Paris, le 24 septembre 2014.



Notes :

Propos recueillis à Paris, le 24 septembre 2014. Conférence de Presse de Jeremy Rifkin à l’occasion de la sortie de son livre « La Nouvelle société du coût marginal zéro » (Editions Les Liens qui Libèrent). A lire également, chez le même éditeur : Une Nouvelle conscience pour un monde en crise – Vers une civilisation de l’empathie (2011). Et aussi : La Fin du travail (La Découverte, 1997) ; L’Age de l’accès (La Découverte, 2005).

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Published by Gérard Larnac - dans Carnet d'esquisses
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