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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 11:30

Réconciliation Caen

1.

« Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers ».

Rainer Maria Rilke.

2.

Caen. Lieu latéral, lieu de l’enfance infiniment déménagée où ma mère guette déjà les premiers signes du retour vers le pays natal, et qui ne viennent pas – on se retourne sur son passage, son accent du sud-ouest prête à sourire. Des souvenirs pour rien : nous ne sommes pas d’ici. Nous attendons la lettre de la semaine. Nous attendons. Une vie, cette attente. Nous commençons par une petite maison de ville, en face du Phénix de l’Université. Viendront un appartement près de l’hippodrome et du lycée Malherbe, puis le pavillon de banlieue, du côté de l’Odon. Une enfance exténuée d’exil. Une enfance de « horzain », comme ils disent. Alors je ne l’aime pas, cette ville, avec ces ciels vides et ce froid.

3.

Caen, quelque trente-cinq années après. A travers une telle épaisseur de temps toute nostalgie est impossible. Pas la moindre émotion. On le voudrait ; on insiste ; rien ne vient. Je suis de retour dans les rues de cette ville comme un scaphandrier dans une cité engloutie. A une telle profondeur on ne voit rien. Tout disparaît. Pourtant il se rappelle : dans ce quartier, derrière telle porte, telle fenêtre, il y avait parfois des amis, et les premières petites amantes. Noms, visages. Ne pas savoir à quel destin ils appartiennent. Il ne suffit pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les libérer. Il faut avoir la patience d’attendre qu’ils nous reviennent, méconnaissables, apaisés, doux comme la mort. Vers l’âge de sept ans son meilleur ami se prénommait Philippe. La grand-mère chez qui Philippe passait les jeudis, et chez qui nous jouions, était veuve de guerre. Son grand-père avait été tué au cours « des bombardements ». De ceux qui ont rasé la ville de Caen. Comment peut-on mourir sous des bombes amies ? L’ambiguïté, et sa suprême ironie. Il n’y avait pas de soldats allemands à Caen durant « les bombardements ». Rien que des civils. Les garnisons ennemies s’étaient déplacées, elles marchaient vers le nord.

4.

Chaleur méditerranéenne dans les rues de Caen en ce 17 septembre 2014 ; deux heures du matin. Plus tard dans la journée je dois intervenir dans un colloque sur la « destruction ». Autour de moi, rue du 6-juin, des bandes de jeunes trainaillent encore un peu. Ils sont beaux, ils n’ont pas de caractère « normand », ils sont d’une beauté de nulle part et de partout, sans traits spécifiques. Quand je suis arrivé ici les jeunes de 20 ans avaient tous connus la guerre. En eux à jamais s’étaient logés les fracas, les souffles, les odeurs, les douleurs, les images. Caen fut rajoutée au dernier moment sur la liste des villes à détruire : au crayon à papier. Un murmure ; et ces ruines.

5.

Marcher encore dans les rues de mes souvenirs inutiles. Ils ne m’ont jamais encombré. Je m’en suis débarrassé comme d’une période clandestine, dont rien ne peut sortir ; qu’on préfère oublier. C’était il y a longtemps. D’un longtemps qui n’est plus dans le temps des hommes, mais dans celui de la conscience. J’ai été si jeune là, sur l’ancien champ de ruines, parmi les rues que les chars ont tracées. On dit d’une ville en ruine qu’elle est plus imprenable encore qu’une forteresse, car plus rien n’est sous contrôle. Qu’on peut s’y enterrer, et attendre qu’une silhouette passe devant votre viseur. Les gens d’ici, ils me semblaient parler à lèvres pincées, se déplaçant comme des furtifs, l’œil toujours un peu soupçonneux. Quelque chose les avaient éloignés de la vie. Ils avaient traversé l’enfer. Ils étaient entrés dans le vide et ce vide les avait endurcis. C’est comme un cri derrière un mur, un cri inhumain que l’on feint de ne pas entendre ; parce que l’on ne sait pas ce que c’est. Ce n’est qu’après tout ce temps. Quand le souvenir vous est définitivement inutile. Que ce n’est plus rattachable à ce que vous êtes devenu. C’est là qu’on sait. Et que ça vous importe.

6.

Il paraît que les survivants ne regardent pas les ruines de leur ville. Qu’ils n’ont rien de plus pressé que de faire « comme si de rien n’était » ; chacun vaque à ses occupations habituelles pour croire encore à l’ordinaire, cet ordinaire qui n’est plus. Le boulanger va faire son pain, même s’il ne reste plus personne pour le lui acheter. L’instituteur fait la leçon devant des chaises vides. Seul l’étranger regarde les ruines. Ainsi peut-être ai-je vu Caen. Comme un « ici » envisageable. Pour la première fois.

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Published by Gérard Larnac
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