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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 14:51

à Walt Whitman

Réserver une chambre au Wigwam Hotel peut vous prendre une vie et parfois davantage. Ni les élégantes façades victoriennes de Waferly Place ni les lofts de Soho devenus hors de prix ni même la toux des camés dans les coursives du Chelsea Hotel ne sauraient abriter lieu plus étrange, peuplé de plus de visions, de formules aux anciennes magies.

Je voudrais ivre balbutiant passer les bornes dans blanc surgissement de paroles premières. Les foules les ponts les tours les avenues : dire leur vrai. Je voudrais parler des hommes comme si les pierres pouvaient parler, les voir comme si les arbres pouvaient les voir.

Je descends Broadway l’indienne en territoire Manahatta. Les totems sont de vastes marbres étincelants mais le grand ciel au-dessus de l’Hudson est encore le grand ciel de toujours. Comme j’entends tes tam-tams, bonne terre indienne ; je me joins à ton chant. Mes pieds ont retrouvé la piste ancienne.

Si hautes que soient les tours la mer rigole, et avec elle la moindre de ses vagues. Le dernier passant des villes sera un vent très silencieux.

Le jour se déchire entre les tours. Les ombres lentes vous avalent. Les encoignures guettent le moindre de vos faux-pas. Mais on voudrait plus avant la cruauté du fauve et le chant du sauvage. On voudrait plus avant la folie. L’euphorie gagne.

Pensées enchevêtrées dans la rumeur automobile. L’odeur métallique des trains et des éclisses. La ferraille encagée des métros aériens, dans leur crépitant vacarme de fer à souder, de soupirs pneumatiques, de fracas, de dégringolade.

Brooklyn Bridge Brooklyn Bridge Suis-je pris dans tes filets Ou au contraire libéré par eux Comme le saumon sauvage Qui saute hors de la barque Sous les yeux du pêcheur Pour devenir un dieu

Les passantes ne savent plus que faire de leur beauté. Sur leur hanche nue n’apposer qu’un seul cri : « Je vous aime ! ». Foules entières ondoyantes, félines, la tête qui se retourne et qui me voit de là d’où je ne me verrai jamais – et m’emporte, me laissant derrière elle comme un fantôme vide.

Une mer de fenêtres et de verre avec chacune son message secret, sa secrète espérance, son coït secret. Une houle de destins, de désirs pêle-mêle. Et sur la rive sud, gigantesque, ce mot : WATCHTOWER.

Les villes étrangement ont parfois ce même air retiré, ces yeux mi-clos de femmes juste avant qu’on ne les pénètre, anticipant le jouir, la nostalgie du jouir.

Manhattan ! Ah !

Juste ajouter ma queue

A l’empire de tes tours

Manhattan ! Ah !

Réserver une chambre au Wigwam Hotel peut vous prendre une vie et parfois davantage. Il faut être patient.

Le ciel est traversé d’enclumes stellaires. Au fond de la rivière est tapie l’armada clandestine des sous-marins immobiles. Sur un banc de Brooklyn un enfant devient si vieux qu’il en oublie que l’enfance a fui. Dans le square l’écureuil suspend son geste, les yeux subitement brûlant d’amour.

Je suis pareil au membre oublié d’un réseau dormant, un insurgé assoupi dont le complot a été éventé depuis longtemps et qui prête à rire parce qu’il ne correspond plus à rien qui soit digne des « actualités ». La bohème est partout en faillite. Son action s’est effondrée. Lehmann Brothers n’est plus là mais partout dans les têtes, à consumer l’arrière des cerveaux. Van Ronk est mort. Suze Rotolo est morte. Bleecker Street en habit du dimanche, c’est juste à vous glacer les sangs.

America

Show me what your democratie

Looks like: NOW !

L’amour est un vieux chien qui jappe entre les jambes des jours pluvieux et qu’on évoque encore dans les cafétérias ouvertes toute la nuit comme Harvey Keitel dans un film noir de Paul Auster – avec cet air las de ceux qui pensent ne pas devoir lui survivre très longtemps.

Je ne suis plus de ces poètes qui tentent en vain de faire repartir la machine. Je ne suis qu’un songwriter en vieux jean’s et santiags dans des rues aux façades murées. Et mes chants ne s’élèvent que pour faire tomber la pluie sur les seins nus des femmes manahatta le soir parmi les ombres. Quand l’instinct veille.

Réserver une chambre au Wigwam Hotel peut vous prendre une vie et parfois davantage. Il faut être poète.

Poésie, la mal barrée : pareil au dernier de ma troupe défaite je redresse les morts en attendant les renforts. Poésie, l’atrophiée : son soleil est étrange, étrangement distant comme au cours des nuits blanches de Saint-Pétersbourg. Que sait-on de la nuit au soleil de minuit ? Où se retire-t-elle ?

Veille, ô ma fureur, à remplir à plein bord cette coupe. Lance-toi au galop vers des prairies opaques. N’écoute pas le feu. Ne tourne pas la tête. Plonge dans la mêlée. Que ton whoooopeee s’élance.

Gérard Larnac 2014.

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Published by Gérard
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commentaires

Laurent 13/03/2014 21:11

Quel ennui...