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26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 10:58

« Et, le lendemain, Césaire. (…) Par lui, je le sais déjà, je le vois et tout va me le confirmer par la suite, c’est la cuve humaine portée à son point de plus grand bouillonnement, où les connaissances, ici encore de l’ordre le plus élevé, interfèrent avec les dons magiques. Pour moi son apparition, je ne veux pas dire seulement ce jour-là, sous l’aspect qui est le sien, prend la valeur d’un signe des temps. Ainsi donc, défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit, où rien ne semble plus se créer qu’à dessein de parfaire le triomphe de la mort, le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir. Et c’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier. Et c’est un Noir celui qui nous guide aujourd’hui dans l’inexploré, établissant au fur et à mesure, comme en se jouant, les contacts qui nous font avancer sur des étincelles. Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais tout l’Homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ».

 

***                                                                                               

 

… « Rien ne sera fait tant qu’un certain nombre de tabous ne seront pas levés, tant qu’on ne sera pas parvenu à éliminer du sang humain les mortelles toxines qu’y entretiennent la croyance – d’ailleurs de plus en plus paresseuse – à un au-delà, l’esprit de corps absurdement attaché aux nations et aux races et l’abjection suprême qui s’appelle le pouvoir de l’argent. Rien ne peut faire que ce ne soit aux poètes qu’ait été dévolu depuis un siècle de faire craquer cette armature qui nous étouffe et il est significatif d’observer que la postérité ne tend à consacrer que ceux qui ont été le plus loin dans cette tâche ».

 

***                                                                                                 

 

« Cette faculté d’alerter sans cesse de fond en comble le monde émotionnel jusqu’à le mettre sans dessus dessous qui caractérisent le poésie authentique par opposition à la fausse poésie, à la poésie simulée, d’espèce vénéneuse, qui prolifère constamment autour d’elle ».

 

***                                                                                                    

 

« Et ici s’inscrit en caractères dominants ce dont le surréalisme a toujours fait le premier article de son programme : la volonté bien arrêtée de porter le coup de grâce au prétendu « bon sens », dont l’impudence a été jusqu’à s’arroger le titre de « raison », le besoin impérieux d’en finir avec cette dissociation mortelle de l’esprit humain dont une des parties composantes est parvenue à s’accorder toute licence aux dépens de l’autre et d’ailleurs ne pourra manquer d’exalter celle-ci à force d’avoir voulu la frustrer ».

 

 

 Préface d’André Breton à l’édition de 1947 du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire

 

 

 

 

 

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Published by Gérard - dans Carnet d'esquisses
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commentaires

Laurent 28/08/2009 02:56

Votre blog est très interpellant. Je le suis, je le quitte, j'y reviens. Ce qui m'étonne le plus je crois est votre admiration convaincue de la langue. Un peu comme si il n'y avait que la marge pour être au centre.

Ces mots de Breton me semblent poser question à l'origine de notre culture. Ce sont, je trouve, des questions que le poids emporte au fond. Une sorte de drame du langage, un affrontement entre le reniement et l'ouverture, là où peut naitre autre chose.

Qui nous aide aujourd'hui à rencontrer cet endroit, qui nous y invite, qui nous émeut ? Et pour quel temps ? Je ne comprends pas bien les écrivains. L'amour de la langue peut-il passer au-dessus de ce qui est dit, ou le dire est-il suffisant ? Le sens des mots peut-il, à force de sa peine, réunir cette vieille scission occidentale entre l'esprit et le corps ? Ecrire et agir ?

Le penser me direz-vous. La montagne est haute et beaucoup préfèrent le logis de la plaine. Cette littérature, et malgré toute mon humble admiration, est solitude.

Gérard 28/08/2009 10:05


@Laurent : vous touchez là à l'essentiel - à ceci près que s'il y a travail sur la langue il n'y a pas admiration - on n'admire pas une truelle quand on est maçon. Le but, s'il doit y en avoir un,
serait : faire dire à la langue ce qu'elle ne contient pas - trouver dans le discours un chemin très concret, partageable, qui n'existait pas avant que ce soit là, aux yeux de tous (ou de
quelques uns). Comme le peintre avec le visible ou le musicien avec le son, l'écrivain s'affronte à la régulière avec sa propre écriture : il l'aime, s'en détourne, lutte, agit, ouvre un monde
inaperçu. Bien sûr d'autres se contentent de vendre de petites histoires bien ficelées, il en faut pour tous. Ce n'est plus le mot qui m'intéresse, ni même l'idée, c'est l'état d'esprit dans lequel
il vous plonge pour trouver votre vie, dans une singularité plus haute.


Gérard 27/08/2009 16:04

Je n'au pas précisé mais bien sûr il ne s'agit là que d'extraits choisis.

Gérard 27/08/2009 16:02

Note de bas de page : Cette préface de Breton relate sa première rencontre avec Césaire aux Antilles, en 1941, tandis que le père du surréalisme jouait au chat et à la souris avec le gouvernement vichyste.