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3 janvier 2009 6 03 /01 /janvier /2009 21:47

 

On ne voit en général pas leur nom dans les gazettes, certains jouissent d’une certaine notoriété, d’autres pas. Je les appelle les passeurs magnifiques, les « beautiful peoples » de la culture : conteurs, lecteurs publics, animateurs d’atelier d’écriture, de théâtre, de soirées poétiques, éditeurs risquant leurs tout derniers ronds pour faire connaître des textes délaissés, poètes locaux publiés à leurs frais… Leur travail, d'ordinaire peu visible dans la sphère médiatique, constitue pourtant la trame fondamentale où tout se joue. Ce qui fait que toute cette histoire de culture « tient » vraiment, dans le partage réel et le concret des rencontres.

 

Bruges. Long silence des canaux gelés. Je lis « La parole derrière les verrous » (Ed. de l’Amandier), de Nathalie Riera. Par petites touches expressionnistes, Nathalie raconte l’expérience dans laquelle elle est engagée, en tant que poétesse au style très sûr (elle ne va pas tarder à imposer l’évidence de son talent), mais aussi comme passeuse d’art et de sens.

 

Son pari : faire entrer le théâtre et la poésie en milieu carcéral. Koltès. Rilke. Jaccottet. Cioran.  Bonnefoy. Paz. Bataille. Ionesco. Reverdy. Des Forêts… Des mots : qu’ils font tomber les murs. Lisez les témoignages de détenus si vous en doutez. Dans ces voix qui se mêlent à celle de l’auteur, aux citations. L’espoir d’un retour possible.  

 

Il n’est plus grande force que cette vulnérabilité sans fard, que cette fragilité qui se donne telle, littérale – outillée seulement de poésie. On la charrie bien un peu, Nathalie. Si jeune. Si femme dans cet univers brutal, si sottement macho. Pourtant sa main ne tremble pas. Elle ira jusqu’au bout. Ce sont les autres qui tremblent. Les monstres. Du coup les masques tombent ; et c’est l’homme qu’on voit.

 

Au jeu du gendarme et du voleur, eux ont décidé de jouer la pièce dans le rôle des méchants. Nathalie revient sur la même scène, les entraîne, refait la distribution, agrandissant les perspectives. Elle les force à se tenir droit en cette seconde précise du jeu où le jeu est choix encore, monde ouvert : choix de faillir, choix de ne pas faillir. Leur apprend cet instant où ils peuvent encore choisir de ne pas faillir. Avant elle ils ne savaient tout simplement pas qu’un tel instant leur était encore permis.

 

Ce travail sur le théâtre leur montre que la vie n’est que jeu, mais totalement ; avec la responsabilité que  cela suppose. Le jeu est aussi l’art de la présence objectivée, contrôlée – ce que la vie ne leur avait pas permis d’affirmer jusque là. Donner à jouer, c’est leur rendre l’entier de leurs possibles.

 

Nathalie Riera a choisi de libérer la parole par le versant le plus difficile. Par la parole refaire le cercle humain. Poétique ardue, élevée. Poétique de vivant.

Si son travail s'impose à nous si clairement, c'est que Nathalie Riera retrouve une des fonctions premières de la poésie : une fonction fondatrice, une fonction sociale, solide, très concrète.   

 

  

 

Biblio de Nathalie Riera :

La parole derrière les verrous  (essai sur le théâtre et la poésie dans l’espace carcéral) - éd. L’Amandier, 2007


A paraître :

ClairVision « Sur le jerzey de laine suivi de Sol Sonora… divertimento pour vents&cordes », avec les encres de Lambert Savigneux – Publie.net, Collection « L’inadvertance » dirigée par François Rannou et Mathieu Brosseau, 2009 - http://www.publie.net/tnc/spip.php?article97

Paysages d’été suivi de Le pied à l’étrier & autres poèmeséd. Imp’Act d’ici&ailleurs, 2009


Depuis 2007, Nathalie Riera propose des ateliers d’écriture. Depuis 2008, elle anime avec une grande cohérence d’ensemble la revue web Les Carnets d’Eucharis et leurs bulletins Une étape dans la clairière.  http://lescarnetsdeucharis.hautetfort.com/

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Published by Gérard - dans Carnet d'esquisses
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commentaires

Une Ville Un Poème 05/01/2009 15:32

Heureuse année 2009 en littérature à vous...

Gérard 05/01/2009 10:43

Note de bas de page : "Si l'on écrit, cela veut dire que l'on n'agit pas", prétendait Le Clézio dans son discours du Nobel. Eh bien voilà que des exemples tels que celui dont il est question dans l'article réorientent les choses. Depuis Austin on savait tout de même que dire, c'est faire. On le sait d'autant mieux par l'observation des cultures orales. La distinction Ecrire/Agir est une vieille lune qu'il convient de dépasser.