Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
« Le livre serait-il en train de devenir mortel ? » Telle est la question
posée par le récent colloque sur L’Avenir du Livre (Paris, 22 février). L’époque que nous traversons prépare en effet une mutation aussi importante
que celle qu’initia en son temps l’invention de l’imprimerie. « Un livre n’est pas un discours, mais le passage de l’oralité à la trace ; le prolongement de la mémoire et de
l'imagination, explique Pierre Nora, citant Borgès. Jusqu’à nouvel ordre, aucun support
numérique n’a dépassé dix ans. Ce qui veut dire que la perte est immense, beaucoup plus grande que celle du livre. Il est beaucoup plus facile de se procurer et de lire un livre écrit en 1480
qu’une disquette enregistrée en 1980". Un problème nouveau de conservation se
pose donc à nous.
Pierre Nora poursuit : « Nous cumulons une rupture générationnelle, plus la révolution numérique. C’est le monde des humanités qui est en train de se transformer par l’arrivée des
nouvelles technologies ». Les crises actuelles sont multiples : crise de la solitude, crise de la durée longue, crise du silence, crise de la méditation, crise de la représentation, crise de la symbolisation, crise de l’autorité de l’énonciation… « Le livre,
en renforçant son esthétique, se maintiendra, mais la connaissance ne sera plus son apanage ».
L’individu est désormais pleinement exposé au monde ouvert. Pour la première fois de notre histoire, notre monde intérieur semble moins vaste, moins riche, que le monde extérieur et ses
sollicitations infinies. Comment, dans ce cas, conserver le temps long nécessaire à la fréquentation des œuvres véritables ?
Bruno Latour quant à lui tient à nuancer la position de Pierre Nora : "Peter Sloterdijk fait remarquer que tout l’humanisme occidental consiste à avoir des adultes qui voudraient que
leurs enfants lisent en silence sous une lampe. Et que dès que les enfants commencent à s’agiter autrement, à sortir, à éteindre la lampe et à bouger, les humanistes de la civilisation
occidentale depuis son origine tremblent"...
Un véritable défi auquel le livre doit faire face : la crise des expertises, ce que Marcel Gauchet appelle « crise de la médiation ». « La floraison d’associations est le
symptôme de cette crise de la représentation et de la médiation. Au fond, à chaque individu son association ». Déjà les blogs remplacent les journaux (« Tous journalistes ! »)
et les éditeurs (« Tous écrivains ! »). « Ce phénomène d’individualisation remet en question l’ensemble des rapports sociaux et l’ensemble des structures
collectives".
"Le cas du livre est doublement intéressant, explique Marcel Gauchet. D’abord parce qu’il met en lumière plus fortement que tout autre ce qui est au principe de cette crise générale de la
médiation. Il est intéressant, ensuite, parce qu’il fait apparaître non moins fortement les limites de cette crise de la médiation. Ce qui est au principe de cette crise fondamentalement, c’est
le phénomène d’individualisation qui travaille nos sociétés et qui remet en question l’ensemble des rapports sociaux et des structures collectives. Immense question que je ne peux faire plus ici
que signaler, qui se résume dans la phrase que l’actualité nous montre au combien en avant : « Et moi dans tout ça ? » Si la chaîne du livre est dans le principe plus
concernée que tout autre secteur, c’est parce que le principe d’individualisation a trouvé dans ce domaine, grâce à la technique, avec l’internaute, la concrétisation de la figure de l’individu
pur, hors médiation, doté d’un accès universel à toutes les sources d’information et d’une capacité de toucher le monde entier par ses productions intellectuelles sans intermédiaire. Internet, en
ce sens, c’est le média absolu, la médiation qui supprime toutes les autres médiations, qui les rend inutiles. En même temps, d’autre part, les dimensions mêmes de ces possibilités illimitées
font apparaître ce qu’il y a d’intenable dans cette disparition des médiations. Le même individu, auquel toutes les possibilités sont ouvertes, est aussitôt débordé par cette offre qui l’écrase
et au milieu de laquelle il est perdu. Que lire ? Où chercher ? Comment s’y retrouver ? La destruction virtuelle de toutes les médiations en fait ressurgir l’impérieuse
nécessité".
"Le livre comme objet, conclut Bruno Latour, est un des éléments dans une plateforme multimodale de production dont l’écran fait évidemment partie, mais aussi des tirés à part, des post-it,
des courriels imprimés... Et au milieu de cette écologie extrêmement diverse, c’est là où il faut arriver à voir comment s’insinue, disparaît ou se trouve repensée la fonction du
livre".
Texte intégral du Colloque "L'avenir du Livre" http://www.centrenationaldulivre.fr/spip.php?article=1001