Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
Il fait exceptionnellement bon ce soir, dans le doux remuement de la Seine. La pluie a cessé. Sur le quai en face une jonque chinoise, au pied de la Bibliothèque Nationale. Elle parle en souriant, affable, un petit air soucieux de celle qui veut absolument comprendre, aller au fond des choses, inciter ses interlocuteurs à creuser en eux-mêmes. Nous sommes sur le pont de La Boudeuse, moi un peu pompette après deux whiskies bien tassés avalés à toute vitesse, tout à la joie de ma rencontre avec Pascal Dibie, dont l’œuvre m’est chère depuis longtemps, et de l’extraordinaire camaraderie que je ressens chaque fois que je me retrouve dans le petit monde des Editions de l’Aube. C’est l’heure où je suis plutôt enclin à faire le pitre mais enfin, Paula Jacques est là, disposée à écouter ce romancier que Marion Hennebert, mon éditrice, vient de lui présenter, encore un, mais enfin, sait-on jamais. Représentant 1/558ème des parutions récentes, 1/61ème des premiers romans de la rentrée de l’hiver 2009 - 1/61ème des bons petits gars prêts à tout pour une audience, une notule dans un journal, un micro tendu, un fauteuil face caméra… Je présente donc ce « Voyageur français » qu’elle a reçu, bien sûr, mais qui n’a guère semblé retenir l’attention jusque là. « Non pas être le voyageur mais la terre étrangère qui le regarde arriver », dis-je à un moment. « Oui, c’est ce que fait tout romancier, le point de vue », rétorque la célèbre animatrice, un brin incrédule devant ma présentation passablement dilettante. J’ai eu alors une réponse étrange, style « oui sauf que là il y a urgence ». Comme si tout ça manquait de sincérité, qu’il fallait aller plus loin. En quoi, précisément, mon récit échappe, tente d’échapper, à la question du point de vue. Voilà ce que de simples propos de cocktails ne peuvent pas aborder. Urgence, oui, car la position qui est la mienne est liée à une situation historique déterminée : celle du dépassement nécessaire d’une certaine « littérature de voyage », celle de cette « rencontre globale » qui est la marque vive du siècle où nous sommes entrés. Non pas prendre la pose et se draper dans un pastiche, ce que fait l’auteur en empruntant un point de vue qui lui est extérieur, ce « parler au nom de » qui est de fait une petite usurpation, le petit « abus de position dominante » propre à celui qui écrit. Il s’agit maintenant d’aller vers autre chose. Un « devenir-l’autre », tel que Deleuze a pu en esquisser le projet. Puis une dérive vers les voix flottantes de l’impersonnel, là où le moi et l’autre sont précisément des notions qui se défont, obsolètes, dépassées. Parler au nom des pierres, et pour cela être la pierre. Ne pas dire la tempête, être la tempête. Un rite de possession quasi chamanique, et non ce vieux procédé de la rhétorique classique que représente « le point de vue ». C’est de cela dont il est question. De cette rencontre au loin.