Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
7 décembre – Eglise baptiste sur Malcolm X Avenue (Lenox Av.) dans Harlem ce dimanche matin pour écouter le
gospel. Beauté des voix. Ferveur du rythme. Sur l’estrade un type tombe littéralement en transe, extatique, la tête rejetée en arrière - il doit être emmené – « Thank you Lord », ne
cesse-t-il de répéter comme une mécanique dont le ressort aurait été exagérément remonté. La religion est un pouvoir politique qui a confisqué le rapport sacré que l’homme entretenait
spontanément avec les êtres et les choses. Par le gospel, par la force du chant, ce rapport naturel est rétabli. Le rythme emporte l’esprit vers la transe primordiale, frôlement de chaos – par le
souffle, le chant dirige cet emportement, en conduit la progression à travers le miracle de sa beauté. On m’avait simplement demandé avant d’entrer d’où je venais. A un moment tous les
paroissiens habituels de la petite église se sont tournés vers les visiteurs et, après que le prêcheur eut évoqué une à une nos origines diverses, Japon, Australie, Belgique, France, ils ont
entonné un chant de bienvenue. Sur le visage de ces hommes, de ces femmes, j’ai lu alors comme jamais toute la profondeur de ce qu’il faut bien appeler la bonté humaine, si tu ne crois plus à ce
mot-là va donc faire un tour là-bas, pas pu longtemps les regarder en face pour ne pas être bêtement submergé par l’émotion.
En revenant du Guggenheim le long de Central Park, soleil bas et blanc sous une bise arctique, noté : « Un artiste est d’entre tous le grand inespéré. Personne ne peut avoir idée des tempêtes qu’il a du affronter, ni des épreuves dont il a su émerger ». Traîner au MoMa devant les tableaux de Jackson Pollock – ne pas voir, rompre avec le visible mais retrouver en soi le temps du geste de l’artiste, cet emportement, le sentir dans son corps. Participer à cette danse fauve. Devenir ce trait spiralé et brownien, l’élan furieux de ce trait – la recherche silencieuse de la limite.
Times Square Times Square quadrature des heures traversée de lumières étincelantes et marées continuelles des
cabs jaunes et étincelants sous les néons nuit d’hiver tôt venue foule des passants bien emmitouflés bardés de paquets pour les fêtes, il y a de l’oubli de soi bien sûr dans toute cette agitation
mais pas de malignité, l’Amérique est un rêve pragmatique, l’hallucination d’un bonheur paisible, les nouvelles Dow Jones en phrases serpentines s’enroulent et se déroulent le long des façades,
au loin sur un building l’heure qu’il est, la température qu’il fait (moins dix, toujours, brrr...), que saurons-nous de cet instant, la couverture géante du Time Magazine avec le portrait
d’Obama, Times Square Times Square aux trottoirs fauves zébrés de rouge, de jaune, de bleu, les visages sous les néons prennent d’étranges peintures apaches, où est-il mon vieil hôtel indien sur
le Times Square d’autrefois, détruit, remplacé, effacé jusque dans les mémoires – la danse du temps et des choses, la danse étrange des lieux qui changent, des hommes qui changent, la vieille
vieille route, l’antique piste où il te faut aller seul pour y danser à ta façon singulière et te mêler à tout ça.