Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
Premier roman. Si
vieux premier roman. Moment de clôturer ce dernier travail de relecture. Tout ça a été long, trop d’années enchâssées, là. 1986-2008. Ne compte pas ; de toute façon c’est trop. Pour si mince
résultat. Mais bon ; ça a pris son temps. C’est venu de loin. L’écriture est parvenue au stade exact qu’elle a souhaité pour elle-même. Je n’ai pas eu mon mot à dire. Je ne la juge pas. Pour
le lecteur, ça, je ne sais pas. Existe-t-il vraiment ? Vingt ans, mon regard enfiévré de rôdeur des bois, confondu dans le temps de l’écriture, de la rature, de la réécriture, de
l’indifférence – ce regard réitéré, à chacun de mes passages au Japon – combien, je ne sais même plus. Hakone, ce lieu le plus lointain, le plus solitaire aussi, où je passai quoi, deux jours,
une semaine, à dormir à la belle sur les berges du lac - devenu l’espace sacré de mon récit – l’espace sacré de mon esprit. L’époque où, sidérés de voir ainsi un Occidental vagabonder seul,
d’aimables Japonais me demandaient sans cesse : « Mais où est donc le reste de votre groupe ? ». Hakone - dernière vision, la neige du Mont Fuji, survolé au départ
d'Haneda à destination d'Osaka, il y a cinq ans, à la saison des cerisiers en fleurs. Croiser mon héroïne dans une ruelle mal éclairée, tard la nuit, du côté de la gare de Shimbashi. Sentir que
c’est elle. Découvrir son nom : Kaoru, parce que ce nom porte en lui le chaos, le rugissement des ardeurs folles. Trouver sa demeure, l’observer
longuement, fermée infiniment, plus que poing sur la douleur - un kiosque traditionnel dans un parc de Tokyo, vers la mer. Savoir que c’est là. Savoir que ça a lieu. M’écarter de tout ça,
m’arrêter, passer à autre chose. Tant de pages, intercalaires, perdues, ou publiées sous la forme trompeuse d’essais. Pour la beauté du mot : essai. Puis retour ; se laisser tirer par
la manche par les personnages. Vivre au milieu d’eux. Apprendre à leur contact. Puis à nouveau oublier. Mais voilà qu’ils s’agitent, menacent, exigent de moi une fin. Je la leur donne, un peu à
contrecœur. Je n’aime pas ce point final, j’aurais voulu garder ça ouvert encore, encore à venir. Je rêvasse un récit où un écrivain ne vivrait que le temps que son livre demeure inachevé ;
dont la vie, au point final, serait tarie. Ecriture, le fil d’Ithaque qui va et vient, suspend les heures. Voilà peut-être l’explication du pourquoi tout ce temps. Tenir l’ouvert. Savoir ne pas
achever un livre. Faire de l’écriture le champ d’une expérience infinie, le temps, infini, d’une vie, d’une conscience.