Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
Une route juste après la fin du monde. Route de post-apocalypse. Paysages depuis longtemps détruits, couverts de cendre. L’air ? Irrespirable. Les couleurs ? Disparues, bouffées par le gris de la désolation éternelle. On ne sait rien de ce qui a bien pu se passer. Le vide a tout emporté. Plus de narration possible. Le monde est devenu silencieux. Unique certitude : voici un temps où les rares vivants envient les morts. Il passe dans le brouillard givrant des hordes redevenues anthropophages. Et puis un père et son jeune fils. Poussant un caddy de supermarché, comme les pauvres d’aujourd’hui, où ils entassent chemin faisant leur maigre pitance, leurs maigres trouvailles. Campements frigorifiés au fond des bois malingres, au milieu des arbres morts. Tout est mort. Seul le feu. « Pas vrai, p’pa, qu’on porte le feu ? », dit le petit. Le feu, c’est cet amour qui demeure, fait de soin, d’attention réciproques. L’amour d’un père pour son fils, c’est tout ce qui reste. L’honnêteté, la volonté de rester, autant que faire ce peut, du côté « des gentils ». Quand tout a lâché, ce retour aux valeurs humaines les plus profondes constitue le seul moyen de savoir qui l’on est vraiment. Et cette route. Cette route vers le sud, vers la mer, pour vérifier sans doute que ni le chaud ni le bleu n’existe plus sur Terre. Pour en avoir le cœur net et chasser, une bonne fois, toute espérance. La Route, ce n’est pas ce qui conduit d’un point à un autre. Seul le mouvement pousse à vivre dans cet impossible après. Il n’est pas nécessaire de vivre. Ce qui est nécessaire, c’est d’aller.
La Route (et son corollaire, l’espace) est l’élément fondateur de l’imaginaire américain. C’est d’abord celle des pionniers, de Lewis et de Clark, celle de la « destinée manifeste » ; le "Chant de la Route Ouverte" de Walt Whitman ; le « Sur la Route » de Jack Kerouac ; dans « At the end of the Open Road », prix Pultizer 1964, Louis Simpson a eu beau en annoncer la fin, elle est toujours là, la route… Les « road-movies » sont aujourd’hui un genre cinématographique à part entière. Le rouleau original du premier jet de l’œuvre culte de Kerouac, qui se déroule comme le ruban de la route, vient tout juste d’être publié. Décidément, la Route est une notion qui agite l’esprit et semble répondre à de nombreuses interrogations. Plus que jamais, elle est devant nous, la route !
C’est que depuis le 11 septembre le monde est entré dans une nouvelle ère. La protection millénaire que nous offrait la ville, derrière son mur d’enceinte, a volé en éclat. La ville, voilà qu’elle nous explose à la gueule. Nous découvrons que l’abri n’en est plus un. Nous entrons dans une ère post-urbaine. Or que reste-t-il quand il nous faut sortir de la ville ? La route. Non plus celle des pionniers, de la « destinée manifeste » : celle de l’absence dans le gris de toute destinée possible.
« La Route, c’est la vie ! », disait Kerouac. Cinquante ans après, le récit magistral de Cormac McCarthy a su retenir la leçon. Il nous fait entrer dans une temporalité inédite qui n’est pas encore tout à fait notre présent, mais qui n’est plus tout à fait de la science fiction. Cette temporalité nouvelle marque l’ouverture du monde à la possibilité de sa fin prochaine. Mais jusqu’au bout ce lien, ténu, qui a le don de l’éternel : le soin réciproque à travers lequel se dit, jusqu'au bout, l’amour entre un fils et un père.
A travers la radicalité de son récit, McCarthy fait repartir l’homme à zéro, lui fait retrouver les bases presque oubliées de son humanité.
La Route, de Cormac McCarthy (Editions de l’Olivier).