Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
OK, c’est un fait : nous sommes entrés dans la société du signe-spectacle. La surabondance des signes comme spectacle pur. Cette inflation galopante de messages de différents niveaux tend à produire chez l’individu une fragmentation et une dispersion de son attention aux choses. Plus le nombre de stimuli croît, plus l’interaction faiblit. Tout se passe comme si la déferlante sémantique quotidiennement déversée sur l’individu lui était peu à peu devenue comme un bruit de fond. Une esthétique pure. Au détriment d’un sens, d’une exigence de sens (Mais après tout, pourquoi en faudrait-il un ?). Au point que vouloir trouver une signification globale passe désormais pour un archaïsme. Or c’était cette recherche de sens qui fondait naguère la liberté critique de l’esprit. L’élaboration par l’individu, au sens kantien du terme, d’une liberté autonome de pensée (« Ose penser ! »), n’est désormais plus à l’ordre du jour.
Le phénomène est connu depuis longtemps ; c’est son ampleur qui est inédite. L’inflation des signes tend à générer une nouvelle culture qui tend à son tour à accélérer l’inflation des signes. Au moment crucial de sa formation, l’ado met en concurrence les discours traditionnels descendants (parents, professeurs) à vocation prescriptive (« ce que tu dois faire ») et culturelle (« ce que tu dois savoir ») avec les autres types de discours, horizontaux dont il est quotidiennement la cible (Internet, messagerie électronique, sms, chat, baladeur, téléphone mobile, radio, télévision, magazines, publicité, réseau de camarades…). Entre 4 et 14 ans, le jeune est confronté à 850 heures de télé par an, soit l’équivalent du temps scolaire. Son attention traverse ainsi des milieux hétérogènes. La société d’hier hiérarchisait l’ensemble des discours pour leur donner un sens : d’abord le discours des impératifs universels (Religion, Patrie, Humanités, Morale), puis le discours de l’autorité de proximité (curés, parents, professeurs). Tout cela devait forger le périmètre de la conscience privée. L’individu, à partir de là, pouvait se confronter aux différents discours de ses pairs parce qu’il avait déjà construit pour lui-même une grille symbolique solide. On constate aujourd’hui que ceci n’est plus vrai. C’est dans l’interaction avec autrui que s’élaborent les nouvelles valeurs du discours, à travers le prisme de l’exemplarité. D’où le succès des talk-shows où des inconnus déballent leur vie privée qui, a priori, ne nous regarde pas. Mais on veut savoir comment ça marche chez les autres afin de ramener un plan de vie qui nous soit utile à nous aussi. On ne veut plus de grands principes directeurs, seulement savoir si Madame Michu, confrontée à une situation concrète, va vraiment être capable de faire face, et comment elle va s’y prendre (real-tv). Cette force de l’exemple marque aussi le retour pour le moins ambigu du « charisme » comme valeur fondamentale attachée à l’époque. Ambigu car le « charisme », c’est le culte du chef.
Ces nouvelles pratiques symboliques désorganisent le discours, le fragmentent à l’infini. Les histoires particulières succèdent aux histoires particulières, sans volonté de synthèse. Regardez comment un ado explore un jeu vidéo qu’il ne connaît pas : non en lisant le mode d’emploi, mais en se jetant directement dans la complexité des interactions. De façon plus générale c’est désormais ainsi qu’agissent les individus. L’interaction, l’affordance, l’agir en réaction sont désormais les nouveaux modes d’acquisitions des connaissances. Connaissances qui, parce que le mode d’accès a changé, ont elles-mêmes changé. Ce n’est plus le texte fixé une fois pour toute du livre mais l’hypertexte toujours mouvant du web. Avec un risque notable : que la dynamique euphorisante de l’accès éclipse l’attention portée à la connaissance proprement dite. Les anciennes systématiques, les anciens dogmes, ne tiennent plus. La réaction intuitive prend le pas sur le jugement hérité de la philosophie grecque. Un tel monde, en rupture avec le modèle cartésien, ne s’affranchit-il de la raison que pour mieux laisser toute la place à la croyance aveugle et à la réaction épidermique ? Reste pourtant une avancée considérable : le sens est devenu un nomade perpétuel, jamais fixé une fois pour toute.
La surabondance de sollicitations par la marée montante des signes proliférants fait courir le risque du « neutre ». Passé un certain
point, plus on « stimule », moins on obtient de réactions. L’apparition d’un citoyen conscient et libre n’a peut-être été au fond qu’une courte parenthèse dans une brève histoire.
« Le spectacle éloigne l’homme de lui-même ». Debord, davantage cité que lu, énonce là les règles du jeu actuel. La féerie hallucinée à laquelle nous convie la société hyper
consumériste évacue peu à peu les « questions essentielles » (Comment vivre ? Comment mourir ? Qui suis-je ? Que me sont les autres ?...). Le libre et le juste ne
sont plus des catégories opérantes. Dans la nouvelle matrix, le sujet d’hier s’est transformé en avatar. On ne vit plus, on joue. On ne meurt plus, on rejoue. L’interaction forte des
temps principiels s’est métamorphosée, presque sous nos yeux, en interaction faible, vague, soumise entièrement au jeu des pulsations imposées par les émetteurs de signaux. Le signe n’existe plus
en tant que tel – seul existe l’intensité du flux qui les produit. Nous sommes passés de la production de signes à la production d’intensité pure. D’où le culte de l’énergie, de la brutalité
grégaire, au détriment du doux, du pacifique, du libératoire.
Ce phénomène, on en a la trace en politique, avec un basculement très net au détour des années 90, lorsqu’à coup d’habiles communications la droite s’est mise peu à peu à incarner la jeunesse, le
courage d’entreprendre, le goût du risque et de la nouveauté, tandis que la gauche, qui incarnait naguère l’esprit de 1789, se trouvait réduite au conservatisme frileux et à
l’archaïsme.
Cette féerie consumériste, coupée des questions essentielles (et en cela libre des tourments qui leur sont associés), n’est pas aussi idéologiquement neutre qu’elle le prétend. Pour fonder son
pragmatisme cynique et hystérisé, elle va se chercher d’autres valeurs. Une autre « féerie », réactionnaire celle-là : retour des cultes oubliés, le fort, le messianique, le
tragique, l’ordre, la pureté…
Ce post-humanisme n’est sans doute que la figure festive et chamarrée d’une résurgence nettement réactionnaire. Une hallucination collective que l’on espère passagère.