Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
Il y a des auteurs qui portent en eux un monde, et ceux qui portent celui des autres. Les Bernard l’hermite de l’édition ne manquent pas. Certains écrivains doivent leur statut à la position relative qu’ils occupent sur l’échiquier social, ce qui les rend pour ainsi dire automatiquement légitimes dans le champ de l’édition, plus qu’à leur talent d’artistes véritables. Les pauvres : c’est qu’il faut bien, malgré tout, nourrir une « œuvre » à date fixée par contrat. Ou faire comme si. On ne sera donc pas trop regardant sur les moyens. C’est que comme toujours, le temps presse : une rentrée littéraire, ça ne se manque pas, allez : il faut être fin prêt.
Facile, quand on est lecteur chez un éditeur, de profiter des rares bons passages d’un manuscrit d’un inconnu qu’on ne retiendra pas, et dont personne n’entendra plus jamais reparler par la suite. Fastoche, de butiner, crayon en main, dans le livre d’un autre, pour en pomper le suc. Tranquille, de copier-coller chaque soir la production des blogs les plus inventifs.
Sur le plan du droit, il me semble que le délit de plagiat est avéré lorsque, d’un texte à l’autre, au moins onze mots consécutifs sont identiques. Après tout il suffit de s’arrêter à neuf ou dix. Mais les ambiances, les motifs, les plans, les trucs narratifs, les « univers intérieurs» sont plus aisément subtilisables : ils ne sont pas déposables. Rien en effet ne protège réellement l’auteur sur ce qu’il possède de plus intime. Car qui peut se dire propriétaire d’une histoire, fusse la sienne ?
La question de l’emprunt tourne à l’obsession de cette rentrée littéraire 2007, à défaut de débats plus spécifiquement littéraires (que, de toute façon, on n’attendait pas). Confère le conflit récent entre Alina Reyes et Yannick Haenel, qui fait suite au match Camille Laurens - Marie Darrieussecq de ce début d’automne.
La pratique ne date pas d’hier. De qui : « O temps suspends ton vol » ? Ou encore : « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » ? De Lamartine, vous croyez ? Non : d’un poète créole du XVIIIe siècle du nom de Antoine-Léonard Thomas. Le reste de sa poésie n’était peut-être pas bien fameux, mais ses deux vers les plus célèbres, Lamartine les lui doit. Mais le bougre ne s’en est pas vanté : il a pompé sans vergogne, et le nom du pauvre Antoine-Léonard est tombé dans des oubliettes sans fond.
Existe-t-il en la matière un « bon usage » ? Lautréamont le pensait, qui considérait le plagiat comme un art nécessaire : « Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste ». Plus près de nous ce que l’on a appelé « postmodernité » est précisément une époque faite d’emprunts, de citations hors contexte, de détournements. Voyez l’art du sample en musique, du collage en art plastique, du pastiche en littérature ! Et dans un même temps, en contre-effet, il faut désormais s’acquitter de droits pour photographier un bâtiment signé d’un grand architecte, ou encore les volcans d’Auvergne au prétexte qu’ils appartiennent à des propriétaires sourcilleux !
Mais il y a aussi l’esprit du temps : un temps formaté où chacun, auteurs compris, possède en gros le même stock de référents littérairement efficaces : les figures de l’érotisme benêt vaguement dix-huitièmiste à la Sollers, les poétiques envolées de "la mécanique quantique pour les nuls", les bonnes grosses tartes à la crème historiques, tout l’arsenal des bonnes consciences satisfaites à bon compte, les trucs dont parlent tous les journaux, crasse écume des jours obscurcissant les esprits… La banalisation de la vie, tout le monde vit avec, les écrivains comme les autres. Normal qu’ils en sortent semblables jus. Leur psittacisme ronronnant accompagne les temps médiatiques façon musique d'ascenseur. Cela fait aujourd’hui beau temps que l'écrivain ne bondit plus hors du rang des assassins. Tout ça piétine sagement, en rythme de troupeau, dans l'attente servile des remises de prix. La question soulevée est sans doute la réduction a minima de ce qui fait aujourd'hui un roman admissible par le public, la critique et les jurés. Dans ce contexte les récits sont naturellement voués à se ressembler; ils se ressembleront de plus en plus.
La littérature ne serait pas grand-chose, au fond, sans le chemin souvent silencieux qui y conduit. Or que sait-il de ce chemin, l’emprunteur, le plagiaire ? Il remplit son petit contrat là où le poète, le vrai, aura rempli sa vie. Il est une poule pondeuse devant un aigle en vol.