Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
Qui a vécu sans vouloir
refaire la littérature n’a jamais eu vingt ans. Attentat poétique contre les intérêts des cyniques, des rassis. Aujourd’hui, c’est Ligne de Risque, de Yannick Haenel et François
Meyronnis. Ces deux-là peuvent y arriver, ils y sont déjà arrivés. A les lire je suis comme un dynamiteur qui trouverait, déjà installée, une charge explosive sous le pont qu'il comptait faire
sauter ! A chaque effondrement des preuves une salve de poésie, comme dirait René. Une revue littéraire qui rendrait caduque les vieilles lunes, mais plus encore l’univers
a-poétique, machinal, machinique. Tas de messieurs pressés avec dans leur mallette le dernier contrat paraphé de leur reddition en tant qu’homme. Nous les avons regardé à travers les vitres des
cafés de Saint-Germain, de Montparnasse (Montparnasse, forcément Montparnasse). Nous rencontrions des poètes, Kenneth White en tête, mais aussi les Sollers, les Edern-Hallier, grands maîtres des
gazettes, ludions fantaisistes dans une époque qui en était fort dépourvue, de fantaisie. Vu de loin on glandait ; il fallait s’approcher pour saisir ce que nous tramions. On nous invitait
parfois chez des lettrés plus avancés que nous (ce n’était pas difficile), on voulait connaître ces nouveaux bouvard et pécuchet, savoir ce qu’on pensait, évaluer plus sérieusement nos intuitions
sauvages, ça tournait toujours mal, on finissait saoul et s’esclaffant après une course de joie dans les ruelles nocturnes; on nous avait chassé, pour une histoire de cul, un point de
littérature. Un auteur mi-célèbre avait prévenu une de ses amies que je voyais alors de temps à autres : "Méfie-toi, ces types-là sont dangereux". J'étais, naturellement, ravi du compliment.
Dans l’étroit deux-pièces qui condensait nos effractions éditoriales, dans ce recoin du XIVe à côté de Plaisance, je dormais dans le canapé au milieu des cendriers, des bouteilles de whisky et
des livres épars – nos poèmes sur les murs ou en feuilles volantes que nous laissions voler. Et quelques filles de passage entortillées dans des draps douteux qui finissaient toujours, un jour ou
l’autre, par lâcher : « Je me demande comment vous faites pour vivre dans ce bordel ». C’est ici, au milieu de ce divin chaos, en quelques heures de frappe sur la vieille machine à
écrire (Remington ?) que je composai, tout en descendant une bouteille d’ouzo, mon premier texte littéraire sérieusement publié – il serait dans les mois suivants dans tous les kiosques à
journaux. De quoi fasciner, quand on est un tout jeune homme. Notre revue ? Elle n’eut qu’un seul numéro, là, dans notre tête. Nous étions pauvres de toute cette littérature, nous avions
faim et la faim nous procurait des visions que les lettrés par héritage ne connaîtraient jamais. Parfois devant les librairies on croisait Cioran ou Beckett. On se poussait du coude : total
respect pour ceux-là. Duras, c'était différent : une de nos cibles préférées. On l'appelait Mémé Duras, elle nous faisait chier, je ne me souviens plus pourquoi. Dans une soirée Sollers
déguisé en Marquis de Sade et Jean-Edern, ivre à mes côtés, qui répétait mes vannes pour que tout ce beau monde puisse en profiter ; Jean-Pierre Léaud, tenant si douloureusement son
propre rôle, comme à l'écran, légèrement faux, un rien décalé - une voix si blanche. La modération était un vocable qui nous était parfaitement étranger. Dans les bars que nous fréquentions
assidûment quelques clodos à l’ancienne nous instruisaient. Mais nous prenions aussi nos leçons auprès des fontaines gelées (ah mon illumination du Luxembourg en plein cœur de l’hiver !),
des fous, des déjantés – Paris en est plein, même si on les voit moins, trop de touristes dans les rues. Dans l’inexistence même de cette revue littéraire qui jamais ne vit le jour je trouvai ma
vie, mon chemin. Car nous vivions ce qui dans l’art est le point qui passe tous les autres : le déconditionnement. Sans plan, sans stratégie, libérés de tout contexte social (nous n’étions,
je crois, même pas inscrits au chômage), nous faisions si doucement rupture. Les pages de notre revue imaginée restèrent blanches ; mais un monde s’ouvrait. Il ne cesse depuis de s’ouvrir.
Et puis entrer dans le blanc de ces pages : l’été suivant j’étais à Bénarès, dans la lumière dorée du Fleuve.