Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
Ce devait être dans les années 80, au début. George et moi on regardait vers Notre-Dame, Kilomètre Zéro, depuis le troisième étage, au-dessus de sa librairie Shakespeare & Co. Repère de la « lost generation », puis de la « beat generation », la librairie fut fondée en 1924 (elle était alors rue de l’Odéon) par Sylvia Beach. L’esprit de James Joyce, Gertrude Stein, Ezra Pound, Hemingway, Fitzgerald, Gide, Valery, Breton hante encore ces lieux. Des livres en avalanche. Mais plus encore qu’une librairie : une utopie littéraire, avec lectures publiques, guitares sur le trottoir et Ginsberg assez souvent.
Je l’avais bien un peu tiré de sa sieste, le George, mais j’étais pote avec un poète anglo-saxon qu’il aimait bien ; aussi fus-je autorisé à monter. Grommelant dans sa petite barbiche filasse, entre ses joues maigres, il me fait : « Ici tout ce que je demande aux écrivains de passage c’est qu’ils fassent leur lit et qu’ils écrivent un texte de temps en temps». Faudra qu’un éditeur un jour s’occupe sérieusement d’éditer de telles archives.
On a pris le thé, ou du whisky je ne me souviens plus très bien (c’était l’époque où je descendais du whisky comme du thé). Il a pris mes
coordonnées dans un calepin avec des morceaux de biscuits écrasés à peu près entre chaque page. C’est après qu’on s’est dirigé vers la fenêtre qui donnait sur les quais de Seine. On a regardé.
«Ici c’est le Kilomètre zéro, il a fait, George. Tu vois, lorsque j’étais plus jeune j’ai parcouru le monde entier. Aujourd’hui je regarde et je vois le monde entier passer sous mes
fenêtres ».