Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
Ce monde est un monde en route. C'est pourquoi le nomade, la culture nomade, a toujours, par rapport au sédentaire, une compréhension d'avance, une
responsabilité de plus. Les Hébreux étaient peuple nomade ; Christ était un vagabond ; le Bouddha de l'Asie un homme en chemin ; quant au Tao des Chinois, il signifie « la Voie ». Tout vient en
chemin. Tout vient à l'homme qui marche.
Un homme en chemin : c'est exactement ce que voulait dire ce vieux Grec d'Héraclite lorsqu'il y a plus de 2500 ans il inventa le terme de philosophe : non pas celui qui possède, à la manière d'un
propriétaire terrien, un savoir intangible ; mais celui qui est en route, celui qui ose se frotter à l'ensemble des savoirs, des saveurs, des métissages, qui accepte d'exposer pleinement son
esprit au vent, au froid, à la pluie des voyages. La vérité elle-même est fille des routes.
Pour autant la figure de l'errant n'a pas bonne presse. Pas besoin de se voiler la face. La raison occidentale s'est construite au contraire contre le hasard et l'errance. Le nomadisme, lorsqu'il
sort des sentiers balisés du voyage organisé, s'apparente à une tolérance presque honteuse. L'étranger, c'est le mal. Une méfiance instinctive entoure sa venue. « Qu'il passe son chemin ».
L'humanisme dont on se gargarise fort ne reconnaît l'Autre qu'à condition que cet Autre lui ressemble trait pour trait, fasse acte d'allégeance : combien de temps lui a t-il fallu pour
reconnaître le statut d'être humain à l'Indien victime de génocide, au Noir réduit à l'esclavage, à la Femme que l’on tenait encore il y a peu pour une créature privée d’âme ? « Le pouvoir d'une
chose ou d'un acte est dans la compréhension de son sens », disent les Indiens. Il est clair désormais que la civilisation sédentaire, en produisant organisation et efficacité, engendre plus de
désespoir, de haine et de frustration que jamais, parce qu'elle a perdu une telle compréhension générale de ses agissements. L'incapacité pour chaque individu de se forger une signification
cohérente de sa propre existence est désormais manifeste. Le sens du collectif est perdu ; on organise des « solidarités » de façade alors que l'on ne sait plus ni accueillir ni
partager.
Ce n'est pas un hasard si le régime hitlérien, qui décida en 1942 de la « solution finale » contre les Juifs, grand peuple d'errants, s'en prit également aux tsiganes. La domination politique ne
supporte les peuples qu'asservis, réduits au rang de foules dociles et instrumentalisées. Or on n'instrumentalise pas une culture nomade. Il faut par conséquent la supprimer. Derrière le jeu
incessant des provocations, des réglementations, des incompréhensions qui tiennent les tsiganes à distance des villes modernes, c'est toujours cette même hantise du pouvoir qui se continue.
L'errance, elle, est une dissidence parce qu'elle vous rend autre. Parce qu'elle remet tout en question, en permanence ; parce qu'en tenant à distance les déterminations sociales et les
identités, elle tient ouvert le champ du possible. L’errance nous est aussi nécessaire que l'air que l'on respire. Elle constitue une pratique, une éthique, une poétique, une politique, une
philosophie. En réinstaurant le jeu du possible au cœur de la cité, la culture nomade devrait être une leçon pour la démocratie. Mais la démocratie est une vieille dame un peu sourde d'oreille,
et fort mal entourée. Son réveil ne réjouirait guère les « élites » auto proclamées : ni les puissants qui contrôlent le monde des affaires, ni les groupes de pression qui réduisent chaque jour
un peu plus l'espace politique à la simple gestion de leurs intérêts bien compris. Ce n'est pas tant par ses habitudes de vie que le nomade dérange, c'est par ce risque extrême qu'il fait courir
à la société sédentaire : présenter une alternative plus claire, plus authentique, plus démocratique et plus solidaire au modèle hiérarchique, autoritaire et centralisé. La folklorisation
incessante dont les tsiganes font l'objet n'est qu'une façon de nier ce dont, par nature même, ils sont porteurs : une culture digne de ce nom. Pourtant, si l'on entend ce qui se murmure derrière
l'imaginaire nomade de plus en plus présent dans notre société (« Nomade » est devenu "le" mot à la mode ; et l'on ne compte plus les produits qui s'y réfèrent, des téléphones mobiles
aux portails d'Internet), on peut raisonnablement penser qu' un espace de parole est en train de s'ouvrir entre culture sédentaire et culture de l'errance. Et pour une fois, il n'y a pas, de la
part des sédentaires, de triomphalisme conquérant - mais un désir d'écoute plus ou moins conscient.
Globalisation, mondialisation,
la vieille civilisation sédentaire arrive au terme de sa course. Tout est consommé. Si elle a encore beaucoup à détruire, il ne lui reste plus grand chose à dire ; elle le sait. Ce n'est que par
le contact avec le dehors qu'elle pourra se régénérer. Saura-t-elle entendre la parole de l'homme qui marche ?
Note : Le visiteur pourra se reporter à mon livre "La Tentation des Dehors", paru en 1999 chez Ellipses.http://www.editions-ellipses.fr/fiche_detaille.asp?identite=1507
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