Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
Pour Tchatchi, la petite Tzigane
Il a fallu qu'il disparaisse de la surface de cette terre pour que je me rende à l'évidence : sa guitare avait toujours été indissociable de la figure de mon grand-père. Elle l'accompagnait partout. Elle constituait son rire secret.
A la fin de sa vie, comme il se concentrait uniquement sur sa mort prochaine, que rien ne semblait plus le concerner que cette hâte angoissée d'en finir une bonne fois, la guitare traînait, solitaire, à prendre la poussière dans un recoin de la caravane. Comme une conscience délaissée. Trop lourde de mémoires. Il faut venir léger au devant de sa mort.
Une fois pourtant j'ai bien cru qu'il allait se remettre à jouer.
C'était par une belle soirée de printemps. Pour une fois, il avait quitté sa caravane et s'était joint à nous, autour du feu. Il y avait ça et là les enfants qui couraient, les amoureux de l'année qui se souriaient en douce, les hommes qui racontaient leurs routes, l'aimante ironie des femmes.
Même à deux pas de l'échangeur et malgré la rumeur incessante de l'autoroute, l'air semblait doux et pur comme autrefois. Silencieux comme deux regards qui communient l'un dans l'autre. Le monde avait un je ne sais quoi de neuf, d'intime, de favorable. Nous ne tarderions pas à reprendre la route. Des oncles, des tantes, des cousins, des amis étaient venus des quatre bords de l'horizon. Les êtres et les choses se concentrent parfois pour mieux se disperser ensuite ; telle est en tout cas la vie que nous avons choisie.
L'atmosphère ce soir-là était chaude et vibrante de notre désir de départ. J'ai bien cru que j'aurais le temps de m'asseoir un moment aux côtés de mon grand-père, de lui tenir silencieusement la main en regardant le feu, comme lorsque j'étais enfant, que j'écoutais sa voix puissante en buvant ses paroles. Il était toujours le centre du groupe en ce temps là, fort en gueule, blaguait, chantait, riait, buvait à la régalade, rayonnant comme un dieu.
Puis il prenait sa guitare qu'il gardait toujours à portée de la main, attendant, les yeux mi-clos, cette toute première note qui lui viendrait par delà le silence amer des hommes et des circonstances ; cette toute première note qu'il lui suffirait ensuite de dérouler jusqu'au bout, jusqu'à l'épuisement de sa propre ferveur. La musique s'élevait soudain, ample, solennelle, inattendue, contenant toute la magie de la nuit et du temps. Avec une brusquerie de félin, ses mains s'élançaient le long du manche, marquaient le rythme en tapant de la paume sur le coffre. Les doigts volaient au-dessus des six cordes. Parfois un chant perçait l'obscurité - la voix de ma grand-mère, plus haute, plus vibrante que la nuit étoilée du plein juillet. Tout s'arrêtait. Même les camions, on ne les entendait plus tirer sur leur embrayage à l'amorce de la courbe, là-bas, du côté de l'autoroute. Et le monde retenait son souffle. Et le monde écoutait.
J'ai profité d'une pause dans la soirée pour venir près de lui. Les cris des enfants nous parvenaient comme de très loin. Les mains inertes, posées loin sur ses genoux, il ressemblait à un vieillard. Mais je n'attachai pas d'importance à cette image, elle n'était là que pour m'égarer. Mon grand-père avait peu de rapport avec son apparence présente. Il était toujours le grand bonhomme de mon enfance.
Appuyée contre la caravane, la guitare de mon grand-père inscrivait son profil dans l'obscurité à la lueur lointaine du brasero. Quelqu'un avait dû la sortir, pour voir, on ne sait jamais, et elle restait là, en attente d'un événement bien improbable.
C'est drôle. On croit toujours avoir le temps. Le temps de se parler. Le temps de s'aimer. Comme si l'existence était l'éternel repérage pour un film qu'on ne tourne jamais. Quand enfin on se croit prêt, les circonstances sont déjà toutes autres, les êtres chers ont disparu, il ne reste plus rien.
Quelqu'un a crié mon nom, de nouveaux arrivants, il fallait que je parle à cet autre, je me suis tourné vers mon grand-père, j'ai prononcé un truc du genre " Je reviens ", j'ai quitté la place qu'il s'était choisie un peu à l'écart pour observer la soirée, on avait préparé mon verre, tout en buvant je devinais sa silhouette lointaine de vieillard assis, les mains jointes sur le pommeau de sa canne, regardant de loin la scène comme si son regard passait à travers elle, comme s'il scrutait derrière son voile de silence quelque arrière monde plus réel que celui-ci.
Jamais plus je ne vins me rasseoir au côté de mon grand-père. Je n'étais pas près de lui lorsque, peu de temps après, arriva la nouvelle de sa mort ; et cette absence me reste, comme une infranchissable distance qui me sépare à présent de moi-même. Je n'ai pas eu une larme. Seulement ce sentiment très doux, comme lorsqu'on regarde frémir la branche que l'oiseau vient tout juste de quitter.
Moi je ne suis pas musicien. Je ne suis qu'un voyageur un brin acharné. Je me contente de passer mon chemin à ma manière fantasque et désinvolte. L'été pourtant, où que je sois, je m'installe à côté d'elle. Il fait si bon dehors sous le grand ciel. Elle m'est comme une présence à la fois étrange et familière. Et j'attends en silence.
J'aime écouter le vent du monde dans la guitare de mon grand-père.