Depuis 2007, près de 1000 textes de l'écrivain et essayiste Gérard Larnac en accès libre. Une invitation à pénétrer dans son atelier littéraire, avec ratures et coups de gueule. Textes en devenir, expérimentations, projets de livres et de publications sur le thème de la littérature et de l'édition, de la philosophie, de la sociologie engagée et de la poésie.
J’ai un aveu : Sark me fait rire. Jaune ? Non, même pas, ou pas encore. Un vrai rire, comme à chaque fois que le pitre habite si totalement sa pitrerie qu’il en est drôle sans le savoir. Sa prétention à vouloir me gouverner, par exemple. Distrayant, n’est-il pas ? Pensez : si peu président de lui-même, ne voilà-t-il pas que l’ubu taille basse s’institue « mon chef ». Chef de tous les Français, quelle expression étrange. Syllogisme de l’absurde : je suis Français, donc Sark est mon chef. On ne peut pas y couper. J’ai, disons, toujours eu un peu de mal avec les chefs ; voilà une engeance que je n’ai guère fréquentée. Pour le coup le rire seul me protège. Me les tient à distance. Entretient ma noire incrédulité. Me rendant plus inatteignable que ce vieux fou d’Han Shan courant les montagnes de Chine et sautant dans les flaques. Rire : mieux vaut en.
Le rire, c’est cette expectoration mentale qui place le rieur sur le rebord, dans une position surplombante, comme on dit. Une capacité à dépasser le cadre étroit d’une situation, même la pire. Nos pensées réflexes, nos poncifs, nos raisons ronronnantes, nos croyances les mieux ancrées, nos ambitions, nos turpitudes, nos tergiversations, nos plans sur la comète, voilà que le rire qui jaillit se permet brusquement de secouer tout ça, d’envoyer tout par terre. Il « éclate », le rire : la sage continuité de nos déterminismes se brise. Vlan. Ci-gît notre pauvre petit avatar social. Son rôle s’est effondré comme vitrine un soir d’élection. Et te voilà, Sisyphe, plus haut que ton destin, te tordant les boyaux !
Rire, donc. Expression de notre petite fureur intérieure, ce dégagement hautement physique affirme publiquement que le rieur est à la fois là et bien là, mais aussi qu’il se place en dehors ; qu’il n’est pas là. Celui qui rit d’une situation s’en échappe. Le corps est bruyamment ici, mais l’esprit est ailleurs. Le rire pousse les murs, désigne la barrière. Le rire fait passage. Grande tournée générale où l’ego lui-même, pris de court, se voit contraint de la mettre en veilleuse et de trinquer comme les autres.
Entendons-nous. Le rire, pour qu’il soit digne de ce nom, se doit de tonitruer. Sinon, franchement, à quoi bon. Les ricanements ne sont faits que pour les petites polissonneries convenues et satisfaites de la télévision. Le ricanement c’est le viagra contrefait pour « cerveaux disponibles » ; une promesse pour gogo qui renforce la passivité. Un pétard mouillé. Une joie de faux cul. Le rire, c’est autre chose.
Que fait-on des autres quand on rit ? Dégagement de soi, sortie de la routine, des somnolences courtoises, le rire est aussi ce qui entraîne, se communique. Sa folie douce se répand comme un feu de broussaille. Le rire est une sortie du social que l’on peut toujours partager avec les autres. Savoir mettre les rieurs de son côté. Et l’hilarité générale est un de ces moments qui résonnent d’antique connivence ; où se refait, et de si bon cœur, un peu du cercle humain. Par le modeste attentat de nos zygomatiques commençons la révolution. Allez. Croyez-moi. Le reste suivra.
Soutien à Denis Robert, harcelé par le pouvoir après son livre événement sur l'affaire Clearstream :
Le blog de Denis : http://www.ladominationdumonde.blogspot.com/