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8 juin 2007 5 08 /06 /juin /2007 10:06
Philippine Angot n’est pas une conne. La preuve, c’est elle qui le dit. Diva des Relais H, l’écrivaine donnait même, dans le cadre du manifeste « Pour le roman », une petite leçon de légitimité littéraire (Le Monde du 25 mai), entre Kundera et Erri de Luca.

Soyons juste : Caroline Angot, je ne la lis pas. Ma descente aux enfers du roman pompier s’arrête à Michel Houellebecq, jamais plus bas. Autant dire que Beigbeder (dont l’œuvre littéraire existe : sa splendide manifestation solitaire contre l’absence du dissident Prix Nobel Gao Xingjian au salon du Livre 2005, celui-ci ayant été convié par les organisateurs à ne pas être là pour ne pas contrarier l’invitée vedette, la Chine), Marc Lévy, Amélie Nothomb n’ont pas leurs entrées dans ma bibliothèque. Du reste on ne peut pas tout lire.

Donc pas de Marjorie Angot non plus. Mais lorsqu’elle, Bernadette Angot, se pique de dire le vrai en littérature, passé l’instant d’agacement, je lis avec un intérêt aussi enthousiaste que curieux : comment ça fonctionne, une Joëlle Angot ? Comment ça fictionne ? Le moins que je puisse dire, à la lecture de ce papier intitulé le plus sérieusement du monde « Entrer dans le temps du récit », c’est qu’on n’est pas déçu. D’où il ressort que Catherine Angot, c’est elle qui écrit, donc tu payes en caisse et tu t’écrases. Et pourquoi donc c’est elle qui écrit, la Sophie Angot ? Parce qu’elle sait le faire, elle a la pêche pour : « Ecrire c’est se résoudre à montrer aux autres comment il faut raconter. Donc il faut dire je. Regardez comment je raconte. Pas regardez-moi. Mais regardez comment il fallait raconter, comment il aurait fallu faire ». Rien de personnel ; on est modeste, chez les Angot. « Je vais faire comme il fallait faire », insiste-t-elle, Cunégonde Angot, balourds que nous sommes de ne pas piger l’astuce du premier coup. Voilà. Ses livres sont bien écrits parce que c’est elle qui les écrit. Et que s’étant emparée de l’estrade et pas prête d’en descendre, elle les emmerde tous, les autres, les gueux, les non Angot. Nathalie doit avoir les chevilles épaisses et le cuir dur. Car tout ce savoir faire, c’est un don du ciel : « J’ai la main pour tenir, la force physique, l’aptitude. C’est comme ça ». Ah le physique, très convoqué, celui-là, dans la rhétorique angotisée. « Très peu tiennent le coup. Le récit professionnel ça leur fait mal ». Juliette Angot, donc, est une professionnelle, elle est taillée pour, tout ça ne lui fait pas peur. Quel courage, en effet. Bon. Chacun se débat comme il peut avec ses monstres personnels. L’écrivain comme les autres. Pourtant Coralie Angot enfonce le clou : « Ceux qui ne veulent pas être dans les livres n’ont pas le droit de dire qu’ils aiment la littérature, c’est faux. Ils aiment soi-disant. Ils le font croire. On devrait leur retirer ce droit ». Il a dû se creuser un moment, le mec du Monde des Livres en charge des intertitres, pour extraire cet étron angotiste de l’article de la susse dite. Tu prétends aimer la littérature et tu n’aimes pas le joli « je » de jambes de Prescillia Angot ? Nique ta littérature, bâtard ! Même pas droit ! Qu’on lui retire son permis de séjour parmi les livres à stespèce de salaupiot ! Aldeberte Angot, ministresse de l’identité narrative et de la légitimité à aimer la littérature ! Droits et devoirs, soumission ou punition… Me dis que l’œuvre de Gilberte Angot est décidément taillée pour les temps ensarkotisés qui s’annoncent. Elle les a peut-être même un peu préparés… Après tout, elle a la force pour ! 

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6 juin 2007 3 06 /06 /juin /2007 10:39

Pour sa naissance la flamboyante Viviane Hamy offrit à ma fille une superbe lampe de chevet en forme de phare maritime. Lecteur pour elle pendant quelques années (et avec quel plaisir), Viviane savait que j'avais frayé dans les parages de la littérature de voyage (quelques textes publiés par Jacques Réda à la N.R.F), que je n'avais toujours pas renoncé à mes petits vagabondages. Comme si souvent cette grande dame de l'édition touchait au plus juste.

C'est ainsi que je vois les éditeurs : ils aident nos pauvres raffiots textuels, déglingués par trop de vide et de silence, par trop de paquets de mer et de courants contraires, à regagner le port. Même à l'état d'épave. De radeau improbable.  Ecrire, c'est entrer dans un éloignement qui peut se refermer sur vous. On peut s'y perdre. Y disparaitre. On part à l'aventure, dans la blancheur. Des signes commencent à apparaître, folie, beauté, on ne sait. Une terre prochaine. Une île ? Un continent ? Un leurre ? Y trouverons-nous haine ou hospitalité ? On accomplit le périple. Vient ce moment où il n'est plus temps de garder pour nous le butin, aussi maigre soit-il. Alors tenter de revenir. Rentrer au port. Débarquer.

Parfois un phare nous guide au milieu des brisants et des paysages de brume. Contrairement à ce que l'on croit souvent il y a chez la plupart des éditeurs tant de patience, d'égards anticipés pour ce texte à venir, texte espéré, arraché aux démons de l'esprit pour se faire littérature. Vous êtes sans relation, sans le sou, sans rien : mais si votre texte parle pour vous, vous serez entendu. Mais pour gagner cette rade-là, il faut que vos yeux aient été marqués, vraiment, par la tempête du grand large.  

 

 

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5 juin 2007 2 05 /06 /juin /2007 13:25

-          Koltès c’est pas du théâtre.

-          Comment ça pas du théâtre ? Tu veux dire : pas du théâtre ?

-          Pas du théâtre. Pas d’actes. Pas de scènes.

-          Ben les tirets, les dialogues ?

-          Pas du théâtre. Trop long. Des textes faits pour être dits. Un récitatif.

-          Les indications scéniques ?

-          Pas du théâtre.

-          « Fin de l’aube, envol d’oiseaux, le vent se calme »…

-          Un haïku. Pas du théâtre.

-          Les annexes pour « mettre en scène » ?

-          De la littérature. Je cite les annexes de « Quai Ouest » : « Il faudrait toujours dire le texte comme un enfant récitant une leçon avec une forte envie de pisser, qui va très vite en se balançant d’une jambe sur l’autre, et qui, lorsqu’il a fini se précipite pour faire ce qu’il a en tête ». Déjà vu jouer des comédiens comme ça ? Et que faire des parenthèses, des épigraphes : les jouer, peut-être ? Et les tirades non traduites ? Hum ?

-          Mais c’est une pièce, tout de même ?

-          Une pièce à jouer, un texte à lire. Le texte tire ironiquement la pièce vers autre chose, la pièce tire ironiquement le texte vers autre chose. Et démerdes-toi avec ça.

-          Mais pourquoi ?

-          Parce que la littérature, la bonne, ne se laisse pas mettre dans les catégories connues. Parce que le livre, le vrai, est inclassable, entre deux, à l’écart. Tu le vois ici il est déjà ailleurs. Il te plante face à la seule question qui vaille : qu’est-ce que tu fous là ?

-          Qu’est-ce qu’on fout là ?

-          On parle du théâtre de Koltès.

-          Koltès c’est pas du théâtre.

-          Etc…

Rideau.

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27 mai 2007 7 27 /05 /mai /2007 18:32

« Le livre serait-il en train de devenir mortel ? » Telle est la question posée par le récent colloque sur L’Avenir du Livre (Paris, 22 février). L’époque que nous traversons prépare en effet une mutation  aussi importante que celle qu’initia en son temps l’invention de l’imprimerie. « Un livre n’est pas un discours, mais le passage de l’oralité à la trace ; le prolongement de la mémoire et de l'imagination, explique Pierre Nora, citant Borgès. Jusqu’à nouvel ordre, aucun support numérique n’a dépassé dix ans. Ce qui veut dire que la perte est immense, beaucoup plus grande que celle du livre. Il est beaucoup plus facile de se procurer et de lire un livre écrit en 1480 qu’une disquette enregistrée en 1980". Un problème nouveau de conservation se pose donc à nous. 

Pierre Nora poursuit : « Nous cumulons une rupture générationnelle, plus la révolution numérique. C’est le monde des humanités qui est en train de se transformer par l’arrivée des nouvelles technologies ». Les crises actuelles sont multiples : crise de la solitude, crise de la durée longue, crise du silence, crise de la méditation,  crise de la représentation, crise de la symbolisation,  crise de l’autorité de l’énonciation… « Le livre, en renforçant son esthétique, se maintiendra, mais la connaissance ne sera plus son apanage ».
 

L’individu est désormais pleinement exposé au monde ouvert. Pour la première fois de notre histoire, notre monde intérieur semble moins vaste, moins riche, que le monde extérieur et ses sollicitations infinies. Comment, dans ce cas, conserver le temps long nécessaire à la fréquentation des œuvres véritables ?

Bruno Latour quant à lui tient à nuancer la position de Pierre Nora : "Peter Sloterdijk fait remarquer que tout l’humanisme occidental consiste à avoir des adultes qui voudraient que leurs enfants lisent en silence sous une lampe. Et que dès que les enfants commencent à s’agiter autrement, à sortir, à éteindre la lampe et à bouger, les humanistes de la civilisation occidentale depuis son origine tremblent"...
 

Un véritable défi auquel le livre doit faire face : la crise des expertises, ce que Marcel Gauchet appelle « crise de la médiation ». « La floraison d’associations est le symptôme de cette crise de la représentation et de la médiation. Au fond, à chaque individu son association ». Déjà les blogs remplacent les journaux (« Tous journalistes ! ») et les éditeurs (« Tous écrivains ! »). « Ce phénomène d’individualisation remet en question l’ensemble des rapports sociaux et l’ensemble des structures collectives". 

"Le cas du livre est doublement intéressant, explique Marcel Gauchet. D’abord parce qu’il met en lumière plus fortement que tout autre ce qui est au principe de cette crise générale de la médiation. Il est intéressant, ensuite, parce qu’il fait apparaître non moins fortement les limites de cette crise de la médiation. Ce qui est au principe de cette crise fondamentalement, c’est le phénomène d’individualisation qui travaille nos sociétés et qui remet en question l’ensemble des rapports sociaux et des structures collectives. Immense question que je ne peux faire plus ici que signaler, qui se résume dans la phrase que l’actualité nous montre au combien en avant : « Et moi dans tout ça ? » Si la chaîne du livre est dans le principe plus concernée que tout autre secteur, c’est parce que le principe d’individualisation a trouvé dans ce domaine, grâce à la technique, avec l’internaute, la concrétisation de la figure de l’individu pur, hors médiation, doté d’un accès universel à toutes les sources d’information et d’une capacité de toucher le monde entier par ses productions intellectuelles sans intermédiaire. Internet, en ce sens, c’est le média absolu, la médiation qui supprime toutes les autres médiations, qui les rend inutiles. En même temps, d’autre part, les dimensions mêmes de ces possibilités illimitées font apparaître ce qu’il y a d’intenable dans cette disparition des médiations. Le même individu, auquel toutes les possibilités sont ouvertes, est aussitôt débordé par cette offre qui l’écrase et au milieu de laquelle il est perdu. Que lire ? Où chercher ? Comment s’y retrouver ? La destruction virtuelle de toutes les médiations en fait ressurgir l’impérieuse nécessité". 
 

"Le livre comme objet, conclut Bruno Latour, est un des éléments dans une plateforme multimodale de production dont l’écran fait évidemment partie, mais aussi des tirés à part, des post-it, des courriels imprimés... Et au milieu de cette écologie extrêmement diverse, c’est là où il faut arriver à voir comment s’insinue, disparaît ou se trouve repensée la fonction du livre".
 

Texte intégral du Colloque "L'avenir du Livre" http://www.centrenationaldulivre.fr/spip.php?article=1001

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22 mai 2007 2 22 /05 /mai /2007 09:33

Café de Cluny, 1992. Conversation avec Michel Le Bris. L’homme est un passionné. Le regard clair, déterminé, de celui qui tient son cap. Fondateur de La Cause du Peuple distribué par Sartre et Foucault, mais aussi de Libé première manière, embringué à son corps défendant par Françoise Verny dans l’aventure sotte et politiquement très markétée de la « nouvelle philosophie », éditeur, écrivain inspiré, il est celui par qui le « récit de voyage », à partir du « travel writing » anglo-saxon, a fini par obtenir droit de Cité dans les Lettres françaises au tournant des années 90. Faisant la jonction entre un Jean Malaurie (Terre Humaine) et un Nicolas Bouvier (« L’Usage du Monde »)  ou un Jacques Lacarrière (« L’été Grec »), regardant du côté des écrivains bourlingueurs du monde entier, des Indiens (Scott Momaday) mais aussi des genres dits mineurs comme le polar ou la S.F (Ballard, Philip K.Dick) , il propose à Saint-Malo l’un des plus toniques rendez-vous littéraires : le Festival Etonnants Voyageurs. Même si sa réputation de vouloir en découdre avec la littérature de Cour qui règne en despote lui a valu en son temps les tirs de barrages de la nomenklatura germanopratine (l’inévitable sphinx à deux têtes Sollers-Savigneau), l’à-propos de ses initiatives a toujours pris ses détracteurs de vitesse. Il publie ce mois-ci chez Gallimard un manifeste "Pour une littérature-monde en français". Rencontre avec un écrivain qui a su faire du dehors la matière même de son art.

 

 

 

« Dans Mai 68 ce qui m’a intéressé, c’est cette extraordinaire légèreté que l’on pouvait ressentir durant cette période. On découvrait qu’on pouvait quitter les rails, qu’il nous suffisait de descendre du train. Ce que j’ai trouvé alors, au sein de la gauche prolétarienne, c’était l’envie de ne pas s’en tenir aux discours ni aux doctrines, mais d’y aller voir : de retourner à la base, comme on disait alors. Sortir de sa condition au lieu de se contenter de faire des phrases. Cet irrépressible besoin d’y aller voir et de se laisser transformer par ce que l’on voyait. Nous vivions un mouvement progressif de dégagement par rapport aux idéologies. C’est de cela qu’est né le journal Libération. La littérature engagée revenait au contraire à  appliquer une grille idéologique sur la réalité pour ne pas la voir telle qu’elle est.

 

Ce goût d’y aller voir, il vient aussi de là… La littérature de voyage possède chez moi d’autres sources, Stevenson, mes lectures de jeunesse. Les collections, le Festival, tout part pour moi d’une certaine conception de la littérature. L’expression d’une littérature ouverte sur le monde.

 

L’une des causes de la crise que traverse actuellement l’édition française tient au type de produits que l’on propose aux lecteurs. La littérature française est perçue comme assoupie, repliée sur elle-même, ne parlant que d’elle-même et se montrant incapable de dire le monde d’aujourd’hui. Je voulais échapper au petit monde littéraire, à ses modes, à sa morgue qui l’isole, avec cette supériorité affichée qui exaspère tant à l’étranger : cette conviction qui habite le moindre écrivain français que Paris est le centre du monde ! Il existe aujourd’hui une crise de confiance entre le monde de la littérature et le lecteur. Dans un monde aussi effervescent que le nôtre, il y a chez le lecteur une très forte demande de sens. Face à cette demande, que peuvent répondre ces écrivains qui règnent en maître depuis toujours, qui tiennent les principaux suppléments littéraires des journaux, qui professent depuis trente ans la dénégation du sens ? Ils n’ont rien à dire sur ce qu’il se passe. Ce que veut le lecteur aujourd’hui, c’est qu’on lui donne le monde à voir. Sans l’art, sans la littérature, on ne voit pas le monde. On ne sent pas la présence charnelle du monde. Certes le roman intimiste est une dimension de la littérature, mais lorsqu’il n’y a plus que cela, lorsqu’il peut se passer n’importe quel événement sans que cela affecte le style, le rythme, le contenu des romans, alors il y a quelque chose qui ne va plus.

 

La littérature académique est produite par une nomenklatura à seule fin que celle-ci puisse se perpétuer et se reconnaître elle-même. Par ce biais on publie un tas d’écrivains qui ne valent pas tripette. Le lecteur nous dit aujourd’hui : « stop, j’en ai marre ».

 

Le monde est en effervescence. La littérature au sens fort c’est celle qui nous dit de manière irremplaçable quelque chose du monde. Or la littérature française a perdu sa capacité à dire le monde. Prenez le roman noir : lui nous dit la ville comme la littérature académique se montre bien incapable de la dire ! Les auteurs vont dans des endroits où les écrivains chics ne vont pas, la banlieue par exemple. La littérature française n’est souvent qu’une littérature de salon, de caste. Contrairement au roman anglo-saxon, il n’y a pas beaucoup de pauvres ni d’ouvriers dans cette littérature-là. Regardez la figure mythique que les Américains ont fait de leurs gardiens de vaches !

 

Contrairement à une idée répandue, le voyage est toujours possible. Le monde est aussi énigmatique, aussi divers qu’au premier jour de la création. C’est notre capacité à percevoir le divers qui est en question, plus que l’existence du divers proprement dit. C’est une affaire de regard. L’écrivain est celui qui a le sentiment de cette étrangeté. Si on perd ce sentiment d’étrangeté, alors en effet tout peut paraître égal.

 

La littérature de voyage est un des moyens pour retrouver le monde. Elle correspond à cette envie d’y aller voir. D’aller se frotter à la réalité et voir ce que ça produit. L’impulsion de départ c’est d’aller feuilleter le grand livre du monde. La sclérose de la littérature institutionnelle impose des détours par les marges. Je rêve d’une « écriture-monde ». Or il y a ici une incompréhension devant la littérature à l’anglo-saxonne, qui se considère avant tout comme une forme ouverte où  peuvent se mêler dans un même ouvrage récit, essai, reportage… Il s’agit de dire le monde sous toutes ses formes.  Ces livres échappent aux classifications ordinaires. Les étrangers ont le droit de pratiquer ainsi, Naipaul par exemple ; mais pas les écrivains français. Nicolas Bouvier a vu « L’Usage du Monde » vendus à peine à quelques centaines d’exemplaires et pilonné deux fois ; c’est pourtant l’un des plus beaux textes du XXème  siècle ! Mais on finit par s’apercevoir qu’il y a pas mal d’écrivains qui se confrontent ainsi à un paysage littéraire hostile, des originaux, des inclassables. Tout à coup c’est l’intuition qu’un autre paysage littéraire est possible. Alors publier des étrangers, regrouper ces originaux français, créer des revues (Gulliver) qui en sont le lien naturel, et un Festival pour rassembler tout ce petit monde. Nous nous sentons parfois minoritaires à Paris, mais à l’échelle du monde nous composons une vaste famille, avec les Mutis, les Tabucchi… Nous sommes préservés naturellement de la tentation de « faire école » par la nature même des auteurs. Aujourd’hui quand vous avez du succès on vous tue en transformant ce que vous faites en mode, en marchandise prête à jeter. Ne pas tomber dans le slogan ni dans la mode. L’ambiguïté et le chaos ont pour moi des vertus créatrices ».

 

 

Le Festival Etonnants Voyageur, à l’ombre des remparts de Saint-Malo, c’est le week-end prochain du 26 au 28 mai.  http://www.etonnants-voyageurs.net/ . A paraître ce mois-ci chez Gallimard le manifeste "Pour une Littérature monde en français".

 

 

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20 mai 2007 7 20 /05 /mai /2007 11:08

La voiture roule comme elle peut dans la nuit parmi les vignobles du bordelais. Nous rentrons sur la ville, après un dîner bien arrosé dans un Château classé, avec les invités vedettes de ce premier Salon du Livre de Bordeaux. A ma table, j’ai eu droit aux plus jolies filles de l’assistance : les hôtesses du salon ont préféré ma compagnie, par timidité, « parce que vous au moins vous n’êtes pas connu ».

 

Dans la voiture du retour je suis seul avec Alain Nadaud, auteur de livres superbes : « Archéologie du zéro », merde, quel titre ! ... Et puis un franc tireur, à sa manière. Alain vient tout juste de diriger un numéro de l’Infini : « Où en est la littérature ? ». Je profite de ce retour vers Bordeaux pour le questionner un peu. Ce qui suit est la transcription de quelques unes de ses réponses à l’interview (inédit) que je lui proposai :

 

« La littérature se retrouve aujourd’hui dans une situation à la fois si incertaine et précaire qu’il n’y a pour l’écrivain d’autre solution qu’une mobilisation forcenée de toutes les ressources et capacités dont il dispose, dans le domaine spécifique qui est le sien ».

 

« C’est en partie à cause de la perte irréparable du rapport de l’écrivain à l’écrit que les médias ont pu à ce point faire irruption dans le champ de la littérature, au risque de tout dévaster. Si l’écrivain, selon la norme sociale actuelle, n’est plus que cet animal curieux, censé divertir et amuser, qu’on véhicule d’une Foire du Livre à un faux débat à la télévision, auquel on demande son avis sur tout et n’importe quoi, c’est qu’il a perdu quelque chose de la compétence qui lui était propre, ce fameux et intraitable rapport à l’écriture. Il a cédé du terrain et ne s’est plus solidement tenu à cet irréductible en lui. Cela perdu, son activité est apparue anodine, sans conséquence, accessible à tous. D’où l’envahissement du champ de la littérature par des cohortes de vedettes de la chanson, de sportifs et de journalistes qui, en effet, ont tous « leur mot à dire », qui se sont parfaitement sentis à l’aise dans ce nouveau statut social, et qui ne l’ont depuis plus quitté ».

 

« Il n’y a pas d’autre valeur pour un écrivain que la qualité de cette « pulsion d’écriture » qui le traverse et qu’il doit rendre avec le moins de déperdition d’énergie possible ».

 

« Il se peut également que ce qu’il écrive dérange « les valeurs » de sa société, sans qu’une telle question soit à proprement parler de son ressort. La société par rapport à lui prend ses responsabilités ou ne les prend pas, l’accepte comme tel ou l’exclut, considère ou non que ce gain soudain de langage, et donc de conscience, vaut tous les défis et toutes les outrances qui par ailleurs peuvent lui être lancés ».

 

Littérature nocturne. Avant-garde clandestine. Mon salut amical à ce passager d’autrefois.

 

http://www.alain-nadaud.fr
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17 mai 2007 4 17 /05 /mai /2007 14:47

 La Naissance de la Tragédie, qui paraît en1872, est le premier texte public de Friedrich Nietzsche. L’affrontement de deux déités, de deux principes. Apollon et Dionysos se présentent comme la confrontation de deux principes que tout semble opposer : d’un côté la mesure apollinienne, de l’autre la démesure dionysiaque. Or Apollon ne peut vivre sans Dionysos. Dans le cas contraire, le monde s’avère cruel et impitoyable. Mais ce constat ne réduit pas l’opposition des principes : il en souligne la tension créative.

 

Car la contradiction chez Nietzsche n’est jamais levée. Il n’y a pas, contrairement au modèle dialectique, de résolution au sein d’une synthèse. C’est là le principe même de la tragédie, son ressort interne : le conflit reste ouvert. Toute synthèse s’avère impossible. Chacun persévère dans sa différence. Antigone enterre son frère malgré l’interdit qui lui est opposé. Créon la fait mettre à mort en dépit de l’affection qu’il lui porte. C’est cela la tragédie. Chacun doit aller jusqu’au bout de sa différence inadmissible. Demeurer jusqu’au bout sur son rail d’inadmissibilité.

 

Comment ordre et désordre interagissent-ils de concert pour maintenir viable une société donnée. Nietzsche entend apporter la démonstration que la vertu apollinienne fondatrice du principe d’individuation (l’éthique), n’est pas séparable de la vérité dionysiaque. Sa dimension proprement libératrice, que Nietzsche assimile à la vérité, n’est accessible qu’à partir de l’expérience du « monde des tourments », de « la réalité primitive ». La culture ne s’oppose plus à une nature que bien au contraire elle présuppose, et dans laquelle elle puise son énergie, sa vigueur.

 

Apollon dans sa beauté même reste le prisonnier de ce cadre normatif qui le présente sous l’apparence du Beau. Dit autrement : le principe d’individuation dont il est la personnification divine repose sur le respect des justes mesures, des normes et donc des limites. Bref l’homme n’accède à sa propre individualité que pour autant qu’il renonce à lui-même. Devenu « mesure de toute chose », il a perdu le sens de la démesure. Limité, il a perdu le contact avec l’illimité et donc se ferme au possible.

 

L’excès, la contradiction et plus généralement les passions humaines, furent reléguées par la tradition socratique en des âges pré-apollinien, des temps barbares. Or, nous dit Nietzsche, l’élément titanesque (hybride) et barbare (étranger) propres au désordre dionysiaque sont les conditions même de l’existence de l’ordre apollinien. « Apollon ne peut vivre sans Dionysos ». Pourquoi ? Parce que sous l’apparence repose la « réalité primitive » (entendre : fondamentale). Mieux : la seconde est la condition de la première. La nature est douleur, joie, connaissance, mélange. L’hymne y devient cri. A ce stade, nous assistons à un dépassement définitif de l’opposition, si chère à la tradition humaniste, entre culture et nature. D’un côté « les muses des arts de l’apparence » (la culture) ; de l’autre l’ivresse qui mène à la vérité (la nature). Pour Nietzsche il est nécessaire de puiser dans les puissances naturelles si l’on ne veut pas sombrer dans une culture exsangue.

 

L’individu, emporté dans la victoire du dionysiaque, sort des limites et de la mesure de l’ère apollinienne pour accéder à un « langage jaillit du cœur de la nature ». Si tel n’est pas le cas, si Dionysos s’avère défait, alors les peuples se retrouvent soumis aux règles du régime apollinien de façon stricte et menaçante. Pour se garder de la barbarie, ils n’en deviennent que plus rudes, plus guerriers, plus cruels, plus impitoyables.

 

Tout « mon » Nietzsche est là. Il y énonce le principe de « La connaissance par les gouffres », pour reprendre les termes d’Henri Michaux. Il s’inscrit en totale rupture avec la tradition socratique pour laquelle le savoir présuppose l’éloignement des passions et le culte de la mesure. Pour lui seuls l’ivresse dionysiaque et le débordement conduisent à la vérité quand la culture, modèle apollinien, ne conduit qu’à la violence. Comment ne pas songer en disant cela à la montée du nazisme, régime où le culte apollinien a en effet mis un terme à la subversion dionysiaque que contenait en germe le romantisme allemand.

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16 mai 2007 3 16 /05 /mai /2007 14:58

Je rencontrai Kenneth White à l'automne 1983, un soir de pluie à la Sorbonne, après une lecture donnée à La Madeleine. Après avoir passé l'année à lire sa poésie entre deux récits de Jack Kerouac (les minauderies de Robbe-Grillet et le Chomsky de la grammaire générative m'emmerdaient alors passablement), j'avais décidé de plaquer l'université de Caen et de partir sur les routes pour affiner mon enseignement. Et pour goûter le vent. Plus tard il y eut nos rencontres de Gwenved sur la côte de granit rose et ce beau numéro de la revue Terriers (Serge Velay). En 1989 Kenneth White fondait Les Cahiers de Géopoétique ; je fis partie d'un vague comité de rédaction. Là n'est pas l'important. Seule compte cette approche silencieuse de la lisière. Bien sûr, dans mon livre La Tentation des Dehors, sous le titre " Géopoétique de Kenneth White ", j'ai consacré quelques pages à sa revigorante poétique. Je persiste à croire que celle-ci concentre en elle, en dépit de certaines impasses manifestes (mais quelle œuvre n'en connaît pas), bien des ferments pour un nouveau départ littéraire. Conversations dans l'air vif. 

 

 

Kenneth White : Sur le plan littéraire, c’est le surréalisme qui m’a  attiré en France, parce qu’il posait les questions radicales. Il cherchait un autre espace qu’un espace purement littéraire. C’était un mouvement de fond, qui n’a peut-être pas abouti, mais qui posait les bonnes questions. Car avec son héritage du XVIIème siècle, la littérature française me semble parfois trop écrite, sur-littéraire. Cela dit j’aime bien une vigueur intellectuelle, et ça c’est français ; j’aime bien Descartes ; sa pensée est néfaste mais il a une énergie mentale formidable ! Ce que j’aimerais, c’est allier une certaine rigueur intellectuelle à des énergies libres, à un élémentarisme qu’on trouve chez certains Américains.

 

K.W : J’attache beaucoup d’importance au mot de « culture », que je n’entends pas au sens de quelque chose d’imposé, mais comme un espace à ouvrir : un espace de vie. La culture, pour moi, c’est le langage qui dit cet espace là. Je trouve que les programmes présentés comme « culturels » sont souvent d’un ennui mortel ! Parce qu’il n’y a aucune énergie, aucune vigueur : c’est guindé, fat, c’est poseur et pesant. Il faut redonner au mot « culture » toute son énergie. Prenez un mot comme « intellectuel ». Voilà un mot qui évoque chez nous quelque chose de desséché et d’existentiellement un peu creux. Tandis que les Chinois, pour « intellectuel », utilisent un mot qui signifie « l’homme du vent et de l’éclair » : voilà quelque chose !

 

K.W : Je crois que d’une manière générale, dans la culture occidentale, nous sommes séparés du monde depuis très longtemps. Le christianisme, mais aussi une certaine pensée grecque, nous ont séparé du monde. Nous avons tendance à vivre dans une sorte de cinéma mental, renfermés dans notre « personne ». J’essaie pour ma part de retrouver ce contact avec la nature qu’avait un vieux Grec comme Héraclite, qu’avaient les Amérindiens, certains Japonais, certains Chinois taoïstes. On vit mieux lorsqu’on est à la dimension du monde. Je n’aime pas cette idée selon laquelle on est enfermé dans notre petite personne et qu’on « s’exprime ». Non. Il y a un monde à dire. Un monde, là-dehors.

 

K.W : Je crois que nous pouvons essayer aujourd’hui de sortir du modernisme, qui pour moi commence avec Descartes et la séparation de l’esprit et de la matière. Le post-modernisme serait une manière plus synthétique de penser. Il s’agit d’écrire d’une autre façon. Je voudrais écrire dans une manière proche de la chorégraphie : que ça saute rapidement d’une chose à l’autre, que l’esprit soit toujours en éveil. On a dit que j’avais peut-être inventé une autre forme de livres. Un romancier fait des romans, un essayiste des essais, un poète des poèmes. Dans chacun de mes livres, il y a un aspect des trois : des pensées, quelquefois très rapidement, une petite phrase en buvant un café, qui illumine soudain le contexte. Et puis des bribes de poèmes. Ce sont des livres indéfinissables, comme la vie.

 

K.W : Je ne suis pas un voyageur systématique : je n’ai pas la bougeotte ! Il ne s’agit pas pour moi de couvrir du terrain. Je passe autant de temps dans ma bibliothèque que sur les routes. Je suis un nomade intellectuel, ou un intellectuel nomade ! « Etre sur la route sans avoir quitté la maison, être à la maison sans avoir quitté la route ». Tout ce que j’essaie de faire, dans ce que j’écris, dans ma manière de vivre, c’est d’être au monde.

 

 

 

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15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 21:42

Il est parti à pied en direction de l’Inde ; puis trouvant la Grèce sur son passage, il décida d’y élire domicile.

 

Il vécut à Patmos, île la plus lointaine des Cyclades. On dit qu’elle fut habitée par Saint-Jean, celui qui rédigea, un jour de blues sans fond, son Apocalypse déjantée.

 

Il quitta les îles grecques en 1966, à l’arrivée des colonels.

 

Son physique de moine paillard, sa voix de ruisseau intarissable lui attirait partout l’amitié spontanée des simples comme des lettrés.

 

De  lui me restent ses livres, pas si nombreux – et une lettre ; une carte postale de Grèce plus précisément (il s’excusait d’ailleurs de la médiocre qualité photographique), pays depuis lequel il m’envoyait son salut plein de joie et de solaire connivence.

 

Je garde aussi en mémoire sa Sourate Dernière : « Trente années d’écriture. La vie et l’écriture. L’amour et l’écriture. L’ailleurs et l’écriture. Pas d’ambition. Pas de concessions. Peu d’argent. Beaucoup d’amour. Beaucoup d’amis. Pas de calculs. Refus des gloires enviées. Des itinéraires préparés. Des chemins publics. Des compromissions. Des institutions. Ecrire seulement pour être. Pour s’engager. Vers les autres. Avec les autres. Ecrire pour dé-river de l’homme ancien. Ecrire pour dériver vers l’homme à naître ».

 

Je ris à la pensée d’avoir de si bons maîtres. Je ris de les savoir au-delà des disparitions. Et vous salue, Jacques Lacarrière.

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