Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 avril 2008 5 18 /04 /avril /2008 07:51
Regarde-les, Aimé, entend-les qui s'interrogent pour savoir que faire de tes cendres sans même se demander que faire avec ta poésie, comment grandir avec elle, comment tout commencer par elle
Partager cet article
Repost0
16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 18:09

"OK les gars je suis un traître, je n'ai jamais souhaité toute cette connerie de littérature pour messieurs-dames-bien-élevés-et-faussement-lâchés, jamais voulu écrire de livres, s'en fout du commerce, j'ai simplement voulu regarder par dessus l'épaule de la mort avant qu'elle ne se retourne vers moi", dit-il. 

Partager cet article
Repost0
24 février 2008 7 24 /02 /février /2008 19:11

Je me suis toujours dit que l’œuvre en cours de François Bon entrait de biais dans ma propre galaxie, en douce, sans trop savoir comment elle s'y prenait. Seulement ça : à un moment elle est là. Qui requiert toute l’attention. Totale complicité avec Mécanique, pour casser la machinerie émotive ritualisée. Avec Paysage Fer, le livre dont au fond on a tous rêvé sans oser y aller franco : succession de tous les détails vus de la fenêtre du Paris-Reims, récit d’un catalogue, d’une liste qui soudain s’anime et prend vie – au plus près du flot de réalité lorsqu’elle se fait conscience des choses. Avec juste la vie qui se faufile comme elle peut dans les interstices, les marges. Phrasé tout en retenu, comme dit d’une voix blanche. Totale amitié pour Deawoo, Rolling Stones, Dylan. Mais avec Impatience (Minuit, 1998), plus. Beaucoup plus. On pourrait dire Pérec, on pourrait dire Koltès, mais non, c’est autre chose encore. Qui n’avait pas vraiment été fait avant. La recherche de cette phrase plus exigeante, ni récit ni théâtre ni poème et tout ça à la fois, conforme à la dynamique de ce temps, à ces bâtis incompréhensibles, toute cette illisibilité qui fait désormais le plus (et le moins) clair de notre quotidien parce qu’elle échappe aux catégories de l’œil, de la sensation, de la conscience humaine. Ce point de bascule où la raison produit une absolue irrationalité : la ville hypermoderne. Voilà une écriture qui devient une expérience en soi. Sans l’aspect clinique du laboratoire. Sans l’inanité des écrivains du minuscule. On capte des bouts, ça et là. On voit comment ça tient. Ou ne tient pas. Comment cet inlassable rapetassage, quasi maniaque, fait récit. Comment tout ça finit, quand même, par faire sens. Comment ça fait route. Ce qui compte : ce « déplacement ». Impatience est un de ces grands textes où se glisse, à l’improviste, tout ce que ce temps a à nous dire. Ils ne sont pas si nombreux ceux qui réussissent de tels livres. Urgent. Lire François Bon.  

Partager cet article
Repost0
10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 22:33

Il est sorti de ces bois bordés d’aubes rimbaldiennes, s’est tenu en lisière, s’est gardé de me saluer, rien, seulement ce rebord de silence partagé, un geste peut-être, mais alors une ébauche, à peine, comme ça, de loin, énigmatiquement, puis il est retourné comme une ombre dans sa forêt, homme des mots, homme des bois, son regard je m’en souviens était toujours tourné vers ce qui file, soleil, nuage, vol de migrateurs, course de daims, à ses lèvres ce demi sourire où le présent se prend parfois dans le long cours des réminiscences et de ces remords sans regrets de qui a mûrement accepté le projet de se perdre, ses yeux rieurs où l’on croit lire ce qui s’aventure, solitaire, vers le secret de toute chose, que savait-il donc de plus que les autres, quel savoir étrange lui conférait-il une telle intensité, il se rêvait peintre, trappeur, poète, pour vivre il était un peu pompiste et le plus souvent pompette, mais tout ça comptait pour peu, il était de ceux qui connaissent le moindre recoin du territoire qui les vit naître, jusqu’au plus infime de ses habitants dont il partageait inlassablement les rythmes et les saisons, ces lièvres, ces faisans, ces palombes, toutes les tables de la région lui faisaient place pour écouter les récits de ses chasses imaginaires, il apportait le gibier avec noblesse, sans fierté, comme un rite, il apprenait des lieux sans importance des histoires insolites, il régnait sur ces arbres comme un vent qui se lève, j’habitais parfois, moi l’inculte, l’ahuri, dans la chambre qui lui servait de bibliothèque, je vivais là un moment parmi les encres fantastiques de Victor Hugo, les tomawaks, les flèches apaches, les pistolets corsaires, un jour de canicule gasconne j’y pénétrai vers les trois heures de l’après-midi, quinze, seize ans peut-être, le monde en sieste et le soleil aveuglant du dehors qui dévore la rue à travers les persiennes, y dérobai trois livres : L’Immoraliste, Les Chants de Maldoror et L’Anthologie de l’Humour Noir. Je ne suis, me semble-t-il, jamais plus sorti de cette bibliothèque-là.

Partager cet article
Repost0
29 novembre 2007 4 29 /11 /novembre /2007 21:45

DSC01778.JPGAccroché au mur de l'Est de ma chambre, ce poème chinois du 8ème siècle signé Tsen Shen. 20 ans que je le lis tous les soirs, lorsque je suis dans le coin. Voici ce qu'il dit : 

Inscrit dans ma maison sur les hauteurs de la ville de Lieng Huang

j'habite à l'endroit le plus haut
mille maisons en permanence sous le regard
d'écrire des poèmes et de boire du vin j'ai maintenant terminé
face à de nombreux pics seul je m'endors

 

 

Partager cet article
Repost0
20 novembre 2007 2 20 /11 /novembre /2007 07:16

DSC02282.JPGJ’ai volé à travers ciel à la vitesse du jour qui se lève. Qu’ai-je été faire là-bas ? Me perdre dans la douce effervescence de Hanoï juste pour le plaisir de répondre à tous ces sourires. Atterrir à Danang au milieu des inondations. Revoir Hoi An sous les eaux – écouter les rires, de l’autre côté de la rivière en crue. M’enivrer sous les étoiles dans la baie d’Halong, à bord de la jonque, à la suite de tous les pochards du dharma ; la liste de leurs noms est le plus grand des poèmes jamais dits. Pousser plus loin, vers le Cambodge, pour respirer l’encens, méditer devant les temples-montagnes d’Angkor. Marcher sur mes sentiers d’Asie. Où que j’aille ce sont eux – sous mes pieds, toujours.

Partager cet article
Repost0
17 septembre 2007 1 17 /09 /septembre /2007 13:30
skakespeare.jpg

 

Ce devait être dans les années 80, au début. George et moi on regardait vers Notre-Dame, Kilomètre Zéro, depuis le troisième étage, au-dessus de sa librairie Shakespeare & Co. Repère de la « lost generation », puis de la « beat generation », la librairie fut fondée en 1924 (elle était alors rue de l’Odéon) par Sylvia Beach. L’esprit de James Joyce, Gertrude Stein, Ezra Pound, Hemingway, Fitzgerald, Gide, Valery, Breton hante encore ces lieux. Des livres en avalanche. Mais plus encore qu’une librairie : une utopie littéraire, avec lectures publiques, guitares sur le trottoir et Ginsberg assez souvent.

 

Je l’avais bien un peu tiré de sa sieste, le George, mais j’étais pote avec un poète anglo-saxon qu’il aimait bien ; aussi fus-je autorisé à monter. Grommelant dans sa petite barbiche filasse, entre ses joues maigres, il me fait : « Ici tout ce que je demande  aux écrivains de passage c’est qu’ils fassent leur lit et qu’ils écrivent un texte de temps en temps». Faudra qu’un éditeur un jour s’occupe sérieusement d’éditer de telles archives.

 

On a pris le thé, ou du whisky je ne me souviens plus très bien (c’était l’époque où je descendais du whisky comme du thé). Il a pris mes coordonnées dans un calepin avec des morceaux de biscuits écrasés à peu près entre chaque page. C’est après qu’on s’est dirigé vers la fenêtre qui donnait sur les quais de Seine. On a regardé. «Ici c’est le Kilomètre zéro, il a fait, George. Tu vois, lorsque j’étais plus jeune j’ai parcouru le monde entier. Aujourd’hui je regarde et je vois le monde entier passer sous mes fenêtres ».

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
4 septembre 2007 2 04 /09 /septembre /2007 20:49

jKerouac.gifPochette Bob Dylan « Desire » à l’âge où l’on court derrière son propre désir sans pouvoir le nommer, au dos de la pochette du 33 tours ce nom : Allen Ginsberg, peu après la voix d’Allen Ginsberg lisant « Howl » sur les ondes de France Culture, voix chaleureuse et spontanée comme les confessions d’un ami intime, des années plus tard « Etes-vous Allen Ginsberg, l’écrivain ? » au téléphone, le 25ème de la journée, croyez-moi, Manhattan est plein d’Allen Ginsberg, mais revenons à la pochette de « Desire », Ginsberg parle d’un copain à lui, un certain Jack, Jack Kerouac, connais pas, un ancien joueur de foot parti sur les routes avec une espèce de cow-boy speedé (ô Dean Moriarty !) venu des bas-fonds de Denver, Colorado – et sillonnant le continent comme jadis Lewis et Clark, à la recherche eux aussi de leur « destinée manifeste », eh mec j’ai seize ans je cherche moi aussi ma putain de destinée manifeste, même qu’elle ne se manifeste guère, j’avais lu « La rage de vivre » du jazzman Mezz Mezzrow, et « L’Immoraliste » de Gide pour me remettre un peu à vivre, et Les Chants de Maldoror pour insuffler en moi la force des Titans, puis lecture de « Sur la route » comme on se jette d’un toit, je lis « Les Souterrains », je lis « Les Clochards célestes » (« Dharma Bums », le titre français est connissime), je lis « Tristessa » dégoté chez George Whitman sur les quais de Seine (Librairie Shakespeare & Co, équivalent parisien de la City Light Bookstore du poète Lawrence Ferlinghetti de San Francisco), je lis « Mexico City Blues » jusqu’à n’être plus que ce balbutiement de camé, quand la langue est nouvelle les visions sont nouvelles, une nouvelle forme folle pour un nouveau cœur fou de joie, brûlé à la nuit, brûlé au jazz, brûlé à l’amour charnel, brûlé aux sentiments impossibles, brûlé aux rencontres improbables du petit matin, je regarde ma vie si loin de Jack, de ses visions, alors je change tout ça, je saute la barrière, me voici lancé à mon tour sur les routes, non, sur la route, nuance, je commence à avoir le sens de ces nuances-là, juste une sorte de poète sans poèmes avec une guitare à trois accords et de drôles de propos incohérents et une façon bien à moi de ne jamais avoir mon verre vide où que je me trouve, je fais un peu peur, j’intrigue les passants, on me donne des noms sauvages pour me tenir à distance, autour de moi le parfum de filles inconnues aux doux regards perdus et la main qui fait signe au passage des voitures dans le soir qui descend, Caen Bordeaux Paris Greenwich Village-New York Boston Lowell Denver Salt Lake City Reno San Francisco L.A, puis retour dans Greyhounds lunaires avec personnages lunaires et pensées lunaires, rendez-vous manqué avec Ferlinghetti, j’ai battu tous les bars de North Beach avant de laisser tomber, je ne ferai pas cette putain d’interview PARCE QUE JE NE SUIS PAS UN INTERVIEWER POUR DE VRAI, après tout que le bon Lawrence aille se faire foutre (je n’ai pas aimé dans sa librairie l’écriteau en français : « Il est interdit de faire le con », j’avais l’impression que le panneau m’attendait là depuis des années, qu’il m’était personnellement destiné, du coup je n’ai pas osé lui adresser la parole, préférant prendre rendez-vous auprès de son secrétaire), plutôt écouter les clodos et les branques et les matamores de la picole et les héros de la débrouille, aimer toute la sainte grotesque ménagerie humaine sans en excepter un seul de ses spécimens, laisser turbuler tout le merdier et être là, au beau milieu, hilare, dansant funambulesquement comme Shiva en personne parmi les événements/non événements, et en même temps les deux pieds bien dedans – « Lowell parages» mon premier texte pour Gallimard dans la rubrique « Reconnaissance » de la NRF, on n’aurait pas pu trouver mieux, cette rubrique, je suis devant la plaque tombale de Jack un mois de juillet dans le cosmos, la même qu’on voit dans les photos de la Rolling Thunder Revue avec Bob et Allen, et même dans un clip de Bob plus récent, pimpant Lowell sur Merrimack tout frais tout rose, usines désaffectées devenues galeries d’art, musées kerouckiens, ambiances familiales pour dimanche après-midi, n’osant lire tous les petits bouts de papiers sur lesquels sont griffonnés des poèmes adressés à Jack sur la tombe – « He honored life » -, sentir dans la moelle de mes os que cette forme folle continue à grandir en moi, à gronder en moi, à battre, the beat goes on, m’emporte tellement loin au-delà de moi-même que je me considère désormais avec ironie et sollicitude, une bienveillance plus haute m’unit désormais à toutes créatures vivantes, aux arbres, aux vents, aux marées dont j’essaie à mon tour de sténographier le bruit des vagues, « Big Sur » pas très sûr, je m’installe dans l’obscur, arrière-cours saumâtres des archangéliques hommes saouls qui savent, « Satori à Paris » et Jack qui se pinte allègrement rue de Siam à Brest où il guette les doux fantômes de sa lignée avant de revenir, bredouille, perdu, draguer sur le boulevard Saint-Michel, gouaille morbide/enjouée du joual natal qu’il portera en lui, jusqu’à la fin, comme un excédent de bagages (Gaston Miron me parlera longuement de Jack dans son rapport à la langue des émigrés du Québec, je ne connaissais pas Gaston et trouvai son nom tellement rigolo que pendant des mois j’écrirais des aphorismes absurdes partout sur les murs en signant « Gaston Miron » ; bien plus tard je découvrirai, stupéfait, que la modestie naturelle de Gaston m’avait fait passer à côté d’un poète majeur sans m’en douter une seule seconde) et apprendre à rester sous les portes cochères, sous les piles d’un pont, partout où tombent les masques, où l’on ne parle qu’en murmurant, passé un certain degré d’alcool, quand le temps est défait comme des lacets que personne ne songe plus à nouer, réaccorder mon corps-esprit, comme un instrument encore insuffisamment précis, parvenir à une clarté plus haute, à la note juste, que le flux de conscience retrouve sa continuité qui est aussi la continuité des choses qui suivent leur cours, plus tard une lettre de Gary Snyder arrive chez moi, vous savez, le Japhy Rider des « Clochards célestes » de Kerouac, belle écriture calligraphique, je tente de faire traduire ses textes importants par des éditeurs amis, trouver des solutions pour mieux le faire connaître, « quel est votre intérêt » me demande un type maussade et circonspect qui semble déjà chargé du boulot (il n’en tira sans doute qu’une traduction maussade et circonspecte), toujours ce soupçon étriqué devant le désintéressement et la splendide naïveté de la passion brûlante, aujourd’hui on me dit que « Sur la route » a 50 ans, c’est peut-être vrai, je n’ai pas fait le compte, je vais aller arroser ça, mais qui osera jamais le publier sous la forme initiale voulue par Jack, rouleau de téléscripteur sans ponctuation, chemin et parchemin, un flux lâché en trois jours et trois nuits comme le foutre chaud de la vie qui bat, une forme folle pour les fols esprits fous de joie qui ne cessent de grandir, sauras-tu donc tenir la position mon camarade, sauras-tu seulement te souvenir de quoi je parle ?  



Sélection de liens :



Lectures de Kerouac  : http://www-hsc.usc.edu/~gallaher/k_speaks/kerouacspeaks.html

Une vue du rouleau original de « On the Road » : 
http://www.marquette.edu/library/information/news/2004/scroll3.html

Vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=2NPdeJ_X0YU 

http://archives.cbc.ca/IDC-0-72-55-126-10/arts_culture/jack_kerouac_entrevue/

http://archives.radio-canada.ca/IDC-0-72-55-126-11/index_souvenirs/arts_culture/

Ressources : http://aubry.free.fr/kerouac.htm

Célébration : http://kerouac2007.blog.lemonde.fr/
Partager cet article
Repost0
18 juillet 2007 3 18 /07 /juillet /2007 12:41

 

J’ai tard lu Deleuze. A mon grand regret je ne l’ai pas connu. Mille Plateaux était alors bien trop à la mode pour me sembler digne d’intérêt. Aveuglement de jeune homme brouillon et passionné. Rien de méchant. Juste un peu de temps perdu. Aussi ma stupéfaction ne fut-elle que plus grande lorsque enfin je daignai entrer dans le corpus des textes deleuziens. Ce que je retiens de lui est résumé par cette phrase qu’il a publié dans un livre de philo pour enfant : « Ne pas faire point ; faire ligne ». Vivre à l’altitude exacte de cette unique citation peut amplement suffire à enchanter toute une existence.

 

La formidable générosité de l’homme m’incita à le rencontrer à peu près à l’époque où il donna rendez-vous à une fenêtre, qu’en esprit libre il enjamba. La rencontre resterait donc purement livresque.

 

Je me suis donc jeté sur ce « Dialogue avec Deleuze », qui vient juste de paraître, qui plus est superbement imprimé par les éditions Isolato. Son auteur, lui, a été une des belles rencontres littéraires de mon existence. Kenneth White. Poète qu’en fac on me reprochait de lire au prétexte un peu court qu’il n’était pas « au programme ». Il était au mien, c’était suffisant pour consacrer quelques temps au personnage, claquer la porte de l’université et partir sur les routes.

 

Je me souviens de ce mois d’octobre 1983 où je lisais Dérives et Les Limbes incandescents dans les cafés d’Annecy, en compagnie de quelques picolos de haut vol, tandis que le soir je m’en retournai dormir à la belle sur les berges du lac. Caillant.

 

C’est en ce même mois d’octobre que je rencontrai « Ken », comme l’appelle avec dévotion ses aficionados. Le bonhomme, chaleureux, semblait à la hauteur de ses textes : un esprit clair, vaste, sans cesse en mouvement. Je me pris même pour un journaliste littéraire après avoir publié quelques papiers ici et là, suite à nos rencontres, nombreuses et amicales. Des articles, des échanges épistolaires, des éclats de rire sur les trottoirs de la Sorbonne. Jusqu’à la fondation de l’Institut International de Géopoétique, dont je fus, à sa demande. Et membre du Comité de Rédaction des Cahiers de Géopoétique – rendez-vous compte, mon nom à côté de celui de Nicolas Bouvier !

 

Tout ça était bel et bon. Le néologisme de « géopoésie » fut même, je crois, déposé ; comme un nom de marque. Il me semblait pourtant que toute idée, toute notion, tout concept, appartient surtout à celui qui sait le mieux le définir, qu’il n’y a donc pas lieu de « déposer », mais plutôt de « composer ». Bref.

 

Que l’on me pardonne : j’exècre les courtisans. Sans doute par foncière immodestie. Ou par méfiance instinctive envers l’ordre. Je ne vis dans l’Institut qu’un désir d’institution ; un cirque ajouté au cirque ambiant. Quelque chose de raide, crispé, avait éclipsé la joie d’autrefois. Je tournai le coin de la rue : on n’entendit plus parler de moi.

 

Lorsque paraît un livre de Ken (idem avec un disque de Bob, que l'on croise ici dans mes « Outtakes »), je l’achète les yeux fermés. Systématiquement. Et quand il n'est pas bien fameux, ce qui arrive parfois, eh bien c’est comme si je prenais des nouvelles d’un ami lointain. Heureux quand même. Et comme avec les amis, ce droit de dire : « là tu charries quand même un peu ».

 

Aussi, avec ce « Dialogue avec Deleuze », j’avais l’impression qu’on allait assister à la rencontre fécondante entre deux des plus brillants esprits nomades. Eh bien je me suis trompé. Cela tient plutôt de l’exécution sommaire par temps d’épais brouillard (pour ça, Alan Sokal avait une autre verve !). Lorsque, au terme de 53 pages de rallages intempestifs, de démonstrations peu convaincantes (style : c’est à cause de Deleuze si on n’a rien compris à ma géopoétique et si les média me font la gueule), Kenneth White en vient enfin, enfin, à ce dialogue que nous promettait le titre, c’est pour l’expédier en moins d’une page ! Une page ! Encore se résume-t-elle à opposer terme à terme l’utopie et la géophilosophie deleuziennes à  l’atopie et la géopoétique whitienne. Non sans avoir tenu à apporter tous les certificats attestant de l’antécédence de ces dernières sur les premières. Alors oui, pour le coup, Ken, tu charries quand même un peu. Un peu beaucoup, même. Par exemple : en quoi l’utopie, en tant que fin de l’histoire de la domination, mériterait une telle volée de bois vert ? Vaut-elle moins, en tant qu’horizon de sens, que cette a-topie qui, de loin, ressemble fort à un paradis blanc pour gogos, à un non lieu éthéré, inatteignable, à une pure vapeur ? Cela tient de la fanfaronnade et du jeu de mot. Ici on est décidément très, très loin du dialogue attendu. Mais plutôt dans un catéchisme ronronnant. Plus : complaisant.

 

Nomadiser, je veux dire vraiment, c’est emprunter le chemin de l’Autre. C’est en effet être en dia-logue. Avec un individu, avec une culture, avec un champ intellectuel, avec une œuvre, avec un territoire. On ne peut réduire ainsi en permanence toute pensée à une étape plus ou moins avancée sur le chemin de sa propre démarche. Le procédé n’est pas honnête. Lire Deleuze ne suppose pas d’avoir lu White. Qui peut s’imposer, péremptoire, comme le référent unique à même de reétalonner les pauvres esprits égarés ? (Et pour quoi faire : les rééduquer ? Allons, allons…). Où le divers, le singulier – le nomade ? Comment à ce point refuser à une pensée sa propre voix, son propre timbre, sa propre singularité ?

 

On ne peut prétendre à l’écart, à l’isolato, et passer son temps à pleurnicher les médailles et la reconnaissance populaire qu'on n'a pas eues. Les grandes voix singulières sont décidément plus loin, ailleurs, sur la route. Ne recherchant pas la lumière médiatique mais celle de l’esprit.

 

"Dialogue avec Deleuze" est une belle occasion ratée.

 

 

 

 

Indispensable en revanche est la lecture de l’anthologie personnelle des poèmes de Kenneth White, parue en poche il y a quelques mois chez Poésie/Gallimard sous le titre : « Un monde ouvert ». Une anthologie qui ne me quittera pas de l’été. Compagne naturelle de mes pérégrinations solaires dans les Abruzzes.

Partager cet article
Repost0
21 juin 2007 4 21 /06 /juin /2007 23:08

Ecriture, réalité. Que nous dit la fiction sur l’état de notre réel ? Retour sur ma rencontre avec Mario Vargas Llosa. Bordeaux, avril 1987. Mario n’est pas encore le fan de Thatcher qu’il s’apprête à devenir. C’est un écrivain dont j’apprécie l’écriture, sa modernité. Il a pour un temps trompé la vigilance de sa petite cour très ridicule qui se déplace partout avec lui, six ou huit mémères emperlousées et quelques pommadins de la culture locale, très excités de se trouver là mais faisant des efforts manifestes pour faire comme si tout ça leur était naturel. Mario au soleil sur les marches du Centre André Malraux, avant la représentation de sa pièce, La Demoiselle de Tacna.

« Nous sommes toujours plus pauvres de ce que nous rêvons », affirme l’écrivain péruvien. Mais alors pourquoi nous racontons-nous des histoires ? « Peut-être parce que c’est ainsi que l’homme lutte contre la mort et les revers, il acquiert une certaine illusion de permanence et de dédommagement. C’est une façon de récupérer, à l’intérieur d’un système que la mémoire structure à l’aide de l’imaginaire, ce passé qui, lorsqu’il fut vécu, avait l’apparence du chaos… La fiction dit l’homme complet, dans sa vérité et son mensonge confondus ».

Le monde ne serait-il cohérent qu’à travers la fiction qui, seule, peut réparer les outrages de la mémoire défaillante, de l’inconscience, de l’incompréhension, de la folie furtive des événements au moment où ils ont lieu ? « La vérité des histoires ne réside pas en la ressemblance ou l’asservissement de l’écrit ou du dit – de l’inventé- à une réalité distincte, « objective », supérieure, mais en elle-même, en sa condition de chose créée à partir des vérités et des mensonges qui constituent la totalité humaine ambiguë ». La vérité de la fiction réside avant tout en elle-même.

Traverser le chaos, lui donner un ordre tout en ne trahissant rien de l’ambiguïté constitutive du réel. Comme si le monde ne prenait sa cohérence qu’à partir d’un dialogue entre réel et imaginaire, dialogue dont la littérature serait une des formes possibles. Le réel n’est après tout qu’une forme fictionnelle comme une autre. « Cet art du mensonge qu’est le conte est aussi, curieusement, communication d’une vérité humaine cachée ».

Au fond, tant qu’elle reste proche de ce chaos et de cette ambiguïté, la littérature s’avère tout à fait apte à « dire le monde ». Mais disciplinée, lissée jusqu’à faire disparaître toute trace d’ambiguïté, elle perd de vue la source qui lui donne vigueur. La fiction ne serait au fond que le fruit du combat perdu d’avance que l’homme livre au temps et à son propre désordre intérieur. Le coup comme toujours ne réussit qu’à l’équilibre : l’écriture doit donner forme, mais sans pour autant repousser la diversité et l’étrangeté de l’existence - ce foisonnement qui échappe à toute forme. Elle doit donc assumer sa vocation formelle sans rien abdiquer de cette fureur qui la nie. Apollinienne et dionysiaque, ainsi que Nietzsche nous l’a enseigné.

Partager cet article
Repost0