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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 20:24
 un mot que rien n'encombre est
 comme un 3e oeil
        celui de la conscience.
                                           Ce mot que rien n'encombre,
nous sommes quelques uns
à le devoir à Jack.
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6 octobre 2009 2 06 /10 /octobre /2009 21:41

Cet homme-là, son texte a le phrasé ample de son accent gascon, la pensée éternellement neuve de son sourire bienveillant, la poétique clarté de ses yeux vifs que travaillent des joies sauvages, des enfances irrésignées, avec ses murmures ses rires et ses sources. Il fut, encore peu connu, l'une de mes trouvailles de tout jeune homme. On échangeait ses premiers livres comme des mots de passe. Je le lisais avec passion. Il me jetait dix années, quinze années peut-être en avant de l'époque. Le lire, c'était partir à l'aventure. Loin des immobiles au cul de plomb, loin des juges aux lèvres pincées. Là où dansent les continents. Là où penser est une fête.

Nous nous entretenions en secret de messages, de passes et de passages, de pages et de paysages, de liens, de relations, de global, de local - de dehors, de dehors surtout, là où pas un penseur français ne savait tenir bien longtemps au rodéo du sauvage et du libre vraiment.

Une ou deux fois le voir, comme ça, de loin, à l'occasion d'une conférence. Ne pas aller le saluer. On ne salue pas un Maître. On le suit, de loin. On essaye, malhabile, de tenir la cadence. Puis vint les honneurs, de ceux-là même qui l'avaient naguère tenu à distance. Académicien rieur, dont il refusa l'épé.

Et toujours ce bonheur de vous lire, Michel Serres, en cette éternelle jouvence :

"Nous avions jadis besoin de schémas et de catégories, de concepts, en effet, pour maîtriser le nombre et le différent ; nous ne craignons plus d'affronter, en direct, la foule sans rapport des singularités".  

"Je pense, donc je suis autre", dit-il encore. Premiers mots pour ce nouveau millénaire.





Michel Serres, Ecrivains, savants et philosophes font le tour du monde (Le Pommier, 2009). 

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28 septembre 2009 1 28 /09 /septembre /2009 21:09

Quand je veux lire un imbécile de haut vol, un imbécile de talent – j’entends : dont le talent réside dans la profondeur même de son imbécilité, je lis Finkielkraut. Cet enchantement dure depuis longtemps. Je n’ai jamais été déçu.

 

Ne voilà-t-il pas que le malheureux publie en cette rentrée  Un Cœur intelligent. Des notules de courte portée, fiches de lecture sur quelques romans sans aucun rapport entre eux (mais soit : nous admettons le désordre). Il y souligne la complexité romanesque contre le manichéisme des fables. Re-soit, bien que ce ne soit guère sympathique pour Esope ni La Fontaine. On voudrait bien le croire, le pauvre homme, si tout dans sa pensée ne se réduisait pas, précisément, à ce manichéisme de corps de garde qu’il n’a cesse de dénoncer. Arroseur maintes fois arrosé dont les propos partout le feraient passer pour ce qu’il est ; partout sauf à Paris, capitale des Trissotin gras, des Précieuses ridicules et des Tintin serviles.

 

Mais l’imbécile à trop vieillir sans repentance devient aussi méchant ; c’est bien connu. Le nôtre n’échappe pas à la règle. Et tandis qu’il se risque à une lecture apoplectique de La Tâche de Philip Roth, il conclut par l’antienne qu’il trimballe partout avec lui comme un étendard : « L’esprit anti-raciste qui souffle sur les campus à l’aube du nouveau millénaire n’est pas le fossoyeur du racisme, il est son héritier ». Comme le précise Robert Solé dans son papier du Monde (28 août dernier), « Un Cœur intelligent est un livre subtil ».

 

Car pour nous faire avaler que les encapuchonnés du KKK s’en sont allés voter Obama comme un seul homme, en effet, il faut un culot immense, une immense indécence ; un sens en effet « subtil » de la loufoquerie. On sait que depuis quelque temps notre berluré national prétend à qui veut l’entendre que l’antiracisme serait une forme (grave) d’antisémitisme. Cette thèse lui sert aujourd’hui de fond de commerce, de barnum philosophique. Et puisque le ridicule ne flingue pas encore sur les trottoirs de Saint-Germain, mon imbécile préféré a cette conclusion grandiose : «Etre homme, c’est confier la mise en forme de son destin à la littérature. Toute la question est de savoir laquelle ».

 

Toujours cette névrose de jugement dernier : c’est sans appel. D’abord, se garder de dire « Etre homme, c’est… » ; par hygiène. Ensuite, préciser que nous avons peut-être passé l’âge de nous prendre pour Fabrice del Dongo ou Emma Bovary ; de voir notre destin comme pure littérature. S’il savait vivre un peu, M. Finkielkraut saurait que ce n’est pas ainsi que se passent les choses. Qu’on ne lit pas exclusivement pour se reconnaître. C’est même le contraire. La littérature est avant tout embarquement. Celle-ci ne peut, stricto sensu, faire l’objet d’un choix préalable. Elle ne construit pas une identité : elle la défait. C’est l’ouvert, c’est un quai, on appareille ; qui peut dire quelle en sera la destination ? Si on le savait on ne partirait pas ; on resterait à terre. Nous voulons les vents de la diversité. Nous voulons les lumières neuves de l’autre homme. Littérature est ravissement : au sens d’un rapt. D’un enlèvement de soi-même pour parvenir vers des réalités dont nous ne soupçonnions pas jusqu’alors l’existence. C’est seulement à travers l’expérience d’une littérature qu’on la connaît pour sienne.

 

Quiconque choisit par principe « sa » littérature pour définir stratégiquement « sa » qualité d’homme est un dogmatique, un fanatique. Il se range du côté des haines et des absolutismes, de ceux qui brûlent les livres « autres » pour ne plus voir que l'idée qu'ils se font d’eux-mêmes. Finkielkraut, s’il n’était cet imbécile, serait un taliban.

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26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 10:58

« Et, le lendemain, Césaire. (…) Par lui, je le sais déjà, je le vois et tout va me le confirmer par la suite, c’est la cuve humaine portée à son point de plus grand bouillonnement, où les connaissances, ici encore de l’ordre le plus élevé, interfèrent avec les dons magiques. Pour moi son apparition, je ne veux pas dire seulement ce jour-là, sous l’aspect qui est le sien, prend la valeur d’un signe des temps. Ainsi donc, défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit, où rien ne semble plus se créer qu’à dessein de parfaire le triomphe de la mort, le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir. Et c’est un Noir qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier. Et c’est un Noir celui qui nous guide aujourd’hui dans l’inexploré, établissant au fur et à mesure, comme en se jouant, les contacts qui nous font avancer sur des étincelles. Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais tout l’Homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ».

 

***                                                                                               

 

… « Rien ne sera fait tant qu’un certain nombre de tabous ne seront pas levés, tant qu’on ne sera pas parvenu à éliminer du sang humain les mortelles toxines qu’y entretiennent la croyance – d’ailleurs de plus en plus paresseuse – à un au-delà, l’esprit de corps absurdement attaché aux nations et aux races et l’abjection suprême qui s’appelle le pouvoir de l’argent. Rien ne peut faire que ce ne soit aux poètes qu’ait été dévolu depuis un siècle de faire craquer cette armature qui nous étouffe et il est significatif d’observer que la postérité ne tend à consacrer que ceux qui ont été le plus loin dans cette tâche ».

 

***                                                                                                 

 

« Cette faculté d’alerter sans cesse de fond en comble le monde émotionnel jusqu’à le mettre sans dessus dessous qui caractérisent le poésie authentique par opposition à la fausse poésie, à la poésie simulée, d’espèce vénéneuse, qui prolifère constamment autour d’elle ».

 

***                                                                                                    

 

« Et ici s’inscrit en caractères dominants ce dont le surréalisme a toujours fait le premier article de son programme : la volonté bien arrêtée de porter le coup de grâce au prétendu « bon sens », dont l’impudence a été jusqu’à s’arroger le titre de « raison », le besoin impérieux d’en finir avec cette dissociation mortelle de l’esprit humain dont une des parties composantes est parvenue à s’accorder toute licence aux dépens de l’autre et d’ailleurs ne pourra manquer d’exalter celle-ci à force d’avoir voulu la frustrer ».

 

 

 Préface d’André Breton à l’édition de 1947 du Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire

 

 

 

 

 

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7 juin 2009 7 07 /06 /juin /2009 23:00

Je n’ai pas connu Césaire, mais en voisin d’enfance je croisais régulièrement Léopold Sédar Senghor du côté de Verson, en Normandie – terre natale de son épouse. Négritude et Calvados hors d’âge. Pour moi, Verson fut surtout cette petite équipe de foot dont je portai le maillot orange deux saisons de suite, aux alentours de mes quinze ans. Sous ces couleurs qui nous faisaient ressembler à l’Ajax d’Amsterdam, je fus un piètre footballeur – mais curieusement le meilleur butteur du championnat. Le ballon m’échappait, je ne savais qu’en faire, ne contrôlant absolument rien, j’étais maladroit et rapide, personne ne me prenait trop au sérieux, personne ne voyait très bien où je voulais en venir  – et quand le ballon finissait sa course étrange au fond des filets j’éclatais de rire, comme d’une bonne blague que je me serais faite à moi-même ; comme d'un triomphe personnel sur le scepticisme. Senghor s’intéressait-il aux prouesses de son club de foot ? On le disait Président du Sénégal, mais c’était loin, Dakar, on ne situait pas très bien. On le disait surtout poète. Des professeurs, au lycée Malherbe de Caen, nous citaient parfois ses œuvres. Je me disais en moi-même également poète, mais curieusement jamais l’idée ne me vint d’aller troubler la retraite du grand homme. On se contentait de regarder passer sa voiture officielle (officielle, ça, je ne sais plus, dans mon souvenir un petit drapeau sénégalais flottait sur les ailes mais je n’en suis plus très sûr). On disait : « Tiens, c’est Senghor ». Il avait fini par faire partie du paysage, au milieu des pommiers et des champs de pluie. (Oh filles de Normandie, comme vos chevelures accrochaient bien les bruines incessantes !) Ainsi dans mes souvenirs les odeurs de pommes sures, de crampons de football et de terre trempée sont-elles associées à l’autre grand poète de la négritude venu du Sénégal. Et au fond c’est ce monde-là que j’aime : la plénitude d’un terroir avec l’entier du monde. Ainsi avancer : tout ennégré de poésie.

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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 23:46

Rencontre hier soir à Paris avec Edouard Glissant et l’Institut du Tout-Monde autour de son dernier livre : « Philosophie de la relation » (Gallimard). Sur ce mot "philosophie" : "C'est un mot qui appartient à tout le monde. Je connais des pêcheurs d'écrevisses chez moi qui sont des philosophes. Leur parole compte..." Cette impression d’être avec Glissant là où ça joue, où ça bifurque. A la racine du changement. Avant, nous parlions « petit français », comme les colons d’autrefois disaient « petit nègre » pour dire la langue occupée. Or voici que le discours reprend vigueur, depuis les périphéries justement, par la vitesse de ce qui lui revient depuis ses propres loins si longtemps méprisés. Saveur de l’inespéré. Les langues cassées se ressoudent, se remaillent à désordre compté. La vieille souche fracassée pousse loin ses surgeons, ses rejets, pour un grand inattendu de langue nouvelle, une belle orgie de verbe activé. Bariolée de monde-un et de la fragmentation des humanités sans fin proliférantes, sans fin disséminantes. Une langue qui crépite comme l’averse à la saison des pluies. « Il faut errer beaucoup », dit Glissant, cherchant parole à yeux fermés, à voix lente. Remplacer l’universel intenable par l’errance, le goût de nomadiser parmi les lieux imaginés – car le lieu réel, lui, conduit à l’erreur, au mirage : aucune garantie de vérité. « La poésie c’est d’abord l’hésitation, c’est d’abord le tremblement ». Et puis : « La beauté n’est plus la perfection des essences, mais le rayonnement des différences qui s’accordent. Nous pensions que ce qui était beau c’était ce qui était égal à lui-même. Ce n’est plus vrai. Aujourd’hui il y a une beauté particulière parce que les différences se rencontrent. Et ceci est tout à fait nouveau ». Pourquoi la poésie ? « Parce qu’il nous faut penser dans l’indéchiffrable », répond Glissant. « L’homme se retrouve seul devant la détermination de ses actes. Les mythes ni la religion ne nous dictent plus notre morale. C’est dans cette solitude considérable, dans l’inextricable du monde, que nous devons construire, chacun, notre propre sens de l’altérité. Ce qui se joue, c’est le contact et les étincelles qui en jaillissent entre la solitude de l’individuation humaine et ces multiples micro-cultures qui se greffent entre elles à la surface du monde ». Il faut pour y déceler des éclairs de beauté que la chose s’éloigne d’elle-même, qu’elle revienne à elle par mille diversités désassemblée – sur l’arête vive de cet instant de retour, là paraît la Beauté, chargée de bien d’autres mémoires, de bien d’autres ailleurs, de bien d’autres elle-même. 


 
Retrouver Edouard Glissant et l'Institut du Tout-Monde
http://www.tout-monde.com/

A écouter la chanson Ouvrez les frontières : http://video.voila.fr/video/iLyROoaftdEw.html

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8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 11:38

Dans mes années de route (le manuscrit est désormais terminé, plus ou moins prêt pour une publication) j’ai peu frayé avec les Occidentaux en goguette. J’avais toujours conservé cependant le souvenir de ce jeune gars à vélo qui s’apprêtait, comme moi, à descendre la rivière Kok, dans le nord de la Thaïlande, voici un brin de décennies. Après 5 années de route sur tous les continents et près de 100 000 kilomètres au compteur, Philippe écrit « Chacun sa route », le récit de son périple de l’Alaska à la Terre de Feu.

 

Toujours difficile de lire l’ouvrage de quelqu’un qu’on estime. Pourtant, très vite, je comprends que ce n’est pas là le carnet de bord d’un routard (bien que ceux-ci ne soient jamais tout à fait banals). Il y a du Bouvier là-dedans. D’abord parce qu’il y a une écriture, franche, directe, teintée d’humour, d’autodérision (quand on est seul avec soi-même pendant des années, ça aide !) et de générosité (qualité qui, aujourd’hui, est certainement celle qui fait le plus défaut en littérature).  

 

Ainsi Philippe Jacq ne se voit pas en aventurier ni en sportif, ce qu’il est aussi, mais en « homme en quête de clarté ». L’aventure n’est complète que si le voyage devient aussi un voyage intérieur. Même si vous feignez de l’ignorer au départ, cinq ans de route finissent par vous l’apprendre.

 

Sortant de soi pour se livrer à ces voix essentielles de l’impersonnel – à ce qui nous dépasse, non pas dans une manière de « challenge » mais de participation pleine et entière. Un éveillé derrière son guidon, tel est Philippe Jacq : «  Que le camping soi sauvage ou non, j’ai pris l’habitude, une fois la tente pliée, de relever l’herbe du pied pour remettre les brins à peu près dans leur position d’origine. C’est un automatisme. Celui de remercier la parcelle de terre, la cabane abandonnée, la plage déserte, en est un autre. Je formule des paroles de remerciements pour chacun des heureux événements de ma vie… Ce sont mes prières ».

 

Il l’écrit à plusieurs reprises : entrer dans la structure vibrante des choses, voilà l’objet secret de ce voyage. Bien sûr, la découverte. Des autres, de soi ; mais pas seulement. Il y a autre chose. « Pour vivre l’UN, il faut soi même s’inclure dans sa vibration unificatrice ».  Le vrai voyageur n’avance pas ; il s’efface. Il devient pleinement ce qu’il voit, le milieu de son errance et cet univers qui participe de toute part à cet instant, cet instant sur la route.

 

Au fil des paysages Philippe Jacq découvre en lui des vérités dignes de William Blake : « Pour trouver la lumière je sais à présent qu’il faut aller à l’opposé ». Les apprendre dans les livres c’est bien, mais voir de telles vérités surgir en soi par pente naturelle, par nécessité et évidence, c’est autre chose ; elles transforment la vie, composent un livre qu’on ne referme pas.

 

« Où que vous soyez, c’est là qu’il faut commencer le voyage » (Mâ Ananda Moyî), rappelle ce voyageur visionnaire et hors norme. A vous de jouer.

  

Philippe Jacq, Chacun sa route (Bio éditions) 

 

Site de Philippe Jacq :  http://www.chacunsaroute.com/www.chacunsaroute.com/Accueil.html  

Livres, DVD, Conférences.

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26 février 2009 4 26 /02 /février /2009 11:23

Invité l’autre soir à participer à la conférence-débat autour de l’œuvre de l’unique et nécessaire J.F Rocking Yaset, à l’occasion du vernissage de la très belle expo que lui consacre l’IUT de Caen (Campus III, Ifs). Précurseur de la Free Press à la française, pape de l’underground, Jean-François Yaset est un éternel jeune homme dont les frasques étonnent, détonnent, amusent ou consternent depuis 1967. Un an avant le joli mai de l’esprit, Yaset fonde « Quetton » (« âne », en normand dans le texte), revue « tapée à la machine » mais surtout sacrément frappée, bordel savamment provoc et foutraque où se mêlent interventions dadaïstes, délires gaiement éthyliques, imprécations à la Artaud, gueuloir politique ; ça bouffe du curé, du flic, du notable, du politicard, que c’en est un vrai bonheur. Devant ce pavé-là les bienséants en restent sur le cul. Yaset serait sans doute anar si les anars avaient lu Jarry et pratiquaient l’humour. L’humour ? C’est là chose sérieuse. Yaset s’y emploie, à plein temps. Mozart de la dérision, poète pataphysique (son travail lui vaut le Prix Saussure, soit son poids en plans de la ville de Romorantin), organisateur d’happenings improbables (un opéra de chats sur la place Saint-Michel qui finit bien entendu au ballon), fondateur de groupes de rock dont la seule vocation consiste à ne jamais jouer mais à se faire photographier dans des poses de stars, il fait venir Gene Vincent à Saint-Lô, fréquente les Kinks, les Pretty Things, les Animals (et même la belle Marianne Faithfull), rencontre Dali et Dylan, est adoubé par Raymond Queneau et Philippe Soupault (sa trilogie d’écriture sous contrainte est une perle, Visite au Musée de Chuprélo notamment me ravit encore, vingt ans après l’avoir découvert !), collabore avec les ancêtres allemands du rock progressif, avec Hara Kiri et Fluide Glacial, fait passer un vigoureux courant de franche déconnade dans l’art sous ses formes multiples : poésie, sculpture, peinture, BD, performance… Provocateur par pente naturelle et non par pose ni affectation ni stratégie, c’est un autodidacte, sorte de farceur Cheval rock’n roll et rebelle. Libre de tout, il ne recherche aucune forme de reconnaissance. Il a l’éternité devant lui.

 

Voilà, c’est tout ça, Yaset, et même ce petit plus qui en fait un ami. Pour sa conf à Caen il me voulait à ses côtés ; grand plaisir de monter avec lui sur l’estrade devant un public assez fourni d’étudiants. Salle comble pour l’underground. Curieux, la vie. Notre seule et unique rencontre remonte au début des années 80 et nous ne nous étions jamais revus. Comme quoi l’estime et l’amitié ne se mesurent pas aux « zapéro pour samdi soir », aux « fallait pas » « mais si mais non » des simagrées civilisées. Nous sommes deux barbares. Nous assumons. « Side man » de Rocking Yaset, eh bien ce fut un vrai grand moment comme je les aime. Des jeunes gens avec des yeux comme des soucoupes, un peu secoués quand même devant la lecture-performance du bonhomme, mais avides de comprendre cet artiste qu’une société édulcorée, pré-formatée, a rendu passablement inaudible. Passer le mur de l’incrédulité, quelle aventure !

 

Dans mon intervention j’ai juste resitué la free-press dans un contexte large, en rappelant notamment que l’invention du journal par Théophraste Renaudot (La Gazette) n’avait d’autre objet que de « vendre » au peuple la nouvelle guerre de Richelieu et de faire taire les petites feuilles contestataires qui la dénonçaient. Une phrase qui a bien plu, lâchée par inadvertance comme une hache trop lourde : « Si la presse était libre, il n’y aurait pas de Free Press ». Le journalisme du main stream, depuis son origine, ne prend la parole que pour en confisquer d’autres (C’est d’ailleurs l’objet de mon livre La Police de la Pensée).

 

Il m’a semblé qu’à travers l’exposition autour du travail polymorphe de Jean-François Yaset, c’est à l’authenticité de l’art, à son urgence que l’on rendait hommage. A la fonction fondatrice, novatrice, sociale, existentielle, salvatrice de l’art. Un hommage à quelque chose qui n’a pas disparu, mais qui veille, mais qui vient. Yaset n’est ni un monument historique ni une curiosité ; mais le premier d’une espèce à venir. Formule ? Que non ! Aujourd’hui nos centres ont explosé : la ville (11 septembre), le système (crise financière, sociale et civilisationnelle), etc. A cette explosion des centres répond le retour des marges. De nouvelles relations se nouent en réseau, de lisère à lisière. L’avenir ne se joue plus au centre, mais dans les marges, les périphéries. Et grâce à des artistes comme Yaset, croyez-moi, nos marges, elles sont solides !   

 


Exposition de J.F. Rocking Yaset

Du 23 février au 13 mars 2009

IUT de Caen – rue Anton Tchekhov, Campus III 14123 Ifs.

Entrée libre
sortie aussi
 

 

 

Yaset sur la Toile :

 

http://www.myspace.com/rockingyaset

 

http://quetton.over-blog.com
 

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20 février 2009 5 20 /02 /février /2009 10:50

Il fait exceptionnellement bon ce soir, dans le doux remuement de la Seine. La pluie a cessé. Sur le quai en face une jonque chinoise, au pied de la Bibliothèque Nationale. Elle parle en souriant, affable, un petit air soucieux de celle qui veut absolument comprendre, aller au fond des choses, inciter ses interlocuteurs à creuser en eux-mêmes. Nous sommes sur le pont de La Boudeuse, moi un peu pompette après deux whiskies bien tassés avalés à toute vitesse, tout à la joie de ma rencontre avec Pascal Dibie, dont l’œuvre m’est chère depuis longtemps, et de l’extraordinaire camaraderie que je ressens chaque fois que je me retrouve dans le petit monde des Editions de l’Aube. C’est l’heure où je suis plutôt enclin à faire le pitre mais enfin, Paula Jacques est là, disposée à écouter ce romancier que Marion Hennebert, mon éditrice, vient de lui présenter, encore un, mais enfin, sait-on jamais. Représentant 1/558ème des parutions récentes, 1/61ème des premiers romans de la rentrée de l’hiver 2009 - 1/61ème des bons petits gars prêts à tout pour une audience, une notule dans un journal, un micro tendu, un fauteuil face caméra… Je présente donc ce « Voyageur français » qu’elle a reçu, bien sûr, mais qui n’a guère semblé retenir l’attention jusque là. « Non pas être le voyageur mais la terre étrangère qui le regarde arriver », dis-je à un moment. « Oui, c’est ce que fait tout romancier, le point de vue », rétorque la célèbre animatrice, un brin incrédule devant ma présentation passablement dilettante. J’ai eu alors une réponse étrange, style « oui sauf que là il y a urgence ». Comme si tout ça manquait de sincérité, qu’il fallait aller plus loin. En quoi, précisément, mon récit échappe, tente d’échapper, à la question du point de vue. Voilà ce que de simples propos de cocktails ne peuvent pas aborder. Urgence, oui, car la position qui est la mienne est liée à une situation historique déterminée : celle du dépassement nécessaire d’une certaine « littérature de voyage », celle de cette « rencontre globale » qui est la marque vive du siècle où nous sommes entrés. Non pas prendre la pose et se draper dans un pastiche, ce que fait l’auteur en empruntant un point de vue qui lui est extérieur, ce « parler au nom de » qui est de fait une petite usurpation, le petit « abus de  position dominante » propre à celui qui écrit. Il s’agit maintenant d’aller vers autre chose. Un « devenir-l’autre », tel que Deleuze a pu en esquisser le projet. Puis une dérive vers les voix flottantes de l’impersonnel, là où le moi et l’autre sont précisément des notions qui se défont, obsolètes, dépassées. Parler au nom des pierres, et pour cela être la pierre. Ne pas dire la tempête, être la tempête. Un rite de possession quasi chamanique, et non ce vieux procédé de la rhétorique classique que représente « le point de vue ». C’est de cela dont il est question. De cette rencontre au loin.   

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12 février 2009 4 12 /02 /février /2009 14:34

- S’il vous fallait dresser un état descriptif de la poésie en France aujourd’hui, que diriez-vous ?


- Je prendrais un air désolé, et je dirais que j’ai un rendez-vous demain matin à l’autre bout de la planète, pour y étudier longuement l’ornithorynque et le chardonneray australiens.

(Jacques Réda, entretien avec Claude-Pierre Perrez, Revue Nue - 2006)

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