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19 mai 2007 6 19 /05 /mai /2007 20:35

Vu Zodiac, l'envoûtant thriller de David Fincher (Seven, Fight Club...) sorti cette semaine. Une plongée dans une recherche obsessionnelle de la vérité, qui va ronger un à un tous les protagonistes. L'évidence s'impose : tout artiste est à l'image de ces hommes qui vont passer leur vie à recueillir des indices, aussi ténus soient-ils, à échaffauder des hypothèses, à dépouiller des tonnes de documents - jusqu'à cotoyer l'abîme, jusqu'à se perdre eux-mêmes. L'artiste est celui qui compose avec ses obsessions (en tout cas ses questions informulées) pour lui donner une forme objective, à seule fin de pouvoir mieux les contrôler, les supporter. L'enquête policière est avant tout un combat avec l'ombre, avec la dispersion infinie des faits, avec le désir dévorant d'y voir clair, mais aussi les égarements de l'esprit. Quête plus qu'enquête, elle est le paradigme de toute création. Toute cette histoire, au fond, aboutit à un livre (celui dont  est tiré le film). A la fin le meurtrier, s'il est connu, n'est pas puni. Bref la révélation de la vérité ne fait rien d'autre qu'étreindre un vide. Seule a existé cette approche obstinée. Le mystère n'existe que d'avoir été nommé. L'architectonique obsessionnelle de l'oeuvre ne renvoit qu'au vide autour duquel elle se constitue. L'artiste, simplement, la batissant pierre à pierre, y aura parcouru son chemin. Y objectivant ses angoisses. Leur donnant forme. Celles-ci en auront-elles pour autant trouvé leur terme ? La traque du Zodiac est une traque sans fin.

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18 mai 2007 5 18 /05 /mai /2007 14:44

"En tranchant le lien qui depuis des siècles l'attachait à la page, la littérature en mouvement soumet l'oeuvre au temps de sa consommation, elle se "produit" dans un espace-temps qui n'est plus celui  de la lecture mais celui du spectacle". (Jean Clément, in Un Laboratoire de littératures, littérature numérique et internet).

Il y a, dans cette citation parue dans le Libé de ce jour, quelques uns des fondamentaux propres à renouveler de fond en comble l'art du roman. Ce voyage vers une anonymisation de la parole (contre les complaisances d'un créateur omnipotent) ; ce "work in progress"; ce sens de l'éphémère ; cette pulsion nouvelle qui bat au coeur du cinétique et transforme un récit en spectacle...

L'ère Web20 - c'est-à-dire l'internet participatif - ouvre de nouveaux champs à la narration. Des "récits variables". Naissance du nouvel Ouvroir de Littérature Potentielle.

Le livre imprimé est le support de la Loi. De l'ordre. De l'univocité des dogmes et des croyances. Le texte évolutif, participatif et partageable nous entraîne vers un monde plus ouvert. 

Un site : http://www.3espaces.com
 

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17 mai 2007 4 17 /05 /mai /2007 14:55

De toutes les sentences et maximes que l'on peut encore lire le long des poutres du plafond, dans la "librairie" de Michel Eyquem de Montaigne, en sa Tour d'Aquitaine, la plupart servent à réduire les prétentions de l'esprit :

"Le vent gonfle les outres vides, l'outrecuidance les hommes sans jugement"
"Celui qui d'aventure se prend pour un grand homme, le premier prétexte l'abattra complètement"
"Ne soyez point sage à vos propres yeux"
...

 

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17 mai 2007 4 17 /05 /mai /2007 14:47

 La Naissance de la Tragédie, qui paraît en1872, est le premier texte public de Friedrich Nietzsche. L’affrontement de deux déités, de deux principes. Apollon et Dionysos se présentent comme la confrontation de deux principes que tout semble opposer : d’un côté la mesure apollinienne, de l’autre la démesure dionysiaque. Or Apollon ne peut vivre sans Dionysos. Dans le cas contraire, le monde s’avère cruel et impitoyable. Mais ce constat ne réduit pas l’opposition des principes : il en souligne la tension créative.

 

Car la contradiction chez Nietzsche n’est jamais levée. Il n’y a pas, contrairement au modèle dialectique, de résolution au sein d’une synthèse. C’est là le principe même de la tragédie, son ressort interne : le conflit reste ouvert. Toute synthèse s’avère impossible. Chacun persévère dans sa différence. Antigone enterre son frère malgré l’interdit qui lui est opposé. Créon la fait mettre à mort en dépit de l’affection qu’il lui porte. C’est cela la tragédie. Chacun doit aller jusqu’au bout de sa différence inadmissible. Demeurer jusqu’au bout sur son rail d’inadmissibilité.

 

Comment ordre et désordre interagissent-ils de concert pour maintenir viable une société donnée. Nietzsche entend apporter la démonstration que la vertu apollinienne fondatrice du principe d’individuation (l’éthique), n’est pas séparable de la vérité dionysiaque. Sa dimension proprement libératrice, que Nietzsche assimile à la vérité, n’est accessible qu’à partir de l’expérience du « monde des tourments », de « la réalité primitive ». La culture ne s’oppose plus à une nature que bien au contraire elle présuppose, et dans laquelle elle puise son énergie, sa vigueur.

 

Apollon dans sa beauté même reste le prisonnier de ce cadre normatif qui le présente sous l’apparence du Beau. Dit autrement : le principe d’individuation dont il est la personnification divine repose sur le respect des justes mesures, des normes et donc des limites. Bref l’homme n’accède à sa propre individualité que pour autant qu’il renonce à lui-même. Devenu « mesure de toute chose », il a perdu le sens de la démesure. Limité, il a perdu le contact avec l’illimité et donc se ferme au possible.

 

L’excès, la contradiction et plus généralement les passions humaines, furent reléguées par la tradition socratique en des âges pré-apollinien, des temps barbares. Or, nous dit Nietzsche, l’élément titanesque (hybride) et barbare (étranger) propres au désordre dionysiaque sont les conditions même de l’existence de l’ordre apollinien. « Apollon ne peut vivre sans Dionysos ». Pourquoi ? Parce que sous l’apparence repose la « réalité primitive » (entendre : fondamentale). Mieux : la seconde est la condition de la première. La nature est douleur, joie, connaissance, mélange. L’hymne y devient cri. A ce stade, nous assistons à un dépassement définitif de l’opposition, si chère à la tradition humaniste, entre culture et nature. D’un côté « les muses des arts de l’apparence » (la culture) ; de l’autre l’ivresse qui mène à la vérité (la nature). Pour Nietzsche il est nécessaire de puiser dans les puissances naturelles si l’on ne veut pas sombrer dans une culture exsangue.

 

L’individu, emporté dans la victoire du dionysiaque, sort des limites et de la mesure de l’ère apollinienne pour accéder à un « langage jaillit du cœur de la nature ». Si tel n’est pas le cas, si Dionysos s’avère défait, alors les peuples se retrouvent soumis aux règles du régime apollinien de façon stricte et menaçante. Pour se garder de la barbarie, ils n’en deviennent que plus rudes, plus guerriers, plus cruels, plus impitoyables.

 

Tout « mon » Nietzsche est là. Il y énonce le principe de « La connaissance par les gouffres », pour reprendre les termes d’Henri Michaux. Il s’inscrit en totale rupture avec la tradition socratique pour laquelle le savoir présuppose l’éloignement des passions et le culte de la mesure. Pour lui seuls l’ivresse dionysiaque et le débordement conduisent à la vérité quand la culture, modèle apollinien, ne conduit qu’à la violence. Comment ne pas songer en disant cela à la montée du nazisme, régime où le culte apollinien a en effet mis un terme à la subversion dionysiaque que contenait en germe le romantisme allemand.

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17 mai 2007 4 17 /05 /mai /2007 12:37

Fumer. Sécher les cours. Entasser nos sacs U.S au fond des cabines où nous écoutons, religieusement, le tout dernier 33 tours disponible. Punk. Pop. Folk. Rock. Blues. Jazz. Metal. Jazz-rock. Rock progressif. Tout est bon. Tout fait ventre. Le noms des groupes, ce sont nos mots de passe. La boutique s'appelle Au Domaine du Disque. Le saint des saints. Les vendeurs eux-mêmes ont des allures de Christ.

Le rock tournait au fond autour d'une seule question : en être ou pas. Il ne s'agissait pas seulement d'entrer, de sélectionner un produit dans les bacs des disquaires et de passer en caisse comme un vulgaire client. Cela tenait du rite. Il y avait une initiation. Nous entrions dans un univers à part. En marge de la réalité ordinaire. Il fallait se montrer à la hauteur. Cela commençait par des bribes captées sur la BBC ou Radio Caroline, passait par la lecture fébrile des charts du New Musical Express (le mythique N.M.E britannique, introuvable, et dans lequel nous ne comprenions guère que le nom des groupes) ou, a minima, de Best ou Rock & Folk. Mais ceux-ci restaient suspects : trop accessibles. Il y avait surtout le réseau de copains ; et vos références vous marquaient avec précision dans l'échelle de la socialité ado de la middle-class, parce qu'elles indiquaient clairement à tous votre capacité à être ou non " dans le coup " ; c'est-à-dire totalement présent à votre propre existence.

Au fond nous désirions qu’il se passe quelque chose, quelque chose plutôt que rien. Or le rock nous arrivait. Chacune de ses nouveautés avait pour nous valeur d’événement. Dénicher un groupe totalement inconnu mais qui tenait foutrement bien la route, et votre heure de gloire était assurée. Vous grimpiez dans la hiérarchie. Une étape de plus dans votre initiation. On recherchait alors votre présence, vos tuyaux. Respect encore plus grand envers les aînés qui étaient parvenus à négocier avec les parents, en même temps que des tignasses jamais vues, l'achat d'une première guitare électrique, d'une première batterie. On ne comprendra jamais trop comment, d'ailleurs. Peut-être les adultes d'alors pressentaient-ils obscurément la possibilité d'une subversion plus radicale encore et qu'ils n'étaient pas mécontents, au fond, de s'en tirer à si bon compte…

Il fallait à tout cela du secret. De la clandestinité. Voire, mieux encore, de l'illicite… Le rock, ce n'est pas seulement l'oreille collée au transistor sous les couvertures jusqu'à pas d'heures. Ce sont aussi les premières bitures, les premiers pétards… les premières saveurs du corps de l’autre. C'est que le rock ne s'arrête pas à la musique ; il y a la vie qui va avec. La fameuse " rock attitude ". Une sorte de souverain " lâcher prise " que les sourcilleux de l'époque confondaient encore avec un vulgaire " laisser aller ".

Ainsi l'industrie du disque rachetait-elle nos impatiences d'ados. Alimentant nos rêves. Subjuguant nos imaginaires. Structurant notre symbolique. Curieusement, une musique apparue dans le delta du Mississippi, dans le chant des esclaves noirs ou des prêcheurs baptistes du dimanche, venait jusqu'à nous pour nous sauver de notre provincial ennui.

Le rock, fils dévoyé de l'église ? Transe laïque et encanaillée ? Il se pourrait bien, en effet, qu'il y ait dans son mystère ensorcelant quelque chose du vaudou. Mais s'il n'avait été que cela, sans doute son audience n'eut-elle pas dépassé quelques centaines de doux frappadingues électrisés. Le rock, en se répandant d'un bord à l'autre de la planète comme une traînée de poudre, standardisant contre toute attente les goûts et les attitudes les plus hétéroclites, a préfiguré la mondialisation. Aucun colonialisme n'était parvenu à imposer un tel degré d'acculturation. Le rock a réglé nos pas sur son rythme à lui. Comme si chacun n'attendait que lui. Avec un culot jamais vu, il s'est immiscé dans chacune des cultures, s'y est installé avec un naturel confondant. Partout il se présente désormais comme le vibrant symbole de la jeunesse locale.

Au fil des années 60, le rock s'émancipe ; il devient la bande-son des grands mouvements libératoires, des barricades de mai à la boue de Woodstock en passant par la comédie anti-guerre Hair. Pourtant, malgré toute son énergie vitale et son refus de coopérer, en dépit de tous ses saints et ses martyrs (Brian Jones, Janis Joplin, Jim Morrison, Jimi Hendrix… D'autres suivront plus tard : Keith Moon, John Lennon, Freddy Mercury, Rory Gallagher, Steve Ray Vaughan, Tim Buckley…), le rock ne parviendra pas jusqu'au point de retournement. La société n'aura pas accompli sa mue. Et ses valeurs, pour n'avoir pas été subverties de fond en comble, n'en sortiront que plus fortes et plus pérennes

Signe des temps : le rock, entre deux concerts de charité style dame patronnesse, fait son apparition en tant que musique de supermarché, en remplacement du vibraphone et du bon vieil orgue Hamon. Le chanteur des Rolling Stones, agenouillé devant sa Reine, devient Sir Mick Jagger aux premières années de ce nouveau millénaire. Le XXème siècle aura vu la naissance et la mort de la charge émeutière du rock. Le rap, dans sa radicalité, aurait pu lui donner un prolongement : mais empêtré par sa violence gangster, son idéologie victimaire et ses ego surdimensionnés, il sombre lui aussi dans le ronron de l'ultralibéralisme et la musique d'ambiance.

Ce que je voudrais montrer ici, non sans perfidie je le concède (et avec, très vraisemblablement, les regrets éternels de l'amant déçu), c'est la parfaite mauvaise foi avec laquelle nous nous sommes appropriés le rock'n roll. Comme si cela venait de nous. Car sous nos airs affranchis de frais nous n'étions guère différents de ces bourgeoises de Zola découvrant l'ivresse de consommer dans Au bonheur des dames. Et nous ne pouvions pas, au tréfonds de nous-même, ne pas le savoir. Tout ça ne tombait pas du ciel. Il y avait bien quelqu'un qui nous la vendait, notre dose de rock'n roll ! Les mégastores n'allaient pas tarder à jaillir un peu partout. Condamnés nos braves disquaires d'antan. Eh oui ; nous nous pensions apprentis rebelles, en rupture avec la société, nous étions surtout des apprentis consommateurs à la sauce yankee. Et là nous étions vraiment bons. Proprement hallucinés par la mise en scène de la société marchande. Pas très éloignés au fond des ménagères rendues hystériques à dates fixes par le début des soldes ; de ces émeutiers d'un nouveau genre qui attendent nuitamment le moment propice pour se ruer acheter la dernière console de jeu ou le dernier Harry Potter.

Ce que nous n'avions pas prévu, c'est que le rock était un phénomène parfaitement taillé pour le marketing de masse. Il l'a préfiguré. Comme la Voix du Seigneur, il parle à tous individuellement. Il est massivement personnalisable. Du coup chacun s'en croit dur comme fer l'unique dépositaire. Et tous crurent qu'ils pouvaient être sauvés…Ainsi nous découvrons que ce qui constituait notre rapport au rock et que nous portions si haut compose de fait l'alphabet du marketing de pointe : parcours initiatique et religiosité (le plan classique d'un magasin spécialisé calque celui d'une église avec en général le logo géant à la place de la croix), personnalisation des produits (customisation), happy few (ventes privées, magasins cachés ou éphémères), appropriation et construction de soi (le produit comme partie intégrante de mon projet de vie), marketing viral (organisation du bouche-à-oreille, flyers pour initiés sur le modèle des invitations aux rave), tribalisme (le produit signe l'appartenance à un groupe social bien identifié)…

William Burroughs déjà avait exprimé le phénomène à propos du mouvement Beat, créé de toute pièce par la presse américaine : " Notre seule révolution c'est d'avoir fait vendre davantage de jean's ", aurait affirmé un jour l'auteur de Naked Lunch. Ainsi va la société marchande : elle n'enrichit les artistes que pour mieux pouvoir ensuite les mépriser.

Le marketing moderne a repris toute les vieilles recettes du commerce du rock pour faire la colossale fortune des World Compagnies. Parce que le commerce du rock représentait déjà la quintessence de l'achat hédoniste né avec la société de consommation. Il ne se pose pas en rupture, il en développe au contraire toutes les logiques et tous les artifices.

OK. Quelqu'un nous a vendu la révolte lyophilisée du rock'n roll. Et les valeurs libérales qu'il nous a inoculé ne lui ont pas seulement rapporté beaucoup d'argent ; elles lui ont assurés notre complète passivité. Notre totale soumission. D'ailleurs, si le rock avait porté une once de révolte véritable, nous ne serions pas une majorité à le vénérer, mais une toute petite bande dont les journaux n'auraient jamais entendu parler. Et si le rock n'avait pas été une religion, les musiciens auraient été des copains, pas des idoles. La musique serait passée des uns aux autres gratuitement. Les groupes n'auraient joué que pour le seul plaisir de se produire. Pour la seule joie de faire cercle. Ainsi le support de nos révoltes adolescentes fut-il avant tout un moule dans lequel nous apprîmes - et sur le bout des doigts - les règles et usages du parfait petit consommateur moderne.

Le rock a maintenu des rêves suffisants pour neutraliser toute possibilité d'action. Le rock est devenu un bobo à catogan roulant 4x4 rutilante et déportant toute la société chaque fois un peu plus sur la droite. Et Simon Foster, guitariste du groupe Metallica devenu comptable, peut poser aujourd'hui fièrement en costard cravate pour une pub Renault avec le slogan : " Il y a des tournants qu'il faut savoir prendre ". Tout ça vous a tout de même comme un furieux relent de collaboration.

 Le rock est un mythe et comme tout mythe il fonctionne sur l'adhésion spontanée ; en cela il fait l'économie de la singularité de celui qui écoute, le dispense de sa propre expérience. De quoi parle le rock, depuis les origines ? D'errances, de sexe, de femmes et de villes natales, de perpétuel désir d'ailleurs et d'improbables retours. Comment ne pas ressentir vraiment, au plus profond de soi, cette tension particulière du rock, entre énergie folle et désillusion, qui donne parfois, et si souverainement, la sensation du détachement et de la liberté ? Et c'est chaque fois comme si l'on avait déjà vécu tout cela ; comme si la tension émotionnelle du rock nous dispensait de notre propre expérience. On est embarqué avec le musicien, au bout de sa route, dans son errance à lui, avec ses femmes perdues et son perpétuel désir de sexe et de liberté. On est lui. Parce qu'à partir de ces archétypes l'identification ne peut être qu'immédiate ; qu'il parle des émotions qui, à des degrés divers, sont aussi les nôtres. A ce titre il soulage notre inconscient et nos non-dits. Mais au final, comme le dit Michka Assayas, " les groupes ont rendu la vie plus décevante encore en faisant croire que le rêve était plus fort que la vie. Le rock a planté dans l'humanité les germes d'espoirs démesurés".

Dans l'une de ses plus belles chansons (une reprise saisissante de Jackson Browne qui parle d'une rencontre avec une belle qui file avec le batteur du groupe), Francis Cabrel chante, en fin musicologue : " Ce soir quand même j'ai compris, faut pas dire à qui je ressemble, faut dire qui je suis " (Rosie - Album Sarbacane, 1989). Dans la chanson le narrateur perd la fille mais saisit l'enjeu véritable : ne pas se perdre à soi-même. Passer de l'apparence identificatoire à son être véritable. Nous n'avions pas vu que ce qui ne libère qu'à demi emprisonne pour toujours.

Le rock nous aura appris la religiosité consommatoire plus que la rébellion. Après avoir transformé son énergie vitale en puissance marketing et troqué son perfecto à clous contre un complet-veston, il nous a plongé dans une fantaisie qui nous a fait passer le goût du réel, donc le goût de la lutte ; puis il a égaré le ticket de vestiaire où nous avions laissé notre identité singulière. Pour finalement, crânes luisants des conseils d'administration, exiger de nous les 15% annuels que l'on doit habituellement aux actionnaires.

Le voilà à terre. A deux doigts d'y passer pour de bon.

Dans le film documentaire de Michael Moore Fahrenheit 9/11 (2004), des soldats américains en Irak se galvanisent en écoutant du screamo rock à fond sous leur casque lourd juste avant de passer à l'attaque. Cette fois la ligne est franchie. La musique des grandes marches pour les droits civiques s'est transformée sous nos yeux en arme à stimuler la tuerie. L'échec du rock'n roll, en tant qu'alternative, pourrait-il être plus complet ? Dans sa chanson Honest with me (Album Love and Theft, 2001), Bob Dylan résume : "Autant de souvenirs, ça peut vous étrangler un homme… Mais je ne regrette rien de tout ce que j'ai fait. Je suis heureux de m'être battu ; j'aurais seulement aimé qu'on gagne ".

Tant et tant de trahisons. Pourtant il reste, au milieu de cette si parfaite débâcle, cette musique qui nous a donné la force de survivre à nos quinze ans. Parce qu'elle garde, dans un coin, tout au fond, la cadence sacrée des chaînes que l'on brise, la ferveur du possible et ce rythme de wagon qui file librement sous les étoiles du grand nulle part.

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17 mai 2007 4 17 /05 /mai /2007 09:59

Station Massy-Pal, une vieille connaissance qui m'aborde. Souvenirs lointains estampillés 80's : l'Utopia (Jean-Jacques Milteau et Verbecke à l'affiche), par moins quinze rue de l'Ouest, l'éternelle histoire de la barrette de shit, le panier à salade de trois heures du matin et chanter L'Internationale sous les coups. 

- Salut, qu'est-ce que tu deviens ?

- Je suis dans le journalisme.

-Merde! Moi qui croyais que tu voulais écrire !

 

 

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17 mai 2007 4 17 /05 /mai /2007 09:36

Le roman industriel. La domination sans partage du style pompier dans la narration actuelle. Couper cours. Mes dernières lectures en signes de piste : La vie secrète de e.robert padleton, de Michael Collins chez Bourgois (pour la description des paysages froids de neige sale et de ciel bas, pour cette fiction au service d'une vraie quête stylistique); Wittgenstein et les limites du langage,  de Pierre Hadot (chez Vrin, facile à lire et indispensable) ; Le Silence des Livres, de George Steiner (une pépite) ; Waiting Period, de Hubert Selby Jr. (10/18); Une carte n'est pas le territoire, d'Alfred Korzybski (aux excellentes éditions de L'Eclat); Les villes invisibles, d'Italo Calvino (Point-Seuil, lu après avoir vu la belle expo de la station Luxembourg). Relecture éblouie : L'Amant de Lady Chatterley, de DH.Lawrence (à relire à l'aune de l'effacement progressif de la nature, merci Madame Ferran). Abandonnés sans remords : Ecstasy de Murakami, et Démolir Nizar de Chevillard, pour les mêmes raisons : ce sentiment que l'auteur s'y pastiche lui-même.  

En cours : Le Tunnel, de William H.Gass. La vague certitude qu'un tel ovni ne peut décidément pas être écrit par un écrivain français. Qu'il fallait l'assurance d'un succès déjà éprouvé ailleurs pour oser publier ça (superbe traduction de Caro). Mais excellente surprise de voir que de tels textes peuvent continuer à circuler, en dépit du tsunami réactionnaire sur les Lettres françaises.  

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16 mai 2007 3 16 /05 /mai /2007 14:58

Je rencontrai Kenneth White à l'automne 1983, un soir de pluie à la Sorbonne, après une lecture donnée à La Madeleine. Après avoir passé l'année à lire sa poésie entre deux récits de Jack Kerouac (les minauderies de Robbe-Grillet et le Chomsky de la grammaire générative m'emmerdaient alors passablement), j'avais décidé de plaquer l'université de Caen et de partir sur les routes pour affiner mon enseignement. Et pour goûter le vent. Plus tard il y eut nos rencontres de Gwenved sur la côte de granit rose et ce beau numéro de la revue Terriers (Serge Velay). En 1989 Kenneth White fondait Les Cahiers de Géopoétique ; je fis partie d'un vague comité de rédaction. Là n'est pas l'important. Seule compte cette approche silencieuse de la lisière. Bien sûr, dans mon livre La Tentation des Dehors, sous le titre " Géopoétique de Kenneth White ", j'ai consacré quelques pages à sa revigorante poétique. Je persiste à croire que celle-ci concentre en elle, en dépit de certaines impasses manifestes (mais quelle œuvre n'en connaît pas), bien des ferments pour un nouveau départ littéraire. Conversations dans l'air vif. 

 

 

Kenneth White : Sur le plan littéraire, c’est le surréalisme qui m’a  attiré en France, parce qu’il posait les questions radicales. Il cherchait un autre espace qu’un espace purement littéraire. C’était un mouvement de fond, qui n’a peut-être pas abouti, mais qui posait les bonnes questions. Car avec son héritage du XVIIème siècle, la littérature française me semble parfois trop écrite, sur-littéraire. Cela dit j’aime bien une vigueur intellectuelle, et ça c’est français ; j’aime bien Descartes ; sa pensée est néfaste mais il a une énergie mentale formidable ! Ce que j’aimerais, c’est allier une certaine rigueur intellectuelle à des énergies libres, à un élémentarisme qu’on trouve chez certains Américains.

 

K.W : J’attache beaucoup d’importance au mot de « culture », que je n’entends pas au sens de quelque chose d’imposé, mais comme un espace à ouvrir : un espace de vie. La culture, pour moi, c’est le langage qui dit cet espace là. Je trouve que les programmes présentés comme « culturels » sont souvent d’un ennui mortel ! Parce qu’il n’y a aucune énergie, aucune vigueur : c’est guindé, fat, c’est poseur et pesant. Il faut redonner au mot « culture » toute son énergie. Prenez un mot comme « intellectuel ». Voilà un mot qui évoque chez nous quelque chose de desséché et d’existentiellement un peu creux. Tandis que les Chinois, pour « intellectuel », utilisent un mot qui signifie « l’homme du vent et de l’éclair » : voilà quelque chose !

 

K.W : Je crois que d’une manière générale, dans la culture occidentale, nous sommes séparés du monde depuis très longtemps. Le christianisme, mais aussi une certaine pensée grecque, nous ont séparé du monde. Nous avons tendance à vivre dans une sorte de cinéma mental, renfermés dans notre « personne ». J’essaie pour ma part de retrouver ce contact avec la nature qu’avait un vieux Grec comme Héraclite, qu’avaient les Amérindiens, certains Japonais, certains Chinois taoïstes. On vit mieux lorsqu’on est à la dimension du monde. Je n’aime pas cette idée selon laquelle on est enfermé dans notre petite personne et qu’on « s’exprime ». Non. Il y a un monde à dire. Un monde, là-dehors.

 

K.W : Je crois que nous pouvons essayer aujourd’hui de sortir du modernisme, qui pour moi commence avec Descartes et la séparation de l’esprit et de la matière. Le post-modernisme serait une manière plus synthétique de penser. Il s’agit d’écrire d’une autre façon. Je voudrais écrire dans une manière proche de la chorégraphie : que ça saute rapidement d’une chose à l’autre, que l’esprit soit toujours en éveil. On a dit que j’avais peut-être inventé une autre forme de livres. Un romancier fait des romans, un essayiste des essais, un poète des poèmes. Dans chacun de mes livres, il y a un aspect des trois : des pensées, quelquefois très rapidement, une petite phrase en buvant un café, qui illumine soudain le contexte. Et puis des bribes de poèmes. Ce sont des livres indéfinissables, comme la vie.

 

K.W : Je ne suis pas un voyageur systématique : je n’ai pas la bougeotte ! Il ne s’agit pas pour moi de couvrir du terrain. Je passe autant de temps dans ma bibliothèque que sur les routes. Je suis un nomade intellectuel, ou un intellectuel nomade ! « Etre sur la route sans avoir quitté la maison, être à la maison sans avoir quitté la route ». Tout ce que j’essaie de faire, dans ce que j’écris, dans ma manière de vivre, c’est d’être au monde.

 

 

 

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15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 21:53
Provocare c'est " appeler au dehors ". 
C'est là que nous allons.
 

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15 mai 2007 2 15 /05 /mai /2007 21:42

Il est parti à pied en direction de l’Inde ; puis trouvant la Grèce sur son passage, il décida d’y élire domicile.

 

Il vécut à Patmos, île la plus lointaine des Cyclades. On dit qu’elle fut habitée par Saint-Jean, celui qui rédigea, un jour de blues sans fond, son Apocalypse déjantée.

 

Il quitta les îles grecques en 1966, à l’arrivée des colonels.

 

Son physique de moine paillard, sa voix de ruisseau intarissable lui attirait partout l’amitié spontanée des simples comme des lettrés.

 

De  lui me restent ses livres, pas si nombreux – et une lettre ; une carte postale de Grèce plus précisément (il s’excusait d’ailleurs de la médiocre qualité photographique), pays depuis lequel il m’envoyait son salut plein de joie et de solaire connivence.

 

Je garde aussi en mémoire sa Sourate Dernière : « Trente années d’écriture. La vie et l’écriture. L’amour et l’écriture. L’ailleurs et l’écriture. Pas d’ambition. Pas de concessions. Peu d’argent. Beaucoup d’amour. Beaucoup d’amis. Pas de calculs. Refus des gloires enviées. Des itinéraires préparés. Des chemins publics. Des compromissions. Des institutions. Ecrire seulement pour être. Pour s’engager. Vers les autres. Avec les autres. Ecrire pour dé-river de l’homme ancien. Ecrire pour dériver vers l’homme à naître ».

 

Je ris à la pensée d’avoir de si bons maîtres. Je ris de les savoir au-delà des disparitions. Et vous salue, Jacques Lacarrière.

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