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16 décembre 2013 1 16 /12 /décembre /2013 14:56
Un anthropologue étudiant une tribu d’Afrique proposa un jeu aux enfants : il plaça une corbeille de fruits près d’un arbre et déclara que le premier arrivé remporterait tous les fruits. Puis il donna le signal de la course. Quelle ne fut pas sa surprise de constater que tous les enfants couraient en se donnant la main, et qu’une fois arrivés ceux-ci partagèrent équitablement les fruits entre eux ! Lorsque l’anthropologue leur demanda la raison de leur comportement, les enfants répondirent : « Ubuntu ! ». Ubuntu, dans la culture locale, signifie « Je suis parce que nous sommes ». A quoi bon un vainqueur unique, si tous les autres sont malheureux ? Dans son livre programmatique « Une nouvelle conscience pour un monde en crise – vers une civilisation de l’empathie » (Actes sud-Babel, 2012), Jeremy Rifkin commence par décrire le soir de Noël 1914, lorsque les soldats ennemis sortirent peu à peu de leurs tranchées pour venir chanter et trinquer ensemble – des dizaines de millier d’hommes pactisant paisiblement sous la lune froide au milieu du champ de carnage. L’humain triomphant, même pour un temps si bref, de la guerre, des ordres et du chaos. L’empathie comme fondement des relations humaines est certainement l’une des bonnes nouvelles les moins colportées. Parce qu’elle remet en question l’ensemble de nos idées concernant le « vivre ensemble », et contrevient à l’idéologie dominante de la compétition qui promeut depuis toujours, et tous domaines confondus, les plus violents, les plus roublards ou les plus assurés d’entre nous, au détriment de toute autre qualité. Un néo-darwinisme superficiel a ainsi pris l’habitude de régner sans partage sur notre façon de concevoir la marche de la société. Le darwinisme social, théorisé par Herbert Spencer et selon lequel « toute protection des faibles est un handicap pour le progrès social », fut dénoncé par Darwin lui-même. Si celui-ci a bien parlé de « sélection naturelle », il n’en a pas moins souligné que la sociabilité et l’empathie étaient aussi des moteurs de l’évolution. Le darwinisme social, lui, servit de caution pseudo-scientifique au racisme, au colonialisme, à l’eugénisme, au sexisme, au nazisme et même au paternalisme – pour ne rien dire de certains modèles économiques toujours en cours. Il faudrait un faible puisque il faut un fort, un perdant puisque il faut un vainqueur. Et l’un comme l’autre méritent leur sort, comme si les règles du jeu étaient dès le départ les mêmes pour chacun. Dans cette pensée viciée, fautive et mensongère s’enracinent une bonne part de nos archaïsmes contemporains. En 1996, un neurologue de l’université de Parme, Giacomo Rizzolatti, fit par hasard une découverte majeure qui, là encore, fut étrangement passée sous silence. Etudiant chez le singe l’activation de ses neurones tandis que celui-ci ramassait une cacahuète, il fut surpris de constater une activation identique lorsque le singe observait le scientifique en train de ramasser lui-même une cacahuète. Cela tendait à prouver qu’il existe un transfert des aires visuelles aux aires motrices. La compréhension d’une action apparaît comme une intériorisation où celui qui observe fait l’expérience de l’action à laquelle il assiste, comme s’il l’accomplissait lui-même, afin d’en percevoir l’intention. Les neurones ainsi concernés furent baptisés des « neurones miroirs ». Ils furent également découverts chez l’homme en 2010. Aussi appelés « neurones empathiques », leur stimulation permet à chacun de comprendre l’action à laquelle il assiste (à la fois ce qui est fait et pourquoi cela est fait) en ressentant lui-même ce que ressent l’autre. Les « neurones miroirs » permettent d’articuler l’action et la représentation. Ils entrent également dans la genèse du langage en tant qu’ils permettent le partage d’une signification. En cela ils seraient à la racine de l’intersubjectivité, c’est-à-dire de notre rapport (compréhensif) aux autres. Pour confirmer ces découvertes, on a également découvert qu’un défaut de neurones miroirs était largement impliqué dans des pathologies telles que l’autisme ou la schizophrénie. Ces « neurones miroirs » ne vont pas sans poser des problèmes sociaux. Si l’imitation du désir de l’autre renforce mon désir, elle peut également être source d’orgueil, de rivalité et de violence. Mais cette dimension mimétique est aussi un puissant stabilisateur social, favorisant le conformisme et la soumission. Cependant ils sont aussi ce par quoi cet autre placé devant moi m’importe et m’enseigne quelque chose. Voilà pourquoi nous vivons en société. De récentes études démontrent que les personnes à statut social élevé font preuve de moins d’empathie que la moyenne, allant jusqu’à des comportements franchement antisocial, ou encore une forte tendance à s’attribuer des mérites qu’ils n’ont pas (« je me suis fait tout seul »). Cependant des expériences (Paul Piff, Berkeley) démontrent que lorsqu’une personne à statut social élevé joue un rôle de pauvre dans des jeux, elle retrouve naturellement une attitude plus empathique. L’ancien monde voulait produire et transformer. Le nouveau entend préserver et partager. Les deux logiques ne sont plus compatibles : il faudra donc que quelque chose se passe. Pour Jeremy Rifkin, pas de doute : « la civilisation empathique est en train de naître ». Serions-nous en train de redécouvrir la sagesse de l’Ubuntu ?

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Published by Gérard - dans Chemin faisant
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