Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 14:34

Les « Trente Glorieuses » : l’expression désormais consacrée est née en 1979 sous la plume de Jean Fourastié, ancien commissaire au Plan de Jean Monnet. Elle désigne la période qui va de l’après-guerre au premier choc pétrolier, de 1945 à 1973 : croissance forte, promotion sociale et plein emploi. Une période décrite par Fourastié à la fois comme brillante quant au climat d’idées et révolutionnaire quant aux dynamiques de changement mises en œuvre. Bref un âge d’or dont il faudrait être fatalement nostalgique.

Si dans l’immédiate après-guerre le démarrage de la France dans sa course à la modernité est plutôt lent, l’impulsion du Plan Marshall est donnée, et les besoins sont immenses. L’exode rural se termine. Le capitalisme a muté : depuis la disparition du franc-or en 46, les rentiers ont du plomb dans l’aile. Le capitalisme est avant tout industriel, il est fondé sur le travail localisé dans des bassins d’emplois et la création d’une multitude d’activités de base que la reconstruction rend nécessaires. Entre 1945 et 1973 la production industrielle a été multipliée par 4, la population urbaine par 2. Le pouvoir d’achat des Français connaît une hausse annuelle de plus de 4% : il va doubler en vingt ans. Profitant de la hausse continue des salaires et de l’inflation, du crédit pas cher et de la proportion modérée des dépenses contraintes (immobilier, etc.), la population accède à un niveau de confort inconnu jusque-là. Les constructions s’érigent un peu partout pour remplacer les habitats insalubres, les usines tournent, l’ascenseur social fonctionne à plein, l’électroménager « libère » la femme (comme on dit alors). De 2 millions d’automobiles en circulation on passe à 16. Les membres de la classe moyenne, souvent issus de couches défavorisées nouvellement installées en ville, découvrent le bonheur de voir s’élever, grâce à l’instruction publique, ses enfants au-dessus d’elle. Le revenu moyen, qui équivalait en 1950 à moins de la moitié du revenu d’un Américain, a quasiment rattrapé son retard en 1973. A partir des années 60, grâce aux gains de productivité, le temps de travail diminue. Avec une croissance à 5%, voire 7%, la France se place devant les Etats-Unis (3,5%) et la Grande-Bretagne (2,7%). Fort depuis les années 30 d’un Etat dirigiste et modernisateur, notre pays connaît un spectaculaire redressement. En 1960, avec ses premiers essais nucléaires dans le Sahara algérien et sa politique de dissuasion, la France s’impose comme l’une des toutes premières puissances mondiales.

Aujourd’hui tant de prospérité fait rêver. La consommation est en berne, les emplois sont délocalisés ou précarisés, l’économie-casino a changé la donne. Certains attendent le retour de la croissance, mais la croissance telle que nous l’avons connue ne reviendra pas. Les nouvelles technologies ont réinjecté une certaine dynamique d’équipement, mais les marchés ont été trop rapidement saturés pour favoriser une reprise durable. De fait, les nouvelles technologies peinent à se hisser au niveau d’activité que les autres grandes révolutions industrielles (électricité, machine à vapeur) ont généré. Quant au pouvoir d’achat, il n’a été maintenu artificiellement que par les gains de productivité, c’est-à-dire par l’automation, le dumping social et la délocalisation. Avec pour principal dommage collatéral un chômage de masse à perpétuité. Le consommateur a tué le salarié. Le processus de rattrapage entre catégorie sociale est quasiment à l’arrêt : jamais les disparités n’ont été aussi grandes, ni aussi irrévocables. C’est d’ailleurs ce qui explique les mauvais résultats de la France dans tous les classements internationaux. Pire que tout : le réseau a remplacé le mérite individuel. Les accès réservés sont partout, les chemins d’accès nulle part. Le petit monde des « happy few » se partage les places, tous domaines confondus, et maintient une forte cohésion de caste. Et pendant que les Peoples font bloc, le peuple, lui, se fragmente dans le communautarisme et la défiance de tous contre tous.

Comment s’étonner alors de l’immense vague de ressentiment qui convulse actuellement le corps social ? Pour le ménage lambda, le poids des dépenses contraintes à plus que doublé depuis la fin des années 70. Le temps de rattrapage entre ce qu’il faut bien continuer à appeler « classes sociales » a été multiplié par… 10 : une vie n’y suffit plus ! La promotion sociale qui a été donnée aux baby-boomers est désormais refusée à leur descendance. Tandis qu’on assiste à la gentrification quasi-totale des centres villes, banlieue et péri-urbain sont en état de choc et laissés à l’abandon. Ultime paradoxe : alors que l’écart se creuse, socialement et communautairement, entre les individus, l’image du bonheur et de la réussite devient chaque jour plus lisse et univoque grâce aux effets conjugués du consumérisme hystérisé et de l’omnipotence médiatique. Une société de plus en plus normative se met en place au moment même où les individus qui la composent revendiquent de plus en plus leur différence.

Force est de constater que rien, dans les discours dominants, ne fait sérieusement place à une quelconque diversité. Au point que l’existence même d’une classe moyenne, cette extraordinaire machine à intégration, est clairement remise en cause. Si l’on a pu penser un moment que cette classe moyenne était le pivot de la société (Henri Mendras parlait de la société comme d’une toupie tournant autour de son axe et se déterminant par rapport à elles, les classes moyennes), certains prédisent à présent son éclatement pur et simple. Autant dire la fin d’un très puissant stabilisateur social.



L’invention des « Trente Glorieuses » : une construction idéologique

 

Aussi le recours à l’âge d’or est-il un refuge commode pour mieux éluder les questions que nous pose notre présent. Pourtant, à bien y regarder, les résultats flatteurs des « Trente Glorieuses » cachent une réalité autrement plus complexe et contrastée.

Ce merveilleux moment de progrès et de prospérité partagée que l’on désigne par ces « Trente Glorieuses » doit en fait son origine, doit-on le rappeler, à un conflit mondial (65 millions de morts), ainsi qu’à l’acceptation d’une dépendance militaire, économique, politique et culturelle envers les Etats-Unis (le plan Marshall). Il s’inscrit en fausse rupture avec le gouvernement de Vichy dont il a pourtant continué à utiliser de nombreux fonctionnaires zélés, à l’exemple de Maurice Papon : il y a bien eu continuité technocratique avec l’Etat collaborationniste. Ce moment béni reste également indissociable de la politique coloniale, puis néocoloniale, d’une France qui n’hésite pas à s’approprier des ressources naturelles (notamment le pétrole et l’uranium), quitte à maintenir des états féodaux au gré de ses intérêts : ce que l’on a appelé la « Françafrique », du reste toujours bien vivace.

Selon certains spécialistes (Rémy Pawin et Christophe Bonneuil notamment), cette invention des « Trente Glorieuses » ne correspond aucunement à la vérité historique, ni sur le plan économique, ni sur le plan social. C’est au mieux une nostalgie fin de siècle, au pire une tentative de réécrire l’Histoire. Et le consensus qui l’entourait jusqu’à présent commence sérieusement à se lézarder.

Car tout n’est pas rose dans la France de l’après-guerre. Il faut en effet attendre le début des années 50 pour manger à sa faim (la fin des tickets de rationnement date de 1949), et le milieu des années 60 pour que les biens d’équipements fassent véritablement leur entrée dans la vie quotidienne des Français. Vers la fin des années 50, moins de 30% des Français estiment que leurs conditions de vie vont s’améliorer. L’optimisme ne constitue donc pas l’arrière-plan de la période, loin s’en faut. La guerre d’Algérie et la question coloniale pèsent très lourdement dans le climat d’alors. Il faut attendre 1967, un an avant la fièvre de mai, pour trouver 50% de Français prêts à déclarer leur optimisme. Cependant celui-ci déclinera dès 1975, à la faveur des chocs pétroliers. On ne peut donc pas parler de trente ans de bonheur et d’insouciance : à peine une petite parenthèse enchantée qui aura duré moins d’une dizaine d’années, entre 1967 et 1975.

Derrière la vision idyllique la réalité historique de cette époque nous apprend bien autre chose. Il est exact que cette période de mutation profonde mérite son appellation de « révolution » : une révolution pendant laquelle les technocrates, toutes tendances politiques confondues, vont s’affranchir progressivement du parlementarisme au nom du progrès. La rhétorique de la modernisation nécessaire est en effet le type même de la fausse évidence qui ne nécessite ni concertation ni débat contradictoire. On se passera donc de la démocratie ! De fait la critique sociale objective la mieux argumentée, tout comme les mises en garde scientifiques les plus sincères, ont été soigneusement étouffées les unes après les autres, y compris a posteriori, par les historiens eux-mêmes. L’esprit des luttes a été méprisé, folklorisé ou purement nié (Mai 68, Larzac, Lip…). Des expressions aussi vagues que « progrès », « modernité », « archaïsme », « retard français », « adaptation nécessaire de la France au monde moderne » sont là pour ne rien dire des groupes sociaux qui sont par elles engagés, pour ne rien dire des actes et des valeurs qui sont à travers elles effectivement impliqués, pour ne rien dire des décisions prises au nom de tous et dont elles servent de paravent secret.


Si elle fait le régal de la presse et des politiciens, cette novlangue empêche le commun des mortels d’avoir prise sur son propre présent, parce qu’elle confisque les éléments du débat et affirme ses arguments comme d’indiscutables évidences de bon sens. Or le débat aurait été pour le moins légitime. Cette période fut d’abord et avant tout l’expression d’un choix de société qui nous engage toujours, nous et les générations futures. A y regarder de plus près, le bilan énergétique, environnemental et sanitaire de ces fameuses « Trente Glorieuses » s’avère catastrophique : 75 000 morts par silicose, 100 000 par l’amiante, etc. Cancers, troubles respiratoires et maladies neurodégénératives explosent et continueront d’augmenter encore longtemps, avec des responsables pourtant bien identifiés : pesticides, herbicides, particules lourdes contenues dans les carburants, alimentations, pollution…

Sur un plan économique, la production a certes augmentée, mais le rendement énergétique se dégrade : à la fin de ces fameuses trente années glorieuses la France est deux fois moins efficace qu’au sortir de la guerre pour convertir la matière brute en revenu national. Sur un plan social, une rupture grave s’est instaurée entre salariés et détenteurs de capitaux ; et les inégalités ont recommencé à progresser fortement (or on sait que le bien-être repose principalement, non sur la richesse, mais sur le sentiment d’équité). Sur un plan écologique enfin, les ressources ont été sacrifiées et gaspillées de manière irréversible, l’espace dévasté sans discernement (d’où des phénomènes d’inondations amplifiées et de vents violents). Le dérèglement climatique nous a fait entrer collectivement dans ce que certains scientifiques appellent l’anthropocène : ce moment géologique où l’action de l’homme perturbe gravement la nature au point de la mettre en péril. Les « Trente Glorieuses » ont été ce moment très particulier où nos édiles ont décidé entre eux d’hypothéquer l’avenir au profit exclusif d’une vision du monde radicalement utilitariste, techniciste, productiviste.

 

Pour peu que l’on sache se débarrasser des révisionnismes idéologiques, les « Trente Glorieuses » seront certainement appelées un jour les « Trente Piteuses » ; car les choix technocratiques dont elles ont été le théâtre, et qui régissent encore profondément notre société sur le plan économique, social et environnemental, se révèlent chaque jour un peu plus désastreux. Et pas seulement en matière écologique. Technique, automation, production en série et surtout réduction productiviste de l’existence humaine ont instauré un régime où l’intériorité du sujet se trouve perpétuellement confronté à sa propre négation. La subjectivité est-elle soluble dans le machinisme ? Les machines pensent-elles à notre place ? Et si nous étions entrés dans l’ère de « l’individualisme sans sujet » ? C’est ainsi en tout cas que les philosophes « postmodernes » des années 70 (Deleuze en tête) ont pu parler de la « disparition du sujet ». Sujet dont on datait la naissance de l’époque des Lumières. De là à dire qu’il y a une part d’obscurantisme dans ces trente ans qui ont changé la France, il n’y a qu’un pas. Nous le franchirons allègrement. Car cette modernité, par son matérialisme fondamentaliste, a jeté au néant toute spiritualité, provoquant par là même le réveil des fondamentalismes religieux. C’est précisément par cette faille que s’inaugure, le 11 septembre 2001, le siècle dans lequel nous vivons aujourd’hui.

 

La critique, on le voit, est nécessaire. Elle ne doit pas porter seulement sur la répartition des fruits du progrès ; elle doit porter sur le sens du progrès lui-même. Ainsi, ni la disparition de la grande pauvreté, ni l’injustice de l’accès aux ressources, ni l’épanouissement personnel des individus, ni la préservation des écosystèmes n’ont jamais été à l’ordre du jour ; ils auraient été pourtant de beaux enjeux de progrès. Dès lors, de quel progrès parle-t-on ? L’expression « Trente Glorieuses » ne fait pas que désigner une période, elle en instaure de manière autoritaire le triomphe inquestionnable. Evacuant toutes ses externalités négatives : la crise de la civilisation occidentale ; le retour des fondamentalismes ; le désastre écologique en cours. Elle est un élément clef dans la stratégie de propagation du discours technocratique ambiant dont nous constatons chaque jour un peu plus les impasses. Mais à quelque chose malheur est bon. Car l’époque qui est la nôtre, aussi troublée soit-elle, est aussi celle de la prise de conscience, et donc celle du retour du sujet. Sera-t-elle aussi celle du sursaut ? La réponse à cette question donnera l’exacte mesure de notre avenir collectif.

Gérard Larnac

Partager cet article

Repost 0
Published by Gérard - dans In extenso
commenter cet article

commentaires

laine 07/06/2017 20:31

La suite : les 45 piteuses.......

Nafaa 01/03/2015 22:58

article tres interessant,merci.