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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 15:17

 

 

 

P1000450.JPG17 mars - sorti de l'aéroport de Newark Liberty sur les dix-huit heures. La journée a dû être belle sur les îles. Un ciel légèrement voilé, lumineux encore. Le traditionnel bouchon avant le Holland Tunnel pour entrer dans Manhattan mais presque tout de suite le Village. Ce soir New York fête la Saint-Patrick, le défilé a eu lieu un peu plus tôt dans l'après-midi. Dès la nuit tombée les bars débordent de jeunes gens rieurs, la chopine à la main, garçons et filles vêtus de t-shirt vert aux couleurs de l'Irlande, parfois en prime un petit chapeau en plastique vert bien ridicule sur la tête. Ici ce soir chacun se sent Irlandais et c'est à ça qu'on reconnaît une nation. Première marche main dans les poches, à humer l'air, histoire de me mêler à tout ça. D'abord l'inspection générale : le Back Fence, le Bitter End, le Terra Blues, le Blue Note, le Castaway - et The Little Lebowsky, endroit totalement voué au culte du Dude des frères Coen. Le Figaro Café où Kerouac faisait la plonge, remplacé par un fast-food mexicain et qui s'était déplacé un peu plus haut dans la rue, a cette fois totalement disparu du paysage. Envie d'entrer partout, alors je reste comme ça sans entrer nulle part - il fait bon sous une pleine lune à peine voilée - être seulement ce flâneur qui passe.

 

Dans l'avion, tandis que je m'empiffrais des derniers films que je n'avais pas encore eu l'occasion de visionner (Le Discours d'un Roi, puis le dernier Clint Eastwood, puis le dernier Tavernier, et même un bout du dernier Stephen Frears) ma voisine révisait sa conférence. Lu une citation de Mondrian disant en substance que l'idée doit être contenue dans la plastique, et non dans la représentation. Me plaît assez. Quelque chose pourra-t-il jamais nous rendre le monde derrière l'hypertrophie de la représentation, derrière l'hébétude de l'interprétation, l'hallucination du solipsisme ? Sans doute pas ; mais nous pouvons tenter le coup.

 

Les mauvaises nouvelles en provenance du Japon m'avaient à moitié arraché la cervelle. Je cherchais un peu d'air. Que l'esprit se charge d'un peu d'espace. Que le corps suive. Que tout ça se reprenne. Lecture : "La Carte de Guido", le dernier Kenneth White. A recommander. Et puis "Furie", de Salman Rushdie. Un peu Julia Kristeva aussi : "Etrangers à nous-mêmes". Et puis Butor : "Intervalle". Sur mon passage les Fallout Shelters, les abris anti-atomiques des années 60 (la crise de Cuba) dont les plaques caractéristiques sont toujours là par endroit, revêtent cette année une signification particulière et me glacent d'effroi. Mais la marche c'est un pas devant l'autre, pas vrai ?

 

 

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18 mars - Lumière, chaleur sur Manhattan. Washington Square - Brooklyn à pied par le Williamsburg Bridge et son rafus de tempête - puis remonter jusqu'à Central Park (pour lire White), puis redescente sur Greenwich Village. Rentré fourbu dans cette petite chambre du Washington Square Hotel - une belle lumière orange, venue du dehors, accompagne un instant ma lecture.

 

Recentrer son attention. Redonner son poids à chaque être, chaque chose, chaque regard, chaque geste, chaque pensée... Entrer dans une précision radicale ; comme un arc qui se tend. C'est un peu comme ces lunettes que je porte maintenant, et qui sont aussi pour moi une façon de poser le cadre. Nous vivons si faussement, gauchis, désemparés, décentrés, jamais dans l'axe, perdus dans l'agitation, la médiocrité de nos intentions et la dispersion permanente de nos percepts. Nous nous retirons progressivement en nous-même, effacés, réduits à rien - ou au contraire aveuglément soumis à d'impérieuses et dérisoires ambitions. Relier. Rassembler ce qu'on a voulu disperser. Composer pas à pas notre petite cosmogonie personnelle pour se sentir à nouveau au contact et au centre - en chaman qui danse.

 

 

 

19 mars - Lumière toujours, mais vent arctique. Je suis le pérégrin d'une religion pas encore définie - et qui n'est pas une religion, bien sûr, mais une pensée illuminante venue du plus profond de cette triste condition qui consiste à vivre en pleine conscience et qui serait, sans elle, vouée tout entière à une forme ou une autre d'auto-destruction parfaitement consentie. Une lumière qui ne parvient qu'aux survivants ; les autres, les plastronnant, pas besoin de perdre son temps à vouloir leur expliquer, ils ne captent rien.

 

Un bol de nouilles chez un excellent Chinois de la 9ème Avenue, pour couper ma déambulation vers l'ancien marché de Chelsea. Pas de licence pour l'alcool mais la charmante serveuse m'assure qu'elle va me trouver quelque chose avec les mêmes yeux que si tout ça concernait ma bite et ses usages (encore) possibles. La ruse consiste à me servir de la bière dans un grand verre teint en jaune pour camoufler la nature du breuvage. Et surprise, aucune trace sur l'addition.  P1000460.JPG

 

Je dirai un jour tout ce que Washington Square représente pour moi. Manhattan tout entier semble déferler sur lui depuis les hauts de la 5ème Avenue, foule pressée, shopping de luxe, cours de la bourse, fêtes branchées, voitures de sport, coupes bon genre, buildings de verre - mais le parc, depuis son arc de triomphe blanc, met un terme aux vanités, stope net le rush et propose un plus vaste contexte. OK, assez déconné, semble-t-il dire. Il déploie en éventail ses hordes d'écureuils et de guitaristes, garde farouchement l'entrée de Greenwich Village, de son panthéon comme de son présent, indiquant par là-même qu'autre chose est possible, qu'on ne se laissera pas faire si facilement - après c'est Bleecker Street des clubs, après c'est Soho des galeries, c'est Little Italy des restaurants, le Chinatown des marchés... Petit monde fourmillant, trépidant de vie, de talent, de courage, d'embrouilles et de mafia mais aussi de grands sages anonymes qui se contentent d'être là, à faire comme si de rien n'était - "Une seule vérité mais tellement de chemins divers pour y parvenir".  Le Village, c'est New York moins la peste ; ou du moins le début de la rémission. 

 

Tronche de décalé horaire. Quand le corps ne sait plus distinguer entre le tôt et le tard, qu'il appartient au temps nu, ce temps hors des horloges, un temps qui n'est ni l'éternel des religions ni l'agenda mécanisés des pauvres hommes, mais simplement le temps, cette expérience à travers laquelle nous passons : bravement. Ce soir la pleine Lune est survoltée. Blancheur presque aveuglante. Vingt ans qu'elle n'est pas passé aussi près de la Terre. C'est le soir de la "SuperMoon", comme on dit ici - et je la contemple de tous mes yeux entre les tours en remontant Laguardia, riant sous cape, pareil à Han shan, ce vieux fou des montagnes.

 

 

 

 

(Copyright Gérard Larnac mars 2011)

 

Découverte à Soho : http://www.jamali.com/gallery
Jamali et l'expressionnisme mystique.

 

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Published by Gérard - dans In extenso
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