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18 mai 2012 5 18 /05 /mai /2012 13:50

 

 

 

L'accident démocratique qui a porté le FN au 2e tour d’une élection présidentielle en avril 2002 marque un tournant de la vie politique en France, et inaugure une séquence chaotique qui ne s’achève (temporairement) que par l’arrivée aux affaires de François Hollande.

 

Cette année-là, le vote FN change de nature ; il devient fortement rural et périurbain. Moins idéologique, plus massivement « protestataire ». De quel message est-il porteur ?

 

Le FN est un fourre-tout où se mêlent les frustrations les plus diverses : nostalgie de l’ordre et de l’autorité, tradition de la droite maurassienne, contre-révolutionnaires, pétainistes, nazis, rapatriés revanchards, OAS, coloniaux, fondamentalistes chrétiens, racistes, antisémites, révisionnistes, paumés… Mais s’il ne s’agissait que cela, le FN n’atteindrait pas ces scores de 20% aux élections. Surtout que certains de ses courants sont trop historiquement datés pour être tout à fait pérennes. En revanche l’inscription géolocalisée du vote FN ne serait pas aussi précise si elle ne constituait pas un véritable signal d’alarme sociétal. C’est sur cet aspect, sans doute le plus à même d’expliciter la massification et la banalisation du vote FN, que nous allons porter notre attention.

 

Rappelons pour commencer que vis-à-vis du FN le monde politico-médiatique a toujours joué l’ambiguïté : ce parti se situe-t-il à l’intérieur ou hors du champ démocratique ? On n’a jamais véritablement tranché. De sorte qu’il a échappé au verrou historique posé sur le pétainisme et la collaboration par le devoir de mémoire. Faute d’une image claire à son égard, et en dépit des procès perdus, on a donc laissé fuser les « traits d’humour » et autres jeux de mots faisant signe vers l’antisémitisme et le révisionnisme (« Durafour crématoire »). A peine relevait-on la fréquentation continue de groupuscules nazis, le salut hitlérien dans les meetings, les références douteuses (« Brasillach, ce poète »)… Folklore ou idéologie ? Le vote FN prolonge cette ambiguïté. Il faudra démêler ce qui relève de la conviction politique de ce qui relève de la provocation, voire de la gesticulation.

 

Pourquoi le vote FN ? Pour inverser le sens des pressions : retourner la pression qu’exerce sur un individu fragilisé une société globale, sans règle (dérégulation) et incompréhensible, au lieu de la subir. Faire payer à la société une école qui a fait défaut sur sa mission essentielle, l’égalité des chances ; une justice qui ne punit que les plus faibles et garantit l’immunité des forts ; une monnaie traditionnelle, le franc, remplacée par l’euro au prix d’une inflation immédiate de 25% qu’on a longtemps niée et dissimulée ;  une économie qui ne produit que des destructions d’emplois pour les uns et le cumul exorbitant de richesse pour les autres ; etc, etc. Voter FN, c’est pour certains faire payer à la société le fait de ne plus vouloir faire société avec eux. Même quand on n’en est pas directement victime. C’est jouer le fantasme de l’unité, de la pureté, de l’immobilité, contre l’éclatement du collectif et la nouvelle culture du changement permanent, du métissage et de l’hybridation qui est en train d’émerger.

 

On constate que le déplacement progressif du vote FN vers les zones rurales et périurbaines est parfaitement contemporain de l’évolution particulière de ces territoires abandonnés et déclinants, déchirés entre global et local, où viennent s’implanter depuis les années 90 de nouvelles populations. Celles-ci sont en partie constituées de catégories sociales déclassées ou en voie de l’être, contraintes de quitter un centre-ville aux coûts devenus inabordables pour s’installer en périphérie, toujours plus loin.

 

C’est la note à régler pour vingt années d’inversion de l’ascenseur social, devenu aux yeux de tous un insupportable descenseur social. La mythologie du progrès continu a volé en éclats. Or elle était le ciment de notre vivre ensemble. L’échec et la pauvreté ont été intégrés par ceux qui en sont les victimes comme une fatalité contre laquelle on ne peut rien, si ce n’est, au moment des consultations électorales, en manifestant un rejet absolu du système. Mettant en doute et en question la notion même de démocratie. Il y a peut-être là une connaissance nouvelle : la démocratie s’achève là où commence sa propre impuissance, là où commence sa propre résignation.

 

Ces zones rurales ou périurbaines, vécues comme des espaces de relégation pour ceux qui ont été chassés des villes et s’y sont installés contre leur gré, sont pour ceux qui les habitaient déjà des territoires soit en déclin, soit inhabitables au sens fort du mot.

 

Selon l’INSEE 73% des Français vivent dans la région où ils sont nés. 95% vivent sous l’influence d’une ville, parfois de plusieurs. Seuls 5% de la population vivent dans l’une des 7 400 communes rurales ou petites villes. Cette péri-urbanité généralisée constitue un phénomène qui s’est fortement accéléré au cours de ces dernières années. On parle alors d’aires : une entité vague, qui dit bien la déterritorialisation à laquelle les Français, même sans bouger, ont été confrontés. Un sentiment de dépaysement chez soi. Dès lors comment pourrait-on retrouver en soi les antiques réflexes de l’hospitalité envers l’Autre, lorsqu’on se vit soi-même comme un étranger sous son propre toit ?

 

Cette culture de la non mobilité qui est celle de l’immense majorité des Français, si elle prépare mal à l’ouverture à l’autre, a toutefois permis aux autochtones de mesurer avec précision, année après année, le déclin de leur territoire. On connaît le constat : désert français où les lieux de rencontre et de convivialité ont tous progressivement disparu (café, restaurant, petits commerces de proximité) de même que les services de base (école, hôpital, poste, pharmacie), lors même que les populations sont vieillissantes (avec notamment le retour des retraités au terme de leur vie active), plus grande sensibilité aux problèmes d’enclavement, de transport et de tarifs des carburants.

 

Les aires marginalisent la commune, reléguée à la place de simple satellite de la ville, avec ses lotissements neufs et ses zones d’activité, la privent de sa propre histoire, de son propre développement endogène. Dans une « aire » la commune n’existe qu’en fonction d’une ville référence. L’ici n’existe plus. Voilà pourquoi est apparu en 1989 un mouvement conservateur tel que « Chasse, pêche, nature et traditions » : pour retrouver le sens du territoire et rompre avec le développement du péri-urbain sur le modèle de la banlieue.

 

Le mode dominant d’habitat du péri-urbain : la maison individuelle modeste. Les péri-urbains sont majoritairement de petits propriétaires, ce qui tend à les rendre attentifs aux questions d’endettement, de spéculation, d’investissement, mais aussi de sécurité. De sorte qu’ils adhèrent plus facilement aux discours libéraux, en dépit de revenus disponibles souvent réduits. Ils constituent une sorte de lumpen prolétariat de l’ultralibéralisme, valorisent la réussite clinquante, le vedettariat, et ne dédaignent pas tenter leur chance au PMU. Ils aiment le fric sans y avoir accès. Donnant suffrages à une droite qui par « rigueur budgétaire » s’emploie à détruire les services publics, leur sentiment d’inconfort existentiel et d’insécurité tient souvent, précisément, au chaos généré par cette même destruction des services publics. Du coup ce sentiment de délaissement et d’insécurité augmente : favorisant le passage vers un vote au profit d’une droite plus extrême.

 

Rejetée toujours plus loin des centres villes par l’augmentation du prix des terrains, une nouvelle population de petits possédants arrive dans des lieux artificiels et sans histoire. C’est en cela qu’on peut les dire « inhabitables ». Des lotissements sans âme fleurissent là où il n’y avait naguère que des champs. Relégués, enclavés, pas desservis par les transports en commun, loin de tout, dépourvus des services publics comme la poste ou privés comme la pharmacie, ces nouveaux territoires « dortoirs » sont coupés de toute culture locale, de toute symbolique collective. Ce sont presque des « non lieux ». Ce manque d’ancrage, ce défaut de terroir crée une conscience vague, flottante, où les propos entendus à la télé prennent une importance démesurée. Cette nouvelle population, influencée par le ressassement médiatique et ses errements,  peut avoir la tentation de s’emparer de la seule force politique apparue comme « nouvelle », disponible : le FN (A ce propos il est à noter que 2012 marque l’émergence d’une force alternative, le Front de Gauche).

 

Et ce d’autant plus volontiers qu’ils ne retrouvent plus dans la droite classique, libéralo-globalisé mais à la française, ce qui en fondait autrefois les valeurs : l’ordre, l’autoritarisme, le nationalisme. Lorsque la droite reprend à son compte ces valeurs de façon crédible, comme ce fut le cas au moment de l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, la pression du vote FN tend à baisser de manière significative.

 

L’habitant rural subit plus que d’autre la pression du regard social. Une pression spatiale parce que l’existence est circonscrite au bourg, à la commune ; une pression temporelle parce qu’on a toujours vécu là, que chacun peut lire entièrement l’histoire de la vie du voisin. Deux déterminismes très lourds, auxquels échappe l’habitant des grands centres urbains. La ville libère du regard de l’autre. Au village, la concurrence est plus rude entre les voisins auxquels on ne cesse de se mesurer depuis toujours, parfois sur plusieurs générations. La ruralité exacerbe ainsi les marqueurs sociaux et les différences (le fameux « esprit de clocher »). Le village tend à réduire l’individu à ses quelques marqueurs principaux, à l’y incarcérer. Lorsque ces marqueurs sont négatifs (le chômeur, le cocu…), l’individu se trouve dans un état de frustration exacerbé dont il est extrêmement difficile pour lui de sortir. Le vote FN, indépendamment de toute pensée politique, peut être un moyen commode d’alléger le poids de ces déterminismes. C’est un attentat euphémisé contre la citoyenneté, dans la mesure où celle-ci n’est pas parvenue à sortir l’individu de sa misère, et où celui-ci n’a pas trouvé de champ collectif où s’assumer. C’est une rupture de contrat social.  

 

La rencontre entre le naturel recours à un âge d’or (« C’était mieux avant ») et le ressassement médiatique (réductible à cinq thématiques majeures : délinquance et insécurité, maladie, haine de soi à travers les chirurgie esthétique, scandales chez les élites, « peoples » tellement glamour) provoque une subculture de l’insatisfaction, de la frustration et de la peur. On privilégie la pureté au métissage, on joue l’ici contre le là-bas. Le discours de l’extrême se renforce. La « préférence nationale », c’est croire en la fin possible de cette distance à soi instillée quotidiennement par la télé : je suis Français, donc je vais bénéficier de cette préférence, j’y suis éligible… L’individu peut à nouveau se penser comme sujet par rapport à un enjeu collectif.

 

L’individuation moderne est passée par là. La télé a remplacé la rumeur, les commérages. Elle a pris leur place. Avec le même crédit : ce n’est pas qu’on y croit, on s’en sert. Ce sont des rumeurs globales, plus locales. Avec une imagerie globale, une langue globale. On a été dépossédé de la culture de l’ici. Le global, avec tout le clinquant de son discours volontariste ultralibéral, se déverse en direct (via la télé, mais aussi internet) dans la réalité locale à laquelle il s’impose en la virtualisant. Une subculture se met en place, hybride de local et de global, mais rendant les contrastes plus saisissants encore. La langue nouvelle, sous influence (les jeunes parlent « banlieue » des centres-villes chics aux villages oubliés), vise des éléments plus généraux. Les références sont planétaires et accentuent les douleurs qui demeurent locales.

 

Le déclin (qui redouble en quelque sorte un mouvement plus général, celui de l’effacement progressif des « grands récits » porteurs de valeurs au profit d’un modèle de société auquel il faudrait absolument s’adapter sans rien dire), c’est avant tout celui des rituels communaux d’appartenance à une collectivité. Un sentiment de honte, et donc de haine du local en déshérence face aux images d’un global triomphant, attirant et surmoderne.  

 

Gardons-nous cependant de céder à un déterminisme purement géographique : il faut tenir compte aussi du degré d’insertion sociale des individus, de leur niveau d’étude, etc. Et puis les populations sont loin d’être homogènes, surtout depuis l’évasion des anciens urbains hors des villes, mouvement somme toute récent et dont nous ne mesurons peut-être pas encore bien toutes les implications.

 

Pour autant la sociologie désarticulée de la ruralité, la sociologie inconstituable des lieux périurbains sont deux éléments propices au vote FN. Il n’est donc pas question d’en stigmatiser les populations, mais de mettre en lumière les difficultés spécifiques auxquelles celles-ci sont confrontées. Les votes FN ne seraient alors là que pour combler un vide, indiquer une absence de réponse et une absence d’Etat. Ce sont plus les balises du vaste chantier qui reste à mener que les signes idéologiques d’un nouveau fascisme à la française.

 

Ce qui n’exclue pas, loin s’en faut, la vigilance. La montée des droites extrêmes agitent l’ensemble des pays européens et la Bavière vient de décider d’autoriser la réédition de Mein Kampf : une première.

 

 

 

Copyright Gérard Larnac mai 2012.

 

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Published by Gérard - dans In extenso
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