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16 novembre 2009 1 16 /11 /novembre /2009 11:43

En réfléchissant à mon intervention de Draveil, j’en suis venu à mieux synthétiser les principes à l’œuvre dans « Le Voyageur Français ». Pensé à Stendhal : « Un roman c’est un miroir qu’on promène le long du chemin ». Sauf qu’aujourd’hui ce miroir est en miettes, de même que le « destin », le « point de vue », le récit, l’homme lui-même. Nous sommes dans nos vies comme Fabrice à Waterloo. Nous ne savons jamais à quoi nous prenons part. Le récit identitaire n’est plus susceptible de se constituer. Le sujet est décentré, jeté hors de lui-même ; par la vitesse, la brièveté des interactions, le temps faussement « réel » des échanges simultanés, l’ubiquité, la globalisation, la complexité, la pléthore de données. Le sujet vit désormais à l’extrême périphérie de lui-même. Il est devenu opaque aux autres, opaque à lui-même. Nous sommes les passants éloignés de notre propre vie (cf dans le livre le monologue de Nanao).

Dans La Communauté inavouable, Maurice Blanchot parle de cette coupure, de cette impossibilité de devenir complètement soi-même. L’être s’éprouve « comme extériorité toujours préalable, ou comme existence de part en part éclatée, ne se composant que comme se décomposant constamment, violemment et silencieusement ».

Le « destin singulier » (titre de la table-ronde de Draveil) ramène en fait ici à la singularité d’un récit qui ne peut plus se constituer. La littérature se jouera donc, dans l’optique qui est la mienne, autour des aventures et expériences nouvelles nées du caractère inconstituable du récit/récit de soi à l’ancienne.

Un homme, Thomas : il revient d’une guerre indistincte, à la recherche du récit de soi qui ferait de lui un héros. Mais la figure même du héros s’est défaite. C’est la fin des grandes fresques épiques. Le « soupçon » de Sarraute, partout. Rien ne parvient plus à se constituer.

Il part : pour le Japon, l’Empire des Signes. Là, ce personnage en panne de récit rencontre Kaoru, veuve d’un poète qui vient de mettre fin à ses jours. Kaoru représente le principe opposé : elle veut remettre en scène le moment du suicide afin de passer avec son défunt époux. Réécrire le destin, refaire récit, réaccorder sa vie aux grands rituels japonais (Le Shinju, le suicide des couples). Il lui faut un figurant : Thomas tiendra le rôle. Grâce à elle, le voyageur français trouve sa place à l'intérieur d'un récit possible. Il devient un personnage, il possède à nouveau un destin singulier. Il se constitue comme sujet à mesure qu’il court à sa perte.

« Le Voyageur Français » pose en tension les éléments du débat. Le récit amazonien, désormais achevé et qui devrait être mon prochain roman, en proposera le dépassement.

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Published by Gérard - dans Traduire le vent
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