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27 septembre 2012 4 27 /09 /septembre /2012 12:37

 

 

Je suis le plus souvent, je le confesse, en retard d’une rentrée littéraire ou deux. Façon de laisser retomber l’hystérie médiatique, mais aussi le prix des ouvrages. Il n’y a guère que mon vieil ami ronchon, l’écrivain Orlando de Rudder, pour me voir en parvenu de l’écriture ; donc vive l’édition de poche !

Shumona Sinha, donc, dont le dernier roman vient de sortir en Point-Seuil. J’ai fréquenté son site il y a déjà un bon moment, découvert sous l’exquise jeune femme pleine d’esprit et de sensualité une poétesse de premier ordre ; elle fut en 1990 la lauréate du prix du meilleur jeune poète du Bengale (elle est née à Calcutta).

C'est l’an passé que les Editions de l’Olivier faisaient paraître ce second roman : « Assommons les pauvres ! » qui ressort aujourd'hui : un titre baudelairien qui vous saisit tout de suite au colback. Envers du décor policé du « politiquement correct ». Shumona place son cadre, éminemment contemporain : l’univers administratif des demandeurs d’asile. Un monde qu’elle connaît bien, pour avoir été effectivement interprète à l’Ofpra (Office français de protection des étrangers et apatrides) – avant que son roman, précisément, ne lui devienne un motif de révocation.

Traduire, pour la narratrice, relève d’une double trahison : trahison de la langue, trahison de cette peau que lui a donné la nature et qui la placerait du côté des « requérants », n'était son dégoût instinctif pour leurs mensonges, leurs faux-semblants. Entre Cour des miracles et Tour de Babel où plus personne ne comprend plus personne, cet « Office » voit passer les mémoires fragmentaires, reconstruites à coup de récits bricolés et de balivernes intenables, inaudibles trop souvent, de toute la misère humaine. Prise au piège de cette déchirante tectonique qui est celle de ces hommes coupés en deux que l’on dit « migrants » et que le jargon administratif qualifie de « requérants », la narratrice, qui partage avec eux la distance affolante des origines lointaines, finit par fracasser une bouteille sur un crâne. Un geste baudelairien qui nous rappelle que soulager nos consciences n’est rien ; ce qu’il faut vis-à-vis de celui qui fuit misère à travers le monde c’est lui rendre « l’orgueil et la vie ».

Langues d’emprunt, langues organiques, langues maternelles occultées… Le lumineux roman de Shumona Sinha est aussi, surtout, un formidable répertoire des paroles et des silences dans ce monde surmoderne tout encombré de frontières (celle de l'autre, celle du désir, celle de soi...), une errance lucide parmi discours fracturés, couturés, contournés, travestis, inventés, tus, fautifs mais non coupables, de qui ne demande au fond rien d’autre que le droit à la simple survie.

Plonger dans l’humanité et l’aimer pour de bon nécessite parfois de l’assommer à coup de bouteille ; afin de réveiller la vie qui pulse tout au fond d’elle. Tel est ce que nous rappelle, à travers son écriture vibratile et splendide, le formidable roman de Shumona Sinha.

  

 

 

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Published by Gérard - dans Carnet d'esquisses
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