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1 février 2013 5 01 /02 /février /2013 10:01

 

 

L’économie productiviste, devenue consumériste, opère une nouvelle mutation vers une économie dite « contributive ». Le monde entier s’y prépare, en Chine comme aux Etats-Unis. Un nouvel état d’esprit  planétaire. Enfin un avenir digne de ce nom pour nos sociétés post-industrielles.

Dans les années 60 et 70 du siècle passé, la cohésion sociale était forte, l’organisation des entreprises était strictement  pyramidale, les salaires progressaient régulièrement, l’ascenseur social fonctionnait à plein et le lien social était assuré. Aujourd’hui  les stratégies d’externalisation et de délocalisation ont réduit la notion de travail à un coût qu’il s’agit de faire baisser toujours plus. L’entreprise fluide s’horizontalise à partir d’une myriade de sous-traitants, dont la sélection s’opère selon le seul critère qualité/prix, voire uniquement prix. La compétence devient une charge. Le salaire réduit à un coût n’a plus d’autre vocation que de baisser toujours plus, quelles qu’en soient  les conséquences morale, sociale, écologique et politique. Les liens sociaux se distendent. Les solidarités anciennes disparaissent. Tout devient compétition.

Du coup ce n’est plus l’entreprise qui est pyramidale, c’est la société toute entière qui le devient, dans des proportions jamais vues, et tel qu’on ne le pensait plus possible. La colère monte. L’incompréhension. La déprime. Les boucs émissaires habituels en période de décohésion sociale sont désignés : l’étranger, l’immigré, l’autre. Ce n’est pourtant pas l’immigré qui nous rend étrangers dans notre propre société, ce sont les chemins étranges que notre société a décidé d’emprunter depuis quarante ans pour édifier, à l’écart de toute logique démocratique mais au vu et au su de tous, la forteresse imprenable des nouvelles oligarchies.

Les ressorts du monde qui est le nôtre sont bien connus. Le premier est idéologique. Certains le nomment « la révolution conservatrice » (Milton Friedman et l’école de Chicago, mise en musique par le thatchéro-reaganisme et reprise un peu partout sous la forme de financiarisation de l’économie). Le deuxième est technologique : l’apparition d’un formidable démultiplicateur de productivité, l’informatique. Le troisième enfin est géographique : la globalisation et son corollaire, la délocalisation.

L’économie fondée sur l’exploitation des ressources tend de plus en plus à disparaître. Un nouveau modèle émerge, réticulaire, fortement contributif. Il ne s’agit plus d’exploiter ni de posséder, mais de partager. De cette nouvelle économie de la contribution on connaît les outils, au premier rang desquels le web. Mais sa logique nous reste étrangère : plus on donne et plus il nous est donné. Car sa matière première est infiniment duplicable : l’information.

Depuis la mise en question de l’économie financiarisée et de ses dogmes (notamment sous l’effet de  la crise de 2008), nous entrons pour la première fois de notre histoire dans une civilisation mondiale où la création de la société nouvelle se fonde sur la préservation des ressources naturelles et l’apparition d’une intelligence collective à échelle planétaire. Tout est à réinventer : la culture managériale, l’espace marchand-non marchand, la logique des échanges, la pratique déterritorialisée des territoires, les nouveaux modes de rémunération … Les blocages, on s’en doute, sont considérables ; car c’est la notion même de pouvoir, dans sa globalité, qui est remis en cause. Idem pour le travail, la consommation, la gouvernance, la logique des affaires, la citoyenneté, l'éducation, la culture....


Aux Etats-Unis on n’a jamais attendu « le marché » pour décider  d’investir dans les secteurs de transformation profonde de la société, l’industrie cinématographique ou  l’économie numérique notamment,  pour  assurer leur développement. Dans les deux cas il a fallu la main bien visible de l’Etat, au niveau fédéral. Et où sont investis aujourd’hui les fonds publics américains ? Dans l’économie contributive, dans « l’open source ». Même la Commission européenne en est convaincue : cette évolution est inéluctable. Ce nouveau modèle économique devrait représenter dans trois ans un tiers des échanges numériques, et s’étendre à bien d’autres domaines. Outre-Atlantique, des voitures sont déjà entièrement conçues et réalisées de façon contributive, notamment un 4x4 pour l’armée.

Ce changement de paradigme va bouleverser radicalement notre existence. Aux figures traditionnelles, et parfois antagonistes, de producteur et de consommateur, va se substituer celle de  « contributeur » ; un acteur qui sera à la fois l’un et l’autre. Les formes disciplinaires du travail traditionnel, basées sur le système sanction /récompense,  vont laisser place à ce que l’on appelle « individuation » : la capacité de chacun à se perfectionner lui-même, à sa façon. Dans un processus contributif l’autorité décisionnelle n’est jamais fixée : c’est la pertinence de l’initiative qui compte, et non le prestige de celui qui en prend la responsabilité. Plus de poste ni de privilège : juste un agir.

La barrière entre travailleur et entrepreneur sera levée. Les individus vont gagner en autonomie, en curiosité, en intelligence, en utilité sociale, en estime de soi. C’en sera fini de la consommation pulsionnelle, du ressassement infini des idées reçues, de la passivité citoyenne. L’opportunité devant laquelle nous place la période historique qui est la nôtre est claire : réactualiser la pensée des Lumières. Mais ne nous  y trompons pas : les blocages seront énormes, violents. Lespetits roitelets de l'ancien monde ne laisseront pas faire.


Au cours de la seconde moitié du XIXème siècle la loi dite « d’enclosure » imposa en Angleterre la privatisation des espaces communs, champs et pâtures, en vue d’améliorer les rendements agricoles. Ce mouvement général de privatisation des biens communs n’eut alors plus de fin : eau, énergie, services… Avec pour conséquence la plus immédiate la destruction du lien social et des solidarités anciennes issus précisément de ces partages collectifs. Il n’est pas interdit de penser que l’ère de l’économie Open Sources constitue une rupture radicale avec ce processus continue d’enclosure qui a eu cours jusqu’à aujourd’hui.

Vers un 1789 numérique et organisationnel ? Telle est en tout cas la promesse de l'économie contributive.

 

 

 

 

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Published by Gérard - dans In extenso
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