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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 16:06

 

 

Pour Navia

 

« Dis, comment est-ce que tes voyages t’ont transformé ? Quel type d’homme es-tu devenu ? ». Les questions d’une amie, venues me surprendre. Qui sollicitent ce qu’il reste de plus mystérieux, de moins visible peut-être, après tout ce temps, tous ces voyages. Comme une figure votive qui, enterrée, féconde tout le champ : en silence, mystérieusement.

Je me souviens. On a à peine plus de vingt ans. Jour de rupture avec les vies antérieures, sans intérêt notable. Envol pour Bombay via Damas et Abu Dhabi. Sans plan, sans projet ni billet de retour. Brûler tous les ponts. Libre de tout, et surtout libre de moi-même. Un voyage sans but. Où alliez-vous, jeune homme ? Question restée sans réponse. Partir pour partir. Seul. « On ne part pas comme ça ! », s’écriait-on autour de moi. Ou encore cet autre : « Que vas-tu foutre là-bas ? ». J’avais, je m’en souviens, répondu sans réfléchir : « Apprendre à ne plus me poser des questions de ce genre».

L’Inde, si belle dans sa folie désespérée et gaie, sollicite chez le voyageur ce qu’il possède en lui de plus profond. J’avais lu le Siddhartha de Hesse : « Je sais méditer, je sais jeûner, je sais attendre ».... J’avais lu les Upanishad et fréquentais les vieux textes bouddhistes. Sans doute me prenais-je même un peu pour un de ces « dharma bums » dont parlait Jack Kerouac. Mais pas question de s’enfermer dans une pensée. L’essentiel fut sans doute ce moment où, sur les hauteurs de Srinagar, je me mis à voir le paysage à travers les yeux de l’aigle qui tournoyait au-dessus de moi. Ou encore lorsque passaient les corps à la dérive, après les crémations, le long du Gange, à Bénarès. Sortir du cycle des naissances et des morts. Passer de l’autre côté du voile d’illusion.

Sans doute reste-t-il en moi, au plus profond, dans le regard, le demi-sourire, cette distance que donne au voyageur l’absence de but. Depuis l’Inde en moi tout est chemin. Une sorte de rire silencieux, un brin désinvolte. Sur les sentiers birmans, les steppes d’Anatolie. Sur Bleeker Street, dans mon cher Greenwich Village. A Asakusa devant le grand bouddha de pierre. A Saïgon ou dans la jungle du Cambodge, la nuit, près des Temples d’Angkor. Au sommet des pyramides, de Khéops en Egypte ou de Tikal, Guatemala, Palenque du Mexique. Perdu dans la transe des nuits de Bahia ou négociant des flèches indiennes dans la région de Manaus, Amazonie. Fumant du kif à Ksar Ghilane dans le désert, écoutant le chant de Coyote à Santa Fe…

Je n’ai habité aucun de ces lieux ; ce sont eux qui m’habitent. Quelle place occupent-ils toujours dans chacun de mes gestes, chacune de mes pensées ? De tous ces regards, de toutes ces peaux frôlées ou caressées, de ces lèvres embrassées dans des cabanes en planche (j’étais à l’époque toujours assez prompt à tomber amoureux), de ces amitiés fulgurantes, inoubliées, que reste-t-il aujourd’hui ? Où est passée l’ombre errante que j’ai promené le long des murs étincelants du grand sud ? Où mes poèmes contrebandiers dans mes carnets de note ? Où mes trafics rimbaldiens d’alors, dans quels livres de compte ?

Je voudrais pouvoir dire que je connais la réponse. Malheureusement je n’en sais rien. Je me contente d’aller mon chemin, inaperçu et libre. Que l’Inde de mon premier voyage demeure longtemps sur mon sourire, dans une entière franchise : tel est mon seul souhait. Car l’Inde constitue mon passé, mon présent, mon futur.

On ne part pas pour se découvrir mais pour se défaire ; pour atteindre un état de parfaite nudité où ce qui pousse à vivre est aussi ce qui enchante dans la mort. J’ai écrit quelque part que le voyageur véritable n’est pas celui qui avance mais celui qui s’efface.

L’Inde, je ne vois décidément qu’elle pour me souffler une pareille pensée ! C'est pourquoi je la sais là, tout proche, comme la murmurante amie qu'elle n'a jamais cessé d'être pour moi. 

 

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Published by Gérard - dans In extenso
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