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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 09:44

 

 

 

Ici

 

(à la mémoire d’Edouard Glissant)

 

 

 

 

Il y fallait du bleu, la mer antéposée, nécessaire. On y flanquait ces inévitables paillotes de Polynésie, sous quelque latitude que ce soit, partout les mêmes, sans égards, de Bahia à Bangkok. Les mêmes paillotes, le même bleu, la même morne songerie au bord des mêmes piscines. On appelait « vacance » cette inflation du même. Les gens d’ici riaient, mi-admiratifs, mi-incrédules : eux ne bougeaient pas encore. Pas de congé ; parfois des migrations. Les portes de l’ici sur eux se refermaient. On ne voulait pas de cette engeance. On les laissait dehors. Ils disaient, dans un hochement de tête, graves : On n’est plus chez soi. Parfois quelques paillotes brûlaient.

 

Là-bas vint à manquer. On dit qu’Howard Hughes déjà, en quelque lieu du monde qu’il se trouvât, pilotait son avion intercontinental jusqu’au même coin dans le même hangar, dormait dans la même chambre des mêmes hôtels, toujours. Exactitude du même. Hallucination du même. L’hypodermique Ici, celui que l’on trimballe partout, la terre sous les ongles de notre fichu natal, s’imposa. De là-bas on ne parla plus. On finit même par se satisfaire de ce brillant ailleurs du même. Là-bas le même, c’est ici. Une pure et simple réitération. Le monde, bien près d’y disparaître.

 

C’est la vue d’abord qui abandonne. Qui dit : toujours pareil. Pour un peu on souhaiterait l’ouragan, que ça déborde, que les piscines sortent de leur lit, se mêlant à la folie des éléments en chaos autochtone.

 

Sont venus plus experts randonneurs. J’entends : plus experts de leurs rêves. Ils avaient gagné en imagination ce que le monde avait perdu en réalité. Des sortes de poètes, avec des pas de marcheurs. Tout ce bleu, cette mer antéposée : il fallait creuser, passer à travers leur voile d’illusion. Ils redressèrent un à un tous les plans qui avaient été foulés. Sous les pistes de l’atterrir retrouvant des lagons de légende. Comme ils venaient de partout leur langue n’était pas bien sûre, il fallait tendre l’oreille. C’était langue créole, travaillée d’extérieur, entachée de mondes et de diversités. C’était langue crépitante, palpitant comme feu dans le foyer des danses. Lente langue sacrée de nulle part venue dans laquelle le parcours du là-bas réinstaure un ici. Voyez-la, comme elle court, passe de l'un à l'autre. Voyageant à yeux grands ouverts c’est cela que vous comprenez enfin : il n’est d’ici qu’en son débord. Il n’est d’ici autrement que dans l’encourt du vivant. A grandes libations d’immédiat, de partage.

 

 

 

 

(Copyright-Gérard Larnac 2011)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Gérard - dans In extenso
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