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3 juin 2009 3 03 /06 /juin /2009 09:26

Kerouac, au cours de son périple de 1948 sur la bonne vieille route transcontinentale, parvient au Mexique. “Quand tu es au sommet, continue à monter” dit le zen. C’est ce qu’il fait. Déjà, dans un club de jazz, il a ferré le “it”, le “ça” du monde qui s’est ouvert à lui au-delà des commencements et des fins. Il ne sait pas ce que c’est, juste que c’est là, à porté. Le seuil du grand inconditionné. Il est là, le voyage. Quand le Mexique n’est plus pour lui une destination, ni même un lieu, mais ce moi-monde où Jack devient chaque brindille, chaque souffle d’air ; de l’entier de son être vers le grand tout du monde. Grâce à Kerouac, deux figures oubliées, Whitman et Thoreau, retrouvent pleinement leur sens.

 

La même année, le conseiller culturel de l’ambassade de France aux Etats-Unis démissionne pour se consacrer entièrement à ses recherches. Il s’agit pour lui de mettre au clair le texte final de ses observations faites au cours de la décennie précédente à travers le Mato Grosso et l’Amazonie. En 1955, la collection Terre Humaine, dirigée par Jean Malaurie, publie Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss. “La nouveauté du livre s'oppose à un ressassement, elle répond au besoin de valeurs plus larges, plus poétiques, telles que l'horreur et la tendresse à l'échelle de l'histoire et de l'univers”, écrit Georges Bataille.

 

Echappant au Goncourt au prétexte que ce n’est pas un roman, le livre propose un titre qui va contraindre l’ethnologie à une méditation post-exotique. Tout naturellement découlera de cette méditation le concept d’ethnocentrisme (dans Race et Histoire) qui est toujours, comme le rappelle Michel Wieworka, le pêché mortel de l’ethnologie – de même que l’anachronisme est le pêché mortel de l’histoire. La source de notre aveuglement vis-à-vis de l’Autre est ainsi identifiée. L’ethnocentrisme, voilà l’obstacle.

 

Aujourd’hui on dégoise à n’en plus finir sur “l’écriture du réel”, la “géopoétique”, la “littérature-monde”, le “tout-monde”, la “littérature de voyage”, que sais-je encore. Toutes ces appellations ont pourtant bien du mal à circonscrire ce qui ne peut l’être : le grand inconditionné dont Kerouac a rappelé le souffle. Et le ressassement, on y est en plein ! Chacun son petit bout de vérité, son petit rempart, sa piteuse gamelle. Laissons-nous le temps d’aller au bout de la route, de ne pas en revenir. Laissons-nous le temps d’accomplir le vrai voyage, celui qui commence une fois à destination (il n’est pas de destination, jamais !). OK très bien, chacun sait prendre un avion, un train, un bateau. Au-delà des pittoresques micro-fictions, auto-frictions, grands vides impressionnistes sur carnet de route, que reste-t-il ? Aujourd’hui c’est une fois arrivé que le voyage commence. On ne va plus quelque part : on cherche l’accès, poétiquement, méditativement, à de plus vastes échelles d’espace et de temps. On s’altérise. On risque sa peau. On créolise sa langue et sa pensée. On se mélange à l’ailleurs comme avec une inconnue. A mille égards on défait les liens appris, on en cherche de nouveaux. Des conformes aux époques qui s’annoncent. Horreur et tendresse mêlées. Désormais nous n’héritons plus du passé, nous fabriquons le pas suivant. Nous nous établissons au centre d’un chiasme saisissant où les valeurs s’échangent : où je deviens ce monde qui regarde venir à lui cet étranger que je ne cesse d’être.  

 

C’est là, me semble-t-il, le sujet du “Voyageur français”. Dire ce monde post-exotique baignant dans son grand vide saisissant. Avec, de ci de là, des possibilités.

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Published by Gérard - dans Traduire le vent
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