Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 mai 2009 2 19 /05 /mai /2009 11:29

ENTRER DANS LA DANSE                     

par Fred  Vargas

 


Nous y voilà, nous  y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les  hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.

Dans le mur,  au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne  perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille  cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance.

Nous avons chanté,  dansé.

Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que  le reste était à la peine.

Nous avons construit la vie meilleure, nous  avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons  conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des  fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé  les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche,  nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé  des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.

On a  réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la  banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la  terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes,  faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni  connu.

Franchement on s'est marrés.

Franchement on a bien profité.

Et  on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo  de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.

Certes.

Mais nous y sommes.

A la Troisième  Révolution.

Qui a ceci de très différent des deux  premières (la  Révolution néolithique et la Révolution  industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie.

« On est obligés de la faire, la Troisième  Révolution ? »  demanderont quelques esprits réticents et chagrins.

Oui.

On n'a pas  le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé  notre avis.

C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir  aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.

La mère  Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.

De pétrole,  de gaz, d'uranium, d'air, d'eau.

Son ultimatum est clair et sans pitié  :

Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des  araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu  portées sur la danse).

Sauvez-moi, ou crevez avec moi.

Évidemment, dit  comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même,  si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux.

D'aucuns, un brin  rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la  croissance.

Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut  jamais.

Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa  voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant,  veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez  soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin,  relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention,  ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille – récupérer le  crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a  tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).

S'efforcer.  Réfléchir, même.

Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.

Avec le voisin, avec l'Europe, avec le  monde.

Colossal programme que celui de la Troisième  Révolution.

Pas d'échappatoire, allons-y.

Encore qu'il  faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent,  est une activité foncièrement satisfaisante.

Qui n'empêche en rien de  danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.

A condition que la paix  soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une  autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être.

A ce  prix, nous réussirons la Troisième révolution.

A ce prix nous  danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

 

Fred  Vargas

Archéologue et écrivain

Partager cet article

Repost 0
Published by Gérard - dans Signes de piste
commenter cet article

commentaires