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6 mai 2009 3 06 /05 /mai /2009 23:46

Rencontre hier soir à Paris avec Edouard Glissant et l’Institut du Tout-Monde autour de son dernier livre : « Philosophie de la relation » (Gallimard). Sur ce mot "philosophie" : "C'est un mot qui appartient à tout le monde. Je connais des pêcheurs d'écrevisses chez moi qui sont des philosophes. Leur parole compte..." Cette impression d’être avec Glissant là où ça joue, où ça bifurque. A la racine du changement. Avant, nous parlions « petit français », comme les colons d’autrefois disaient « petit nègre » pour dire la langue occupée. Or voici que le discours reprend vigueur, depuis les périphéries justement, par la vitesse de ce qui lui revient depuis ses propres loins si longtemps méprisés. Saveur de l’inespéré. Les langues cassées se ressoudent, se remaillent à désordre compté. La vieille souche fracassée pousse loin ses surgeons, ses rejets, pour un grand inattendu de langue nouvelle, une belle orgie de verbe activé. Bariolée de monde-un et de la fragmentation des humanités sans fin proliférantes, sans fin disséminantes. Une langue qui crépite comme l’averse à la saison des pluies. « Il faut errer beaucoup », dit Glissant, cherchant parole à yeux fermés, à voix lente. Remplacer l’universel intenable par l’errance, le goût de nomadiser parmi les lieux imaginés – car le lieu réel, lui, conduit à l’erreur, au mirage : aucune garantie de vérité. « La poésie c’est d’abord l’hésitation, c’est d’abord le tremblement ». Et puis : « La beauté n’est plus la perfection des essences, mais le rayonnement des différences qui s’accordent. Nous pensions que ce qui était beau c’était ce qui était égal à lui-même. Ce n’est plus vrai. Aujourd’hui il y a une beauté particulière parce que les différences se rencontrent. Et ceci est tout à fait nouveau ». Pourquoi la poésie ? « Parce qu’il nous faut penser dans l’indéchiffrable », répond Glissant. « L’homme se retrouve seul devant la détermination de ses actes. Les mythes ni la religion ne nous dictent plus notre morale. C’est dans cette solitude considérable, dans l’inextricable du monde, que nous devons construire, chacun, notre propre sens de l’altérité. Ce qui se joue, c’est le contact et les étincelles qui en jaillissent entre la solitude de l’individuation humaine et ces multiples micro-cultures qui se greffent entre elles à la surface du monde ». Il faut pour y déceler des éclairs de beauté que la chose s’éloigne d’elle-même, qu’elle revienne à elle par mille diversités désassemblée – sur l’arête vive de cet instant de retour, là paraît la Beauté, chargée de bien d’autres mémoires, de bien d’autres ailleurs, de bien d’autres elle-même. 


 
Retrouver Edouard Glissant et l'Institut du Tout-Monde
http://www.tout-monde.com/

A écouter la chanson Ouvrez les frontières : http://video.voila.fr/video/iLyROoaftdEw.html

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Published by Gérard - dans Carnet d'esquisses
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commentaires

Paul-Henri Sauvage 09/05/2009 09:59

Merci de ce billet, et de votre blog en général, que je découvre seulement, malheureusement. Enfin un site qui parle vraiment de littérature : le travail sur la langue, l'invention d'un monde, le rapport au réel, etc... Je le dis mal, et assez rapidement, mais le coeur y est ! Je reviendrai...