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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 16:41

Pourquoi n’y aurait-il plus de belles histoires dans l’édition ? En 2000, l’attribution du Prix Nobel de Littérature à Gao Xingjian attirait mon attention sur les éditions de l’Aube, petite maison du midi ayant courageusement accueilli et porté cet auteur quand toutes les portes parisiennes se fermaient devant lui (mais aussi publiant un domaine de littérature asiatique exceptionnel, des essais de Vaclav Havel, Castoriadis, Jean Viard, Pascal Dibie...). Je dévorai toute l’œuvre du nouveau Nobel Franco-chinois : subtile, passionnante, buissonnière. Les années 2000 et 2001 furent ma grande période Gao. Je m’arrangeai même, chose que je ne fais jamais, pour croiser l’auteur à la librairie Les Cahiers de Colette, dans le Marais. A l’attribution du Prix, et afin, disait-il, de remercier ses lecteurs, l’éditeur mettait même gracieusement son texte de réception à la Fondation Nobel, sous le titre : « La raison d'être de la littérature », à la disposition du public. Je trouvai le geste d’une rare élégance.

 

Venant de terminer la énième version de mon roman japonais (« Le Voyageur français », dont le premier titre fut « Les Rameaux d’hinoki », trop japonais, puis « La Demeure du Vide », trop philo), je décidai bravement de l’envoyer, par la poste, au tarif lettre et sans timbre réponse, à la Tour d’Aigues, aux éditions de l’Aube – l’éditeur de Gao. Trois jours après, un coup de téléphone me prévenait de l’éventualité de sa publication. Après l’enterrement de première classe de mon précédent essai (« La Police de la pensée »), joie de trouver un véritable éditeur, qui plus est choisi par moi. Mais vint le temps de l’hésitation, de la réponse qui tarde, puis finalement celui du refus. On en resta là.

 

Je passai à autre chose. Le temps passa. Je dus à une assez spectaculaire inondation, causée par mon voisin du dessus, d’avoir retiré un beau jour ce qui restait de mes vieux manuscrits du placard où ils croupissaient. M’avait énervé, l’autre, là, avec ses histoires de plomberie. Mes vieux carnets de route étaient devenus illisibles. Cette fois j’étais bien décidé à les achever coûte que coûte et un par un, ces foutus manus, histoire de ne plus risquer de les voir disparaître à coup de baignoires qui débordent… Je considérai à nouveau ce roman, me souvenant des critiques justifiées, me remis au travail (une intro plus visuelle, pensée en cinémascope avec son dolby et tout), lissai, achevai, expédiai à plusieurs éditeurs. Quelques réponses automates habituelles des habituels lecteurs automates. C’est Albin-Michel qui fut la maison la plus prompte à répondre positivement. Le manuscrit était-il encore disponible à la publication ? Je répondis que oui, bien sûr, essayant par avance de préparer l’adorable lectrice qui venait de prendre contact avec moi à une déception que je sentais quand même tout à fait inévitable. Je lui dis même : « Aucune chance, pas assez d’action », elle me répondit, entière, enthousiaste : « oui mais tout tient par l’écriture, il n’y a pas besoin d’action, je vous rappelle ». Hélas le service commercial trouva le risque trop grand et on en resta là. La jeune femme en sembla plus mortifiée que moi-même et je tentai de la réconforter un peu. Sa ferveur apparente me mit cependant du baume au cœur : quelque chose plutôt que rien était donc possible ? Me suis dit qu’au fond je devais écrire pour très peu de gens, une tribu errante, peu visible, des gens aimables et libres, susceptibles de bienveillance envers leurs contemporains, des gens vrais, imaginatifs et sans esbroufe. Verticale m’envoya une lettre étrange, très énervée, limite insulte, me traitant d’ « ampoulé » (ça aurait pu être pire). Sans doute le trait d’esprit d’un jeune homme à la mode. Balland décida, au terme d’une lettre manuscrite de deux pages, que le texte était « fascinant au début, mais lancinant à la fin ».  Je goûtai l’assonance.

 

C’est en consultant par hasard ma messagerie Internet que j’aperçu un soir une réponse de la Tour d’Aigues ; accepterai-je de couper telle scène ? Oui, en effet, aucun problème, c’était plutôt mieux comme ça, et du reste je ne suis pas très attaché au récit. Quelques pages en moins remettaient tout ça d’aplomb, et je louai ce précieux conseil (Je sais gré aujourd'hui à mon éditeur d’avoir accepté une écriture étrange sans à aucun moment avoir voulu en modérer l’étrangeté). Je renvoyai le texte par mail, histoire de. Quelques mois passèrent. C’est alors que le TGV filait vers Rennes par un matin brumeux, le George Harrison du Bengladesh dans l’Ipod, que vibra le portable et que, truc qui n’arrive jamais, je parvenais même à décrocher avant que mon correspondant ne renonce. Pour dire le vrai je ne savais plus mon manuscrit encore en lecture quelque part. C’était Marion Hennebert, affable, enthousiaste, m’annonçant sa décision de publier le livre pour janvier 2009.

 

J’avais, à mon train de sénateur, mis en gros la décennie à publier ce premier roman, dont l’idée initiale m’était venue en 1986, du temps où je campais à la belle étoile dans les bois pluvieux d’Hakone, au Japon. J’avais mis à profit tout ce temps pour savoir que publier n’est rien ; qu’il fallait d’abord tracer sa route. Que trouver son public, voilà le plus difficile. Cela restait à faire ; du moins le livre allait-il exister. C’était un bon début. Ce livre, c’était un salut de ma part. Un salut à ma tribu errante. Un acte d’amitié. Je n’ai jamais écrit pour autre chose.

 

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Published by Gérard - dans Chemin faisant
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commentaires

Gérard 13/06/2009 19:20

Oui Philippe je suis au courant, il y a un peu de tanguage en ce moment. Il faut rester confiant : le fond des Editions de l'Aube est extraordinairement riche et varié. Le courage de cette maison qui a soutenu à bout de bras Gao avant son Nobel est aussi à saluer.

Philippe Frison 10/06/2009 18:58

Savez-vous que les Editions de l'Aube subissent une "procédure de sauvegarde" par décision du tribunal de commerce d'Avignon du 4 février 2009, publié le 24 du même mois.
Je l'ai appris le 9 juin par une lettre du mandataire judiciaire.
Quelle attitude adopter ?
Je souhaiterais que ce travail d'édition se poursuive...
Mais les Editions de l'Aube n'ont guère communiqué sur leurs difficultés financières depuis l'article du Nouvel Obs de novembre 2008.

Philippe Frison
traducteur de "la montagne éternelle" de Mamadali Mahmoudov

Yaset 25/02/2009 21:45

Encore 1000 fois "merci" d'être venu. Attention mon adresse caramail est morte.
Contact via "yaset-revuequetton@hotmail.fr".
Vas bien. Y

CB 02/02/2009 10:14

"Je travaille jour et nuit. Ainsi il me reste beaucoup de temps libre. Pour demander à un tableau de ma chambre si mon travail lui plaît, pour demander à ma montre si elle est fatiguée et à la nuit comment elle a dormi."
Karl Kraus

Bona 24/01/2009 11:50

L'errance de ce manuscrit est à elle seule un roman. Elle prend fin là où se lève déjà d'autres rêves, se couvent d'autres départs. Que dire alors, bravo? Non, trace ta route...
Bon week-end Gérard!