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21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 12:24

 La haine en littérature est un sujet édifiant et passablement croquignolet. « Une histoire des haines d’écrivains », d’Anne Boquet et Etienne Kern (Flammarion) vient de prendre nos grands hommes de lettres en flagrant délit de haines bien ordonnées. Tous ces petits emportements mesquins où perce une jalousie féroce de bêtes de concours… Pour Lamartine, Chateaubriand n’est qu’un « matamore de tragédie ». Le même est tenu par Léon Bloy pour un « incomestible pourceau ». Baudelaire traite pour sa part George Sand de « latrine » et considère qu’elle est « bête, lourde, bavarde ». Flaubert voit en Musset « un esprit eunuque » : « La couille lui manque, affirme-t-il, il n’a jamais pissé que de l’eau claire ». Zola ? « Un ressemeleur en littérature » (Edmond de Goncourt). Mais il arrive même que les augustes écrivains en viennent aux mains : Charles Cros casse la gueule à Anatole France, Verlaine frappe « ce cochon » de Daudet. Quant à notre immense Victor Hugo, le voici qui provoque Sainte-Beuve en duel (Il a d’ailleurs pour habitude de l’appeler « Sainte-Bave »)…

 

C’est bien simple, on croirait lire les commentaires sur les sites littéraires en vue (ne pas manquer les interventions régulières de ce neuneu de Stalker chez Léo Scheer, un modèle du genre) : rosses, péremptoires, aigres, gratuits, dispensant avec une suffisance qui confine au comique leur canon personnel en matière de livres (du style : « La Littérature, c’est… »). Est-il besoin d’un tel fiel pour le simple plaisir de s’entendre dire « moi, je » ? Il faut croire que oui. La transcendance d’une terrible exigence qui ne conduirait qu’à Soi, à la figure de Soi, indépassable, finale, vengeresse, convergence absolue et aboutissement de toute chose en ce monde.

 

« La haine fait partie intégrante de la condition d’homme de lettres… Ceux-ci se construisent les uns contre les autres », affirment les deux auteurs de « Une histoire des haines d’écrivains ». La haine, moteur littéraire ? Rien ne sauverait donc de la médiocrité propre à l’espèce humaine ? Le bruit, la noise, l’emporteraient donc toujours sur l’art ?

 

J’ai toujours pensé que ce qui contredisait un écrivain, ce n’était pas un autre écrivain, mais tout ce que l’on invente pour empêcher d’écrire ou de lire ou de comprendre. Le contraire d’un livre n’est pas un autre livre, c’est l’autodafé. C’est la censure. La mise à l’index (comme à la bibliothèque municipale de Vitrolles, sous l’ubuesque couple Mégret, il n’y a pas si longtemps). La fatwa. L’analphabétisation lorsqu’elle est entretenue.

 

Nul écrivain, s’il n’est pas libre, libre de soi, c’est-à-dire de ses propres haines, de ses propres limites, ne peut mériter le nom d’artiste. Un bonimenteur, à la rigueur, un bateleur de foire ; mais pas un artiste. On n’est pas obligé, après tout, de pondre de la feuille. De quoi a donc besoin la culture pour se faire conscience, pour se faire chemin pour l’esprit ? Il nous manque un maillon. Il convient sans doute de le chercher, ce chaînon manquant, au lieu de nous satisfaire de nos haines recuites, de nos pauvres vociférations dans le vide. Sinon, en  effet, il ne nous reste plus qu’à fermer les livres. Et nous abstenir d’en écrire de nouveaux.

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Published by Gérard - dans Signes de piste
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