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21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 10:17

Il est un immense retard que tous les gentils zélateurs du e-book, du web littéraire à la François Bon, sont en train de prendre, à travers l'illusion satisfaite de leur modernité. Tous ceux-là oublient que le numérique ne transforme pas seulement les supports et les échanges, mais qu'il modifie à la fois ce qu'est un texte et notre façon de le percevoir. La question qui se pose à nous c'est non pas comment insérer nos vieilles pages immobiles dans ces nouveaux canaux, mais comment donner du texte à cet oeil neuf qui est en train de naître.

L'ancien lecteur tend en effet à devenir un décodeur ultra-rapide : d'une impatience croissante que nourrie l'accélération, quittant la vieille culture livresque du donné pour celle de l'interaction et de l'échange, l'oeil de l'ère numérique ne vaut que par sa capacité à réagir à son nouvel environnement hétérogène et fragmenté, multitaches, changeant, instable, connecté et instantanné. De nouvelles capacités cérébrales voient le jour : ce que les américains appellent "affordance" par exemple, qui est l'aptitude à décoder et à réagir instantanément à une information. Et pas d'erreur là-dessus : c'est cette capacité d'affordance qui va compter de plus en plus, et non l'ensemble de données sur laquelle elle s'appuie. Ce n'est plus la lecture qui compte, c'est le geste qu'elle produit. L'affordance est porteuse d'une nouvelle culture que l'on commence à peine à entrevoir.

Dans ce nouveau contexte hyper-réactif, dans ce vertige de l'immédiat, le contact vaut savoir. Le clic vaut téléchargement instantanné des données. Illusion bien sûr, mais jusqu'à quand ? Et quid du temps long nécessaire à l'esprit humain, aux processus de conscientisation ? 

Si bien que toutes les sympathiques initiatives qui se développent ici et là restent pour l'instant enfermées à l'intérieur de logiques anciennes, attachées qu'elles sont à la lecture classique. Elles ne supposent rien de la révolution cérébrale, culturelle, sociétale, qui est en cours. Les
M@nuscrits chez Léo Scheer et toutes ces expériences nouvelles ne préfigurent en rien ce qui va véritablement se passer.  La page fixe du e-book n'est qu'un leurre voué à une rapide obsolescence. La lecture est en train de changer bien plus vite que les supports. Elle est là, la révolution numérique : dans la nouvelle espèce d'hommes qu'elle est en train de façonner. 

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Published by Gérard - dans In extenso
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commentaires

zoë lucider 03/02/2009 13:18

Oui, nous ne savons rien du recervelage qui se trame au fur et à mesure que les supports évoluent . Il n'empêche, rien ne remplace encore pour moi à ce jour le bonheur de lire le dos confortablement calé à la dune face à l'océan

Gérard 30/01/2009 14:33

J'ajoute concernant le e-book que l'instrument méconnaît la principale évolution médiatique du moment : la convergence. Un téléphone fait télévision appareil photo ordinateur lecteur MP3-4 etc... De plus mettre les textes en téléchargement va introduire des problèmes de copies dans un secteur jusque là relativement protégé (on ne photocopie pas tout un livre). Donc le e-book me paraît doublement infécond...

Gérard 22/01/2009 16:47

Je crois qu'il y a plus que ça, une véritable mutation de l'espèce, de nos usages du corps et de l'esprit. Et une autre place pour la lecture, moins ouverte à la pensée, mais plus tournée vers l'action. Ce n'est sans doute pas un constat dont il faille se satisfaire... On attend donc ce qui pourrait contrebalancer cette tendance.

Laurent 21/01/2009 21:40

N'est-ce pas le début de la pleine expression (dans son sens étymologique, faire sortir en pressant, rendre sensible, manifester) de la consommation frénétique contemporaine ? Quelle est exactement cette agitation ? Celle de l'éveil, celle de la mort, celle du mouvement, si ambigu, de notre compréhension ?