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24 novembre 2008 1 24 /11 /novembre /2008 21:11

 

10 août 1992 - Après la pluie sur les pavés du Pelourinho – palmes, écorces, épluchures, canettes métalliques. Salvador vit le jour : il fait des affaires, ou en tout cas s’y emploie. La nuit Bahia est africaine.

 

Ce soir nous sommes plus de quinze mille à nous entasser dans l’entonnoir électrique de la Place du Piloris. Toute la journée les services d’hygiène de la ville ont lessivé les trottoirs à grandes eaux, à cause de l’épidémie de choléra. Sur l'un des balcons de la place apparaît par moment Jorge Amado. C’est pour lui que tout Bahia fait la fête. En l’honneur de ses quatre-vingts ans. Et du 1er Symposium International que sa ville lui consacre. En compagnie de José Sarney, l’ancien président, et de nombreux artistes brésiliens (il y a là Gilberto Gil, Maria Bethenia…), l’auteur de Bahia de tous les Saints, tout de blanc vêtu, un verre à la main, regarde tout ça du haut de son balcon : l’incroyable foule de ces héros des rues dont il a su faire la matière vibrante de ses livres et qui tous ont tenu à venir lui rendre hommage. « Comment se fait-il qu’un auteur comme Amado soit aussi populaire ? », avais-je demandé, un peu incrédule devant tant de ferveur populaire, à un danseur de capoeira qui vivait de tapin et de combines louches. « Ma… C’est qu’il est oun poète ! », m’avait-il été répondu sur un ton de très sincère exaltation – comme si c’était là une évidence. Parce qu’il a dit la grandeur des hommes simples, la bravoure de ceux qui ne connaissent de liberté autrement que par la révolte et par l’excès. « Il a appris à aimer tous les mulâtres, tous les nègres, tous les blancs qui sur terre, entre les flancs des navires sur la mer, sont des esclaves en train de rompre leurs chaînes », écrivait en 1935 Jorge Amado à la fin de Jubiaba, en français Bahia de tous les saints. Prison, exil, livres brûlés. Mais certaines écritures ont pouvoir de refaire le cercle humain ; quoi qu’il arrive elles finissent toujours par être entendues, même sous la censure. Et c’est cela qu’on fête : le poète chamane a parlé, il a élevé Salvadore de Bahia à la dimension d'un mythe, d'une ville universelle. Chacun retrouve en lui ce reste de vieille fraternité humaine, le sens vibrant de la communauté, le goût sur les lèvres de notre présence aux autres – et l’on danse, on se frôle, on éprouve la pesanteur des corps, tout à la joie d’être ici, maintenant et ensemble. Devant la scène plusieurs femmes sont en transe, le corps secoué par des esprits. Les musiciens tentent de ramener le calme, « nous sommes tous là pour la paix et la musique ». Mais la transe est venue, l’esprit est venu ; aucune violence, mais une électricité démente s’est emparée de la foule. La musique a repris, mais quelque chose plane au dessus de la place du Piloris. Les déités africaines – elles sont là, éveillées pour de bon, qui passent de corps en corps.

 

 

 

Photo Sylvain Savolainen
http://www.sylvainsavolainen.com/

 

 

 

 

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Published by Gérard - dans Carnet d'esquisses
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