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2 septembre 2008 2 02 /09 /septembre /2008 23:07

Il y a quelques temps Libé titrait, non sans provoc ni perfidie : « Les philosophes de vos 25 ans, de Jean-Paul Sartre à Medhi Belhaj Kacem ». Des qui avaient lu Sartre, certes, il en restait bien deux ou trois, des éclopés, dans les recoins sombres. Mais Kacem ? Quelqu’un avait donc lu Kacem ? Cet été, je tombai par hasard sur « Pop Philosophie », le livre d’entretien de Medhi Belhaj Kacem avec Philippe Nassif, journaliste à Technikart (Technikart, ce faux Inrock que j’ai longtemps pris, lui et son jumeau Chronikart, pour un magazine de sport mécanique…). Ce qu'il y a de bien avec ce genre de magazines, c’est le côté tout ou rien : ou tu as lu Machin-déjà-Culte, ou tu passes carrément à côté de ton époque. Au fond l’existence est facile. On dresse des listes impératives. Terrorisme zonzon, car bien sûr c’est pour de mine et au final tout le monde s’en fout éperdument. 

 

Donc Kacem. J’avoue, allez. Je n’ai lu que les entretiens avec Nassif. Ses romans, son film (avec Garrel, quand même), son ex femme Chloé Delaume, ses ouvrages philosophiques, pas vus, pas lus. Mais ce doit être en effet un grand philosophe, puisque je me tape le paveton (500 pages) et que la 4e clame haut et fort : « le manifeste d’une génération ».

 

Déjà, ma difficulté à situer : quelle génération ? Le (grand) garçon a quand même 35 ans sonnés et passe son temps à parler comme un qui ne serait pas arrivé à bout de sa puberté. Maniérisme ? Grandiloquence djeuns ? Récup ? Bon, mettons qu’à 35 ans on soit encore très très jeune. Moi ça me va, ça me laisse du champ. Admettons. C’est qu’il est sympa, Kacem, bonne gueule, on a envie d’y croire, m’a l’air de savoir lever le coude, s’échauffer tout seul de ses propres paroles, il aime dire des conneries en prenant l’auditoire à témoin, genre clin d’œil en coulisse. Un marrant, quoi. Son énergie me rappelle mes potes beatniks Kerouac Ginsberg Corso and Co qui, à force de gueuler sur tous les toits (de Manhattan) qu’ils étaient Poètes, ont quand même fini par le devenir pour de bon. Alors oui, vraiment, on lui souhaite de les trouver, les concepts top-innovants de l’avenir philosophique, à Medhi.

 

Pourtant, vite, une certaine gêne ; et cette fichue citation d’Audiard qui me trotte dans la tête, voyez laquelle – ça parle des gens qui osent tout. Car il y a de l’horripilant dans le désopilant « Pop Philosophie ». De quoi parle le livre ? Des tribulations de Lacan, Deleuze, Badiou et Moi. Variante : Badiou ou Moi. Car Moi ou le Maître (je suis lacano-badiousiste, sans rire, voire carrément kacémo-badiousien dans les grands moments), c’est du pareil au même, malgré, donc, mon très jeune âge. Mon but dans la vie ? « Réussir là où Deleuze a semi-échoué, c’est-à-dire à produire une Pop philosophie ». Le plus étonné dans tout ça doit être le bon Alain Badiou lui-même. On le devine plus gêné que séduit, de se voir si brusquement, à 70 ans passé, promu égérie de la génération Laquelle ? – et du même coup cheval de Troie piloté par Moi, Kacem, pour avancer plus vite dans la place.

 

Après la Pop, la Pub Philosophie : autoproclamée et satisfaite, édictée sur un mode purement parodique, dite comme ça, pour se marrer. D’ailleurs le dossier de Technikart qui a fait connaître Kacem portait le titre de « Think Different », slogan de pub bien connu. On pourrait se contenter d’être un commentateur avisé de la société, mais non, il faut donner dans le « Nous autres philosophes » – direct. Alors forcément, on écrit des livres, il y a toujours des éditeurs en mal de trésorerie. Du coup on se met à y croire. On monte même des séminaires. On devient une figure emblématique de l’hypermodernité pour journaux de référence vite lus vite oubliés.

 

Cette mélasse, nous l’appellerons entre nous « Pub Philosophie » pour la distinguer du projet deleuzien ; d’autres l’appellent sans rire « Philosophie d’ambiance », ce qui convient aussi parfaitement à cette petite musique d’ascenseur qui se prend pour une symphonie. La Pub Philosophie proposée par Kacem tient de l’intox publicitaire pour son côté pastiche auquel personne n’est tenu de croire, du sample pour son sens évident de l’emprunt dégurgité de façon aléatoire, et du paparazzo pour son obsession compulsive à en être sans en être tout en la ramenant sans arrêt.

 

Tout ça vous a un petit air « sympa » qui n’est pas sans rappeler les réjouis qui sourient aux anges sur la 4e de couverture des Guides du Routard.  La pensée « sympatoche » (badiou l’horrible mot !), le « cool concept » : tout ça, au moins, est sans risque aucun. Pour un peu cette légèreté nous serait agréable, genre brumisateur par temps de canicule. Mais pour cela il y faudrait le rire, l’esprit, la surprise, la générosité, l’écart. Or, de cela, point. Ca claque du bec. Ca pérore. Ca profite. Ca fait son beurre. Ca clame et réclame son dû. Kacem est un reader’digest qui veut à tout prix prouver qu’il est du bâtiment, qui roule ses mécaniques conceptuelles comme bellâtre de balluche, et qui s’ajoute, total premier degré et sans complexe aucun, aux illustres philosophes qui l’ont précédé. Il aurait tort de se gêner ; après tout, les morts sont des vieux cons.

 

Au fond la Pub Philosophie montre qu’il n’est pas bien difficile de tourner la tête des critiques inexistants ou demeurés, des professeurs fossilisés en chaire, d'un public tout à coup valeureux d’entrer ainsi dans la cage du fauve « philosophie » dont on a pris soin de limer un à un tous les crocs. La Pub Philosophie est une pensée sans risque, sans mordant. Ce qu’elle dit, après tout, n’engage que ceux qui l’écoutent. Demain elle dira autre chose. Quoi de plus naturel ? Elle répond à la demande. A l’air du temps. Le client est roi. C’est une pensée flatteuse, commerciale. Après tout, on est juste là pour kiffer ; grave.

 

Sur le fond, nous n’entrerons pas dans les détails (Sur l’événement comme « effondrement de la représentation », zéro. L’événement, il est accidentel ou virtuel, mais toujours en puissance. L’attaque du World Trade Center par des avions de ligne n’est effondrement d’une représentation que pour le public gogo, pas pour le FBI qui depuis 1995 en connaissait la probabilité. Sur « l’affect comme être de l’événement », on ne voit pas non plus quel rôle l’affect a joué dans l’événement du big-bang. Big zéro, donc.)

 

Relever quand même cette perle kacémienne : « Tout ce qui sort doit rester entre les quatre murs du cabinet ». Ah, si seulement…

 

Du coup on en viendrait presque à comprendre (comprendre : pas excuser, faut quand même pas pousser) la pose apoplectique des vieux réacs style Asensio-Stalker (ô Beauté, ô Art, ô Littérature, ô Pensée, ô Doux Jésus, ô Castagne infinie). L’illusoire transcendance du Sens, d’un ordre pur et immuable tenu par le Très-Haut, et cette philosophie de pubards tout enivrés d’eux-mêmes, sont au fond les deux faces d’une même erreur.

 

Le vain bavardage festif et clignotant à l’usage des têtes de gondole, même de gauche, même « sympatoche », est quand même là à la place d’autre chose. Eclipse une parole plus haute qui, du coup, n’est pas entendue. Une « noble attitude » qui n’est plus même comprise. La baguette de l’ordre légitime, maintenant que personne n’y croit plus, certains ambitieux s’en emparent indûment et paradent, se prenant un instant pour les nouveaux maîtres de l’estrade. Personne ne conteste : pour cela il aurait fallu lire, étudier longuement. Le temps court de l’instinct a triomphé du temps long de nos probités, de nos fidélités, du soin patient de la pensée – l’immédiateté hystérisée ne permet plus désormais que postures, éclats de voix, slogans – pub philosophie.

 

Cri désespéré d’une impossible jouvence, cette Pub Philosophie n’est nouvelle que dans le simple fait de venir, chronologiquement, après. A cela nuls mérites. Son savoir est avant tout un savoir-faire : son adaptation aux imaginaires sociaux de masse et à leurs incessantes métamorphoses. Avec moins de prétention et plus d’attention elle aurait pu constituer une sociologie convenable.

 

Deleuze, dans son idée de Pop Philosophie, créait me semble-t-il du mouvement – le sens communautaire de ce qui passe de main en main, dans l’amitié du partage et de la transmission. La Pub Philosophie, avec son phrasé de VRP avinés en quête du prochain gorgeon, n’est là que pour satisfaire à peu de frais les ambitions individuelles des nouveaux apprentis-maîtres à penser de la génération Laquelle ? Le seul son audible qu’elle émet est celui d’un piaffement énervé dans les starting box.

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Published by Gérard - dans In extenso
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commentaires

clémens 20/06/2009 23:39

bonjour!

Si tu veux de la philosophie social non commercial, de la philosophie qui réfléchie dans le sens de la justice et non dans le vent, de la philo pratique viens toi âme lumineuse m'aidé dans cette noble entreprise.

http://wayoftrue.unblog.fr
bonne visite :)