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16 avril 2008 3 16 /04 /avril /2008 10:51

Lorsque le temps est prêt pour une idée, alors il y a cette chose que rien ne peut plus arrêter, qui déferle ; cette chose qui ne tient ni au temps ni à l’idée, mais à la transcendance de l’un par l’autre. Ainsi sans doute fut ce « mai 68 » qui, comme tout moment de cristallisation historique, est d’abord l’histoire personnelle de tous ceux qui ont participé à l’élan du collectif. Sans en faire la somme, bien sûr. Ce quelque chose en plus, au-delà de soi même – mais qui est soi-même plus intensément encore.

68 en mai, c’est un souvenir d’enfant, vague. Je revois ce jeune homme, exalté par son propre récit, qui passait de temps en temps dîner à la maison. Nos pères étaient en relation de travail me semble-t-il, et ce fils de bonne famille, entre A.G, distribution de tracts, occupations de fac et bataille de rue, venait régulièrement se refaire une santé autour d’un vrai repas familial.
La beauté de la langue quand elle s’enflamme, l’ivresse du récit, l’élan de l’enthousiasme : certains soirs Dionysos entrait avec cet insurgé de mai, déposant tout au fond de l’enfant émerveillé que j’étais une soif que rien, jamais, ne parviendrait à étancher. Soif de plus libre, soif de plus loin, soif d’autrement. Inépuisable cadeau de mai. Je n’aime la rébellion qu’ainsi : à l’état sauvage. On ne brise pas l’enclos par volonté ni par calcul, mais parce que votre nature profonde vous y pousse.

Puis les magies de mai furent dispersées au vent du réalisme. L’automne apporta le cynisme. Les gens raisonnables, les gens « bien comme il faut », reprirent le contrôle, d’abord hésitants, puis définitivement rassurés. Les meilleurs de mai finirent suicidés, ou allèrent s’enfermer dans des ashrams.
Au tournant des années 70, j’ai huit, neuf ans peut-être, on me retrouve beaucoup dans les caves où la jeunesse du quartier organise ses fêtes stromboscopiques style San Francisco, résonance lointaine du Fillmore (feel more) et des acid tests de Ken Kesey. Le plus souvent il fait noir, ça sent bon l’herbe grillée, de longues jambes sorties de ces extraordinaires minijupes me frôlent sans se soucier de ma présence, dansant extatiquement au rythme des Mungo Jerry, des Grateful Dead, des Who, des Rolling Stones. Des fois moi aussi j’ai envie de péter les plombs ; alors, profitant de l’obscurité, d’un coup je débranche la sono, toutes les poses s’écroulent et ne riment plus à rien, tout le monde se met à gueuler, on me course of course, je file me percher dans ma cabane en haut de mon arbre favoris et je regarde de haut tout ce petit monde bigarré se demander où diable j’ai bien pu passer. Et je refais le coup, bien sûr, trois, quatre fois, trop fier de mon petit effet, tout au long de ces après-midi de rêve où se mêlent si bien la beauté sidérante de cette jeunesse que j’admire, sa rage contre moi, mon cœur qui bat si fort, cette musique, ces parfums, mes éclats de rire silencieux en haut de l’arbre.

Après la génération 68 il ne nous restera, à nous, les suivants, qu’un peu de drogue, un peu de drague, le parfum de robes gitanes juste avant qu’elles ne passent de mode, et la lourdeur des longues chevelures quand on les relève avec mille précautions sur le visage grave d’une fille – avant que les stupides années 80 ne coupent tout ça au carré. Et puis cette idée que la vie est une expérience de tous les instants – tout voir, tout vivre, il sera toujours temps de trier après. Après : quand on sera mort, ou, ce qui revient au même, quand on sera vieux, c’est-à-dire passé 25 ans.

Lorsqu’au sortir de l’enfance, vers 1976, je devins à peu près contemporain de moi-même, ado perdu redescendu de mon arbre, j’assistai, en compagnie de trois amis punks anglais, à la projection du film de Scorsese « The Last Waltz ». On a dit que ce film sur le concert d’adieu du Band marquait du même coup l’adieu aux années 70. Quelque chose était irrémédiablement terminé. Impression d’arriver juste après fermeture. Malgré tout, ces années 70, j’en ai senti passer le souffle chaud sur moi. Mes narines en retiennent les parfums, et ces musiques remplissent toujours mon univers. C’était un souffle profond ; inspirant. Non comme une mode passagère : comme un continent aperçu.

Je me dis qu’un jour, quelqu’un viendra qui, à travers tout le folklore sociétal et les simagrées politiques dont on les a recouverte, saura découvrir le code, la pierre de Rosette qui lui permettra de déchiffrer le message secret dont ces années-là étaient porteuses en silence.

 

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Published by Gérard - dans In extenso
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