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18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 08:49

Ne vous êtes-vous jamais interrogé sur l’antécédence du mot sur votre propre existence ? Un nom vous a désigné bien avant que vous soyez là. A ce nom vous avez cru devoir répondre. Vous avez commencé à faire comme si : comme si c’était vous – comme si le mot était la chose. Bienvenue dans le monde analogique. « C’est bien », vous a-t-on encouragé. On était fier de vous ; vous compreniez docilement les règles du jeu. Votre langue maternelle a fixé sur vous un sens, une attente. Une lourdeur. Remonter le fil de cette antécédence, en dénouer le piège, revenir en cet instant où le mot ne fixe pas encore le sens. Où le nom, ce n’est pas vous, pas entièrement. Où vous le débordez. Nous sommes langage, de partout ; et pourtant quelque chose résiste au bavardage : une « bush soul », une force naturelle et sauvage. La lucidité ne vient qu’à celui qui demeure en contact, même lointain, même épisodique, avec cette « bush soul », en dépit du langage qui la recouvre, la nie. C’est de cette lutte dont il s’agit dans ce rapport particulier au langage que l’on appelle littérature : retrouver cette tectonique où ce que désignent les mots bouge encore, vit encore, palpite encore ; et tout autrement de ce que l’on avait cru d'abord. Comment le mot passe à la substance jusqu’à devenir elle, tout entière – ou du moins y prétendre. Comment la substance se perd dans le mot, jusqu’à y abdiquer une part sacré d’elle-même. C’est ce passage qu’il faut saisir, quand tout se déboucle, quand ça s’ouvre au-delà des déterminismes. Observer cela comme on observe la marée qui vient lorsqu’elle s’enroule autour des rochers, puis les libère. Dans un bref instant de creux le reflux brusquement vous fait voir autre chose, comme : une profondeur. Quand le mot se décolle lentement d’avec la chose et que soudain tout un monde d’approche murmure d’autres possibles. C’est ce moment panique du langage que sous nos tignasses battues des vents nous sommes quelques uns à guetter en silence. Et ce moment-là, si subtil si fugace, par commodité (car mieux aurait-il valu fermer nos grandes gueules), nous lui avons donné un nom. Entre nous, nous l’appelons littérature. Et parfois, parfois, d’autres noms encore. Mais son nom véritable reste toujours à venir.

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Published by Gérard Larnac - dans Traduire le vent
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commentaires

leo nemo 21/12/2007 07:11

ouais c'est presque ça puisque c'est à venir

salamone giuseppe 18/12/2007 16:33

A venir oui, et donc inévitablement elle reste inachevée. Le mot qui s'unifie à la chair, et, prenant forme devient la partie visible de l'iceberg, comme la littérature devient la partie visible du corps, la rature. L'inépuisable casse- tête de l'esprit. La chair n'est que mot, la chair n'est rien d'autre que cet amas sensible du corps qui se métamorphose et se nomme littérature.
Hommes, mots, sens, écritures, émotions... tel le kaolin, l'assemblage est incassable, le beau, le laid, le blanc s'unifie.

Stubborn 18/12/2007 15:33

2008 (j'ajoute à ma liste) : passer lire les billets de Gérard Larnac...