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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 22:33

Il est sorti de ces bois bordés d’aubes rimbaldiennes, s’est tenu en lisière, s’est gardé de me saluer, rien, seulement ce rebord de silence partagé, un geste peut-être, mais alors une ébauche, à peine, comme ça, de loin, énigmatiquement, puis il est retourné comme une ombre dans sa forêt, homme des mots, homme des bois, son regard je m’en souviens était toujours tourné vers ce qui file, soleil, nuage, vol de migrateurs, course de daims, à ses lèvres ce demi sourire où le présent se prend parfois dans le long cours des réminiscences et de ces remords sans regrets de qui a mûrement accepté le projet de se perdre, ses yeux rieurs où l’on croit lire ce qui s’aventure, solitaire, vers le secret de toute chose, que savait-il donc de plus que les autres, quel savoir étrange lui conférait-il une telle intensité, il se rêvait peintre, trappeur, poète, pour vivre il était un peu pompiste et le plus souvent pompette, mais tout ça comptait pour peu, il était de ceux qui connaissent le moindre recoin du territoire qui les vit naître, jusqu’au plus infime de ses habitants dont il partageait inlassablement les rythmes et les saisons, ces lièvres, ces faisans, ces palombes, toutes les tables de la région lui faisaient place pour écouter les récits de ses chasses imaginaires, il apportait le gibier avec noblesse, sans fierté, comme un rite, il apprenait des lieux sans importance des histoires insolites, il régnait sur ces arbres comme un vent qui se lève, j’habitais parfois, moi l’inculte, l’ahuri, dans la chambre qui lui servait de bibliothèque, je vivais là un moment parmi les encres fantastiques de Victor Hugo, les tomawaks, les flèches apaches, les pistolets corsaires, un jour de canicule gasconne j’y pénétrai vers les trois heures de l’après-midi, quinze, seize ans peut-être, le monde en sieste et le soleil aveuglant du dehors qui dévore la rue à travers les persiennes, y dérobai trois livres : L’Immoraliste, Les Chants de Maldoror et L’Anthologie de l’Humour Noir. Je ne suis, me semble-t-il, jamais plus sorti de cette bibliothèque-là.

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Published by Gérard Larnac - dans Carnet d'esquisses
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