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17 octobre 2007 3 17 /10 /octobre /2007 18:45

Il y a des auteurs qui portent en eux un monde, et ceux qui portent celui des autres. Les Bernard l’hermite de l’édition ne manquent pas. Certains écrivains doivent leur statut à la position relative qu’ils occupent sur l’échiquier social, ce qui les rend pour ainsi dire automatiquement légitimes dans le champ de l’édition, plus qu’à leur talent d’artistes véritables. Les pauvres : c’est qu’il faut bien, malgré tout, nourrir une « œuvre » à date fixée par contrat. Ou faire comme si. On ne sera donc pas trop regardant sur les moyens. C’est que comme toujours, le temps presse : une rentrée littéraire, ça ne se manque pas, allez : il faut être fin prêt.

Facile, quand on est lecteur chez un éditeur, de profiter des rares bons passages d’un manuscrit d’un inconnu qu’on ne retiendra pas, et dont personne n’entendra plus jamais reparler par la suite. Fastoche, de butiner, crayon en main, dans le livre d’un autre, pour en pomper le suc. Tranquille, de copier-coller chaque soir la production des blogs les plus inventifs.

Sur le plan du droit, il me semble que le délit de plagiat est avéré lorsque, d’un texte à l’autre, au moins onze mots consécutifs sont identiques. Après tout il suffit de s’arrêter à neuf ou dix. Mais les ambiances, les motifs, les plans, les trucs narratifs, les « univers intérieurs» sont plus aisément subtilisables : ils ne sont pas déposables. Rien en effet ne protège réellement l’auteur sur ce qu’il possède de plus intime. Car qui peut se dire propriétaire d’une histoire, fusse la sienne ?

La question de l’emprunt tourne à l’obsession de cette rentrée littéraire 2007, à défaut de débats plus spécifiquement littéraires (que, de toute façon, on n’attendait pas). Confère le conflit récent entre Alina Reyes et Yannick Haenel, qui fait suite au match Camille Laurens - Marie Darrieussecq de ce début d’automne.

La pratique ne date pas d’hier. De qui : « O temps suspends ton vol » ? Ou encore : « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » ? De Lamartine, vous croyez ? Non : d’un poète créole du XVIIIe siècle du nom de Antoine-Léonard Thomas. Le reste de sa poésie n’était peut-être pas bien fameux, mais ses deux vers les plus célèbres, Lamartine les lui doit. Mais le bougre ne s’en est pas vanté : il a pompé sans vergogne, et le nom du pauvre Antoine-Léonard est tombé dans des oubliettes sans fond.

Existe-t-il en la matière un « bon usage » ? Lautréamont le pensait, qui considérait le plagiat comme un art nécessaire : « Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste ». Plus près de nous ce que l’on a appelé « postmodernité » est précisément une époque faite d’emprunts, de citations hors contexte, de détournements. Voyez l’art du sample en musique, du collage en art plastique, du pastiche en littérature ! Et dans un même temps, en contre-effet, il faut désormais s’acquitter de droits pour photographier un bâtiment signé d’un grand architecte, ou encore les volcans d’Auvergne au prétexte qu’ils appartiennent à des propriétaires sourcilleux !

Mais il y a aussi l’esprit du temps : un temps formaté où chacun, auteurs compris, possède en gros le même stock de référents littérairement efficaces : les figures de l’érotisme benêt vaguement dix-huitièmiste à la Sollers, les poétiques envolées de "la mécanique quantique pour les nuls", les bonnes grosses tartes à la crème historiques, tout l’arsenal des bonnes consciences satisfaites à bon compte, les trucs dont parlent tous les journaux, crasse écume des jours obscurcissant les esprits… La banalisation de la vie, tout le monde vit avec, les écrivains comme les autres. Normal qu’ils en sortent semblables jus. Leur psittacisme ronronnant accompagne les temps médiatiques façon musique d'ascenseur. Cela fait aujourd’hui beau temps que l'écrivain ne bondit plus hors du rang des assassins. Tout ça piétine sagement, en rythme de troupeau, dans l'attente servile des remises de prix. La question soulevée est sans doute la réduction a minima de ce qui fait aujourd'hui un roman admissible par le public, la critique et les jurés. Dans ce contexte les récits sont naturellement voués à se ressembler; ils se ressembleront de plus en plus.

La littérature ne serait pas grand-chose, au fond, sans le chemin souvent silencieux qui y conduit. Or que sait-il de ce chemin, l’emprunteur, le plagiaire ? Il remplit son petit contrat là où le poète, le vrai, aura rempli sa vie. Il est une poule pondeuse devant un aigle en vol.

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Published by Gérard Larnac - dans Chemin faisant
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commentaires

Maxime Plais 08/02/2011 19:35



Petite erreur : en l'occurence, le vers "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé" ne vient pas de Antoine-Léonard Thomas (qui est bien l'auteur de "O temps, suspends ton vol") mais de
Nicolas-Germain Léonard.  A ma connaissance, Antoine-Léonard Thomas n'est pas créole. En revanche Nicolas-Germain Léonard est un poète créole guadeloupéen pour être précis. Mais ce sont là
des précisions qui concernent d'illustres inconnus...



Gérard 09/02/2011 17:56



mais rendons à César ! Merci



Gérard 23/10/2007 23:37

Ayant commencé "Forêt Profonde", d'Alina Reyes, je ne vois pour l'instant aucun rapport, ni dans le texte, ni dans l'intention, ni dans la portée, avec "Cercle" de Yannick Haenel. Le premier, après 40 pages, paraît bien lourd, quand le second est lumineux.

bardabu 19/10/2007 17:43

L'emprunt est un débat spécifiquement littéraire. Sans emprunt, pas de liens, donc pas de profondeur. Réinventer la littérature à chaque roman est fatiguant, en plus d'être une gageure. S'il est permis de se découvrir dans un livre, l'écrivain continuera l'élan, issu d'un autre, mais vécu par lui.

salamone giuseppe 18/10/2007 21:08

Quel vilain mot que celui-là "Plagiaire"...mais est-ce le mot ou bien l'action qu'il suggère, qui sonne faux à l'oreille et à l'esprit.

Si l'écriture ne devait se résumer, que par le simple fait qu'elle a le pouvoir de mettre en exergue l'écrivain, et, que par ce biais, le simple but ne serait que de se satisfaire de ce qu'on appelle la celébrité. "Horreur!"
Car une partie non négligeable du monde littéraire est ou serait à mon sens plagié. "L'effervescence oblige".

Mais alors! dites, quelle tristesse l'écriture! vu qu'il y aurait encore moins de place pour des écrivains moins érudits, eux qui déposent en vrac, les élans d'émotions qu'ils ressentent et qu'ils vivent intensément.
Brrrrrr! Brrrrr! Le sujet M Gérard, a au moins le don de nous faire réagir...et, et...je ni comprend plus rien.
Plagiat, plagiaire, mais la vraie et noble écriture est celle qui ne triche pas. Celle qui s'expose au ridicule, mais au moins à cet avantage ou cet inconvénient, d'oser vivre libre, et, dans un esprit qui la parsème sur les chemins du monde.
Hip...Hip...Hip...Hourra, internet. Hip Hip Hourra les blogs, et si l'on s'abime l'oeil, ils ont au moins la qualité de faire resurgir de son ombre, la pensée universelle.

Plagiaire, il me semble que j'ai déja écrit quelque chose sur le sujet...c'est long si ça vous épuise ne le lisez pas.


Poète plagiaire aux pourfendeurs de la rime.

Je ne peux pas juste lire les textes en endossant la toge d’un juge que je ne suis pas.
J’ai du mal à croire que le poète est celui qui s’aime en tant que tel.
Tout le monde certes ne peut pas écrire des vers, de la rime, de la poésie, est-ce un drame !
Et puis quelle importance, vu que chacune de nos histoires se nourrit de mots, de phrases, d’émois qui nourrissent la poésie. Pour être un peu plus terre à terre, je dirais que le vrai poète ne sait pas transmettre de fausses joies, de fausses peines, de fausses émotions. Puisque le poète est et restera toujours ; non pas accroché aux étoiles, mais plutôt en harmonie avec elles, non pas attaché à la terre, mais sans cesse enlacé à elle, non pas friand de soleil mais aimant chacun de ses rayons et toute la béatitude de sa lumière.
Le poète ne doit pas être juste avide de Joie et de Vie, en spoliant les vers d’autrui, mais est et se doit d’être le messager de la souffrance et de la mort. Sa tâche est d’ouvrir les yeux au monde sur cette mélancolie, cette détresse, cette agonie qu’éprouve la Mort.
Tous les hommes sont des poètes, mais le vrai poète est celui qui ébauche une image et qui l’offre à l’Amour sans malice et sans en tirer profit ou jubilation, afin que l’homme se comporte mieux et lui ôte ses chaînes. J’ai cette forte conviction que le poète n’est pas un usurpateur, un homme qui se cache sous la plume d’un autre, vu que son corps et son esprit ne connaitront jamais de sensations fortes et ne ressentira aucune émotion. Tant de grands poètes, se sont épuisé à faire vivre la poésie qu’il serait impensable d’entacher la mémoire des disparus ou des poètes encore vivants. J’aurais le plus grand mal au monde à me nommer pompeusement poète, et je laisse ce nominatif à la gloire des grands, des très grands poètes. Pour finir sur une note d’optimisme, je susurre et crois que l’être tout entier est poète, ce qui change c’est la forme et le contenu de sa poésie et surtout jusqu’où il est capable de guider ses sens et son esprit. Ca ne sert à rien de s’idolâtrer en tant que poète, car avant toute chose il faut savoir s’aimer simplement comme homme.

J’ai découvert un passage plein de sagesse de Sénèque en trois mots il fait comprendre que ça ne sert à rien de vouloir briller sous la lumière d’un autre, à quoi bon, vu que l’on ne connaitra jamais sa propre lumière.

Bonne soirée.

Irradié 18/10/2007 14:31

Et j'en finis avec mon pensum:
Le nouveau statut de griot qui nous est imposé n'a pas que des désavantages: nous ne sommes plus forcés de vendre nos mots pour toute notre vie+70 ans pour être lus ou, souvent, pas lus: le livre la plupart du temps n'est plus un moyen d'être lu, mais un moyen de ne pas être lu.
C'est dans ce contexte que la notion de plagiat intervient: il faut faire confiance aux surfeurs qui n'en restent pas moins des femmes et des hommes doués de raison: il y en aura toujours qui iront là où ils trouveront la vraie vague, celle qui donne des frissons et où, même, ils auront le plaisir de risquer leur vie.
Bon, j'étais bien long, merci à Gérard de me donner cette opportunité de clarifier mes idées.