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4 septembre 2007 2 04 /09 /septembre /2007 20:49

jKerouac.gifPochette Bob Dylan « Desire » à l’âge où l’on court derrière son propre désir sans pouvoir le nommer, au dos de la pochette du 33 tours ce nom : Allen Ginsberg, peu après la voix d’Allen Ginsberg lisant « Howl » sur les ondes de France Culture, voix chaleureuse et spontanée comme les confessions d’un ami intime, des années plus tard « Etes-vous Allen Ginsberg, l’écrivain ? » au téléphone, le 25ème de la journée, croyez-moi, Manhattan est plein d’Allen Ginsberg, mais revenons à la pochette de « Desire », Ginsberg parle d’un copain à lui, un certain Jack, Jack Kerouac, connais pas, un ancien joueur de foot parti sur les routes avec une espèce de cow-boy speedé (ô Dean Moriarty !) venu des bas-fonds de Denver, Colorado – et sillonnant le continent comme jadis Lewis et Clark, à la recherche eux aussi de leur « destinée manifeste », eh mec j’ai seize ans je cherche moi aussi ma putain de destinée manifeste, même qu’elle ne se manifeste guère, j’avais lu « La rage de vivre » du jazzman Mezz Mezzrow, et « L’Immoraliste » de Gide pour me remettre un peu à vivre, et Les Chants de Maldoror pour insuffler en moi la force des Titans, puis lecture de « Sur la route » comme on se jette d’un toit, je lis « Les Souterrains », je lis « Les Clochards célestes » (« Dharma Bums », le titre français est connissime), je lis « Tristessa » dégoté chez George Whitman sur les quais de Seine (Librairie Shakespeare & Co, équivalent parisien de la City Light Bookstore du poète Lawrence Ferlinghetti de San Francisco), je lis « Mexico City Blues » jusqu’à n’être plus que ce balbutiement de camé, quand la langue est nouvelle les visions sont nouvelles, une nouvelle forme folle pour un nouveau cœur fou de joie, brûlé à la nuit, brûlé au jazz, brûlé à l’amour charnel, brûlé aux sentiments impossibles, brûlé aux rencontres improbables du petit matin, je regarde ma vie si loin de Jack, de ses visions, alors je change tout ça, je saute la barrière, me voici lancé à mon tour sur les routes, non, sur la route, nuance, je commence à avoir le sens de ces nuances-là, juste une sorte de poète sans poèmes avec une guitare à trois accords et de drôles de propos incohérents et une façon bien à moi de ne jamais avoir mon verre vide où que je me trouve, je fais un peu peur, j’intrigue les passants, on me donne des noms sauvages pour me tenir à distance, autour de moi le parfum de filles inconnues aux doux regards perdus et la main qui fait signe au passage des voitures dans le soir qui descend, Caen Bordeaux Paris Greenwich Village-New York Boston Lowell Denver Salt Lake City Reno San Francisco L.A, puis retour dans Greyhounds lunaires avec personnages lunaires et pensées lunaires, rendez-vous manqué avec Ferlinghetti, j’ai battu tous les bars de North Beach avant de laisser tomber, je ne ferai pas cette putain d’interview PARCE QUE JE NE SUIS PAS UN INTERVIEWER POUR DE VRAI, après tout que le bon Lawrence aille se faire foutre (je n’ai pas aimé dans sa librairie l’écriteau en français : « Il est interdit de faire le con », j’avais l’impression que le panneau m’attendait là depuis des années, qu’il m’était personnellement destiné, du coup je n’ai pas osé lui adresser la parole, préférant prendre rendez-vous auprès de son secrétaire), plutôt écouter les clodos et les branques et les matamores de la picole et les héros de la débrouille, aimer toute la sainte grotesque ménagerie humaine sans en excepter un seul de ses spécimens, laisser turbuler tout le merdier et être là, au beau milieu, hilare, dansant funambulesquement comme Shiva en personne parmi les événements/non événements, et en même temps les deux pieds bien dedans – « Lowell parages» mon premier texte pour Gallimard dans la rubrique « Reconnaissance » de la NRF, on n’aurait pas pu trouver mieux, cette rubrique, je suis devant la plaque tombale de Jack un mois de juillet dans le cosmos, la même qu’on voit dans les photos de la Rolling Thunder Revue avec Bob et Allen, et même dans un clip de Bob plus récent, pimpant Lowell sur Merrimack tout frais tout rose, usines désaffectées devenues galeries d’art, musées kerouckiens, ambiances familiales pour dimanche après-midi, n’osant lire tous les petits bouts de papiers sur lesquels sont griffonnés des poèmes adressés à Jack sur la tombe – « He honored life » -, sentir dans la moelle de mes os que cette forme folle continue à grandir en moi, à gronder en moi, à battre, the beat goes on, m’emporte tellement loin au-delà de moi-même que je me considère désormais avec ironie et sollicitude, une bienveillance plus haute m’unit désormais à toutes créatures vivantes, aux arbres, aux vents, aux marées dont j’essaie à mon tour de sténographier le bruit des vagues, « Big Sur » pas très sûr, je m’installe dans l’obscur, arrière-cours saumâtres des archangéliques hommes saouls qui savent, « Satori à Paris » et Jack qui se pinte allègrement rue de Siam à Brest où il guette les doux fantômes de sa lignée avant de revenir, bredouille, perdu, draguer sur le boulevard Saint-Michel, gouaille morbide/enjouée du joual natal qu’il portera en lui, jusqu’à la fin, comme un excédent de bagages (Gaston Miron me parlera longuement de Jack dans son rapport à la langue des émigrés du Québec, je ne connaissais pas Gaston et trouvai son nom tellement rigolo que pendant des mois j’écrirais des aphorismes absurdes partout sur les murs en signant « Gaston Miron » ; bien plus tard je découvrirai, stupéfait, que la modestie naturelle de Gaston m’avait fait passer à côté d’un poète majeur sans m’en douter une seule seconde) et apprendre à rester sous les portes cochères, sous les piles d’un pont, partout où tombent les masques, où l’on ne parle qu’en murmurant, passé un certain degré d’alcool, quand le temps est défait comme des lacets que personne ne songe plus à nouer, réaccorder mon corps-esprit, comme un instrument encore insuffisamment précis, parvenir à une clarté plus haute, à la note juste, que le flux de conscience retrouve sa continuité qui est aussi la continuité des choses qui suivent leur cours, plus tard une lettre de Gary Snyder arrive chez moi, vous savez, le Japhy Rider des « Clochards célestes » de Kerouac, belle écriture calligraphique, je tente de faire traduire ses textes importants par des éditeurs amis, trouver des solutions pour mieux le faire connaître, « quel est votre intérêt » me demande un type maussade et circonspect qui semble déjà chargé du boulot (il n’en tira sans doute qu’une traduction maussade et circonspecte), toujours ce soupçon étriqué devant le désintéressement et la splendide naïveté de la passion brûlante, aujourd’hui on me dit que « Sur la route » a 50 ans, c’est peut-être vrai, je n’ai pas fait le compte, je vais aller arroser ça, mais qui osera jamais le publier sous la forme initiale voulue par Jack, rouleau de téléscripteur sans ponctuation, chemin et parchemin, un flux lâché en trois jours et trois nuits comme le foutre chaud de la vie qui bat, une forme folle pour les fols esprits fous de joie qui ne cessent de grandir, sauras-tu donc tenir la position mon camarade, sauras-tu seulement te souvenir de quoi je parle ?  



Sélection de liens :



Lectures de Kerouac  : http://www-hsc.usc.edu/~gallaher/k_speaks/kerouacspeaks.html

Une vue du rouleau original de « On the Road » : 
http://www.marquette.edu/library/information/news/2004/scroll3.html

Vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=2NPdeJ_X0YU 

http://archives.cbc.ca/IDC-0-72-55-126-10/arts_culture/jack_kerouac_entrevue/

http://archives.radio-canada.ca/IDC-0-72-55-126-11/index_souvenirs/arts_culture/

Ressources : http://aubry.free.fr/kerouac.htm

Célébration : http://kerouac2007.blog.lemonde.fr/

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Published by Gérard Larnac - dans Carnet d'esquisses
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commentaires

Arnaud Guéguen 12/06/2008 13:27

Joli pastiche... J'en ai plané

http://carnets-du-sous-sol.jimdo.com/